Ouverture du capital des pharmacies : l'avis du Conseil détaillé par Ahmed Rahhou (1/2)
Très attendu par les acteurs du secteur, l’avis du Conseil de la concurrence sur la distribution des médicaments a enfin été présenté dans sa globalité, ce mardi 10 mars lors d'une conférence de presse. Avant d’entrer dans le détail des recommandations et des chiffres présentés par le Conseil, ce premier article revient sur les explications détaillées présentées par son président, Ahmed Rahhou.
Le Conseil de la concurrence a enfin présenté son avis sur le marché de la distribution des médicaments au Maroc. Un sujet qui fait des remous dans la profession depuis plusieurs semaines, et qui intervient dans un contexte marqué notamment par la généralisation de la couverture sanitaire et la révision du décret de fixation des prix des médicaments.
Médias24 a déjà abordé ce dossier à plusieurs reprises (consulter le dossier complet sur le sujet ICI). L’avis rendu par l’institution vient désormais poser un diagnostic détaillé du secteur et formuler plusieurs recommandations.
Pourquoi cet avis ?
Avant d’entrer dans le détail de l’avis, le président du Conseil de la concurrence a tenu à rappeler la manière dont l’institution choisit les sujets sur lesquels elle se penche.
"Conformément à la loi, le Conseil peut émettre des avis soit à la demande de certaines institutions, soit dans le cadre d’autosaisines portant sur des secteurs ayant un impact direct sur le pouvoir d’achat des citoyens".
La santé figure parmi ces domaines prioritaires. "C’est un sujet qui concerne fortement les citoyens, car il implique des dépenses importantes pour les ménages. Lorsque les médicaments et les soins ne sont pas disponibles à des prix raisonnables, cela peut avoir un impact direct sur leur santé", a expliqué le président du Conseil.
"Cette réflexion intervient également dans un contexte marqué par les grandes réformes engagées dans le secteur de la santé, notamment le chantier royal de la généralisation de la couverture sanitaire. Cette transformation pose plusieurs questions relatives au fonctionnement du système, notamment en ce qui concerne le coût des médicaments et la capacité des citoyens à contribuer aux caisses d’assurance maladie, mais aussi la capacité de ces dernières à supporter les charges futures générées par cette couverture généralisée".
"Dans ce cadre, le Conseil de la concurrence a souhaité se pencher sur différents segments du secteur de la santé. Après avoir publié un premier avis consacré aux cliniques privées, l’institution a décidé d’examiner le maillon de la distribution des médicaments. D’autres volets du secteur, notamment la production pharmaceutique, pourraient également faire l’objet d’analyses ultérieures".
Selon le président du Conseil, "il était nécessaire de faire le point sur ce secteur, d’autant plus que le chiffre d'affaires annuel atteint plus de 25 milliards de DH (MMDH) au Maroc, et qu'une part importante de ces flux passe par les pharmacies".
L’objectif du Conseil est d’établir un diagnostic précis du fonctionnement du système actuel afin d’évaluer son efficacité. "Est-ce que le système actuel est efficace ou non ? Si ce n’est pas le cas, où se situent les problèmes ?" s’est interrogé le président. "Le Conseil ne se limite toutefois pas à ce diagnostic, puisqu’il propose également un ensemble de recommandations pour améliorer le fonctionnement du marché, dans le cadre de l’indépendance dont il bénéficie en tant qu’institution constitutionnelle".
"Un modèle qui montre ses limites pour le citoyen"
Ahmed Rahhou a par la suite abordé le sujet du point de vue du citoyen. "Il faut rappeler que c’est lui qui, à travers ses achats, ses taxes ou encore les prélèvements destinés aux caisses d'assurance, finance en grande partie ce système", a-t-il précisé.
"13 MMDH du chiffre d'affaires annuel du secteur transitent par les pharmaciens, dont près de 60% sont consacrés à la distribution, soit entre 7 et 8 MMDH. En contrepartie, le service rendu est globalement satisfaisant à l’échelle du Royaume. Toutefois, plusieurs problèmes persistent, notamment les horaires d'ouverture".
Et d'expliquer : "Lorsqu’un citoyen souhaite se procurer un médicament entre midi et 15 heures ou après 19 heures, il doit souvent faire le tour de la ville pour en trouver. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays, où des systèmes de permanence permettent d’assurer un accès plus fluide aux médicaments".
"La dispensation des médicaments constitue également un point important. Lorsqu’un citoyen se rend dans une pharmacie, il s’attend à trouver le pharmacien sur place, notamment pour le conseil, mais ce n'est pas toujours le cas au Maroc. Dans la plupart des pays, c’est obligatoirement le pharmacien qui délivre le médicament, et non une autre personne. En effet, l’ordonnance doit être lue et vérifiée par le pharmacien afin de détecter d’éventuels problèmes avant la délivrance du traitement".
"En Arabie saoudite, par exemple, un contrôle strict est exercé sur la présence du pharmacien ainsi que sur la dispensation des médicaments aux citoyens. En cas de non-respect, des sanctions financières sévères sont appliquées. La loi marocaine prévoit également ces exigences, mais leur application sur le terrain reste inégale. La présence effective des pharmaciens constitue ainsi l’un des problématiques du secteur".Le nombre de pharmacies est suffisant au Maroc, mais les horaires d’ouverture et la présence des pharmaciens posent problème
"Au Maroc, on compte en moyenne un pharmacien par pharmacie, alors que dans d’autres pays, la moyenne est plutôt de trois pharmaciens par officine. Cette organisation permet d’assurer une rotation et une continuité du service. Autrement dit, le nombre de pharmacies est suffisant, mais les horaires d’ouverture et la présence des pharmaciens posent problème".
Par ailleurs, "une pression financière importante pèse sur le médicament". Il s'agit là de la troisième problématique soulevée par le président du Conseil de la concurrence. "Le chantier royal de généralisation de la couverture médicale va générer des charges importantes, qui seront finalement supportées par les citoyens, puisqu’ils cotisent aux différentes caisses. Cet argent provient donc directement des contributions des citoyens".
"Pour éviter que cette charge n’exerce une pression supplémentaire sur eux, il est nécessaire de trouver des solutions, à l’image de ce qui a été fait dans d’autres pays. Il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux modèles, mais de s’inspirer d’expériences existantes".
Parmi ces solutions figure la diversification des sources de revenus des pharmacies, "notamment à travers les produits diététiques ou de soins du corps, la parapharmacie de manière générale. En France, ces activités représentent entre 20% et 30% du chiffre d’affaires des pharmacies, ce qui permet de réduire la pression exercée sur les médicaments. Ce chiffre est de 50% en Arabie saoudite".
"Aujourd’hui, au Maroc, l’organisation d’une pharmacie est généralement simple : un comptoir, derrière lequel se trouve un pharmacien ou un représentant. Dans d’autres pays, l’approche est différente. Il n’y a pas nécessairement de comptoir, mais un espace de vente avec une offre diversifiée de produits. Avant même d’arriver au comptoir, le client peut donc choisir plusieurs produits. Cela suppose cependant un espace de vente adapté".
"4.000 à 5.000 pharmacies seraient en difficulté"
"Dans ce contexte, un pharmacien qui ne dispose pas des moyens nécessaires pour agrandir son espace de vente pourrait faire appel à un fonds d’investissement pour l’accompagner dans cette transformation. Cela permettrait notamment d’augmenter les horaires d’ouverture, le nombre de pharmaciens dans les officines et les recrutements, y compris parmi les pharmaciens encore en formation. Aujourd’hui, au Maroc, les possibilités restent limitées : soit le pharmacien ouvre sa propre pharmacie