Réforme de la Moudawana : “La charia est faite de justice et de miséricorde” (Ahmed Abbadi)
ENTRETIEN. Mariage des mineurs, pension alimentaire, finances des époux, héritage par agnation (taâsib)… Voici les observations et propositions d’Ahmad Abbadi, secrétaire général de la Rabita Mohammadia des Oulémas.
Dans cet entretien, le secrétaire général de la Rabita Mohammadia des Oulémas, Ahmed Abbadi, revient sur les observations et propositions soulevées lors de l’audition de l’Instance chargée de la révision du Code de la famille qui a eu lieu le 1er novembre. Il s’arrête également sur l’héritage par agnation et les priorités en matière d’héritage.
Médias24 : Quelles sont les observations et les propositions qui ont été discutées lors de la réunion tenue avec l’Instance chargée de la révision du Code de la famille ?
Ahmed Abbadi : Tout d’abord, il convient de souligner que cette opération se tient sous l’encadrement précis de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Durant ces vingt dernières années d’application de la Moudawana, des dysfonctionnements et défaillances ont été observés. Il faut donc porter une attention particulière à ces éléments qui ont posé problème. Parmi eux, des interprétations en dehors de l’esprit de la Moudawana.
Lorsque les courants juridiques ne sont pas clairs, cela ouvre la voie à la jurisprudence. Ce domaine-là doit bénéficier d’une préparation qui repose sur un arsenal de formations pour les aptitudes des magistrats. Cette dimension relative à la formation doit prendre en compte les changements que traverse la société au vu de la cadence rapide à laquelle ils surviennent.
En 2023, nous allons produire une nouvelle Moudawana, mais ce ne sont pas les hommes et les femmes d’aujourd’hui qui en seront les principaux concernés. Ce sont les enfants âgés d’un an ; les hommes et les femmes de demain. C’est un produit législatif qui va durer dans le temps, peut-être pour une vingtaine d’années, voire davantage.
Le monde a changé
Ce produit doit prendre en compte ces changements, tant sur le plan anthropologique et social que sur les nouvelles mentalités, notamment à cause des réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle, entre autres. Ce sont des éléments qui n’existaient pas auparavant. Aujourd’hui, il y a des contextes sociaux avec une conscience différente. Le mariage se fait sur la base d’accord entre les deux époux ; une sorte de règlement interne portant sur ce qui incombe à chacun.
Ce niveau de conscience doit être pris en compte dans toutes les affaires qui concernent la Moudawana tout en restant attaché aux ressources et aux constantes. Comme l’a dit Amir Al-Mouminine, on ne peut "autoriser ce que Dieu a prohibé ni interdire ce que le Très-Haut a autorisé".
- Quelles sont ces défaillances auxquelles vous faites référence ?
- Le mariage des mineurs notamment. L’article 18 (du Code de la famille, ndlr) fixe l’âge légal du mariage à 18 ans mais les articles 20, 21 et 22 ouvrent la voie à des cas spéciaux. En l’espace d’une année, entre 2021 et 2022, le nombre de mariages de mineurs est passé de 12.000 à 19.000. C’est un indicateur qui attire l’attention.
Autre exemple : celui de la pension (alimentaire, ndlr) qui disparaît lorsque le mari disparaît. L’État doit supporter ces charges en attendant de recouvrer les sommes dues.
Deux priorités: la justice et la miséricorde
On n’accorde pas non plus d’attention aux priorités en matière de successions (مراتب الموروثات). Il en existe trois : les nécessités, les besoins et les améliorations. La valeur de l’héritage ne se situe pas au même niveau. Lorsque l’on va calculer l’héritage, il faudrait que ce qui concerne l’habitation ait une valeur spécifique. Beaucoup de mères se sont retrouvées à la rue car leurs enfants leur ont imposé de vendre la maison pour obtenir de l’argent en contrepartie. Or, la maison doit faire partie des nécessités. Les adouls chargés de la répartition d’un héritage doivent considérer l’habitation comme une nécessité.
Il y a aussi des dysfonctionnements financiers. Prenons le cas d’une femme qui donne de son salaire pour participer à l’acquisition d’une maison. Disons que l’époux lui propose de tout mettre à son nom à lui en attendant de régler le volet administratif ultérieurement. Un jour, il décide de se remarier et demande à son épouse de quitter la maison. En fait, chaque cas doit être traité séparément. Il ne faut pas qu’il y ait une application mécanique. L’application de la chariaa islamique a ses priorités : la justice et la miséricorde.
- Ces dernières années ont été marquées par de nombreux débats autour des changements à opérer dans l’héritage. Qu’en pensez-vous ?
- Ce qu’a dit Amir Al-Mouminine est clair concernant le fait que l’on ne peut "autoriser ce que Dieu a prohibé ni interdire ce que le Très-Haut a autorisé". Cela dit, parmi les dysfonctionnements observés, on peut relever le cas d’une femme qui, à titre d’illustration, a participé à la richesse de la famille. Le mari décède. Elle vit dans une maison à laquelle elle a participé à hauteur de 60% ; que ce soit au niveau des dépenses, de la gestion, etc. Dans ce cas, l’opération (de répartition de l’héritage, ndlr) ne peut être faite sans prendre en compte les "priorités successorales" (مراتب الموروثات) ; on ne peut pas expulser une femme de son bien, surtout si elle a des filles, et laisser des gens qui n’ont jamais mis les pieds chez elle la faire sortir et prétendre qu’il s’agit de l’application de la chariaa.
Lorsque l’on s’adresse à ces individus pour expliquer, par exemple, que cette femme et ses filles seront seules et qu’elles n’auront nulle part où aller, ils répondent que la chariaa leur octroie ce droit. Or, la chariaa est faite de miséricorde.
Abdelkebir Tabih
Avocat au barreau de Casablanca
à lire aussi
Article : Bourse de Casablanca : les minières sauvent un semestre marqué par la correction du marché (bilan)
Après un semestre marqué par une correction du marché, quelles valeurs ont résisté ? Quels secteurs ont tiré leur épingle du jeu ? Et où les investisseurs ont-ils concentré leurs échanges ? Voici le bilan des six premiers mois de 2026 à la Bourse de Casablanca à travers les principales performances de la cote.
Article : Textile : le déficit de main-d’œuvre dans la confection pèse sur les exportations
Les exportations textiles reculent de 9,1% à fin mai 2026, une baisse que les perturbations logistiques du premier trimestre ne suffisent plus à expliquer. L’aggravation de la baisse en avril et mai montre que le problème dépasse désormais le seul facteur logistique. La cause principale est aujourd’hui le déficit de main-d’œuvre, qui pèse directement sur la production, les délais de livraison et la capacité des entreprises à honorer leurs commandes.
Article : Traitement de l'eau. Le britannique Hydro Industries s'implante au Maroc avec Hydro Services Morocco
Le britannique Hydro Industries Limited s’implante au Maroc avec la création de Hydro Services Morocco, une SAS au capital de 1 MDH dédiée aux métiers du traitement de l’eau, de l’assainissement et du dessalement.
Article : Le Maroc face au choix du Rafale : les clés d'un arbitrage géopolitique contre le tout-américain
Si la volonté d'éviter une dépendance exclusive envers les États-Unis est réelle, l'équation budgétaire et le défi du nombre face à la flotte d'Alger imposent un examen attentif des réalités du terrain.
Article : Maroc-Chine : en attendant le Sahara, la relation bilatérale économique s'accélère
Dix ans après l'établissement d’un partenariat stratégique entre Rabat et Pékin au cours de la visite royale en Chine en 2016, l’ambassadrice chinoise au Maroc a célébré cet événement en déclarant que les relations économiques bilatérales ont connu une progression exceptionnelle. Si les perspectives industrielles et touristiques apparaissent plus que prometteuses, la question d'une éventuelle reconnaissance chinoise de la marocanité du Sahara au Conseil de sécurité de l'ONU demeure toujours entourée de précautions diplomatiques. Explications.
Article : IDE : le flux net progresse de 41,8% à fin mai 2026
Les investissements directs étrangers (IDE) au Maroc poursuivent leur progression à fin mai 2026. Porté par une hausse des recettes et un recul des dépenses, leur flux net atteint 23.319 MDH, en hausse de 41,8% par rapport à la même période de 2025. Dans le même temps, les investissements directs marocains à l’étranger (IDME) enregistrent également une nette progression.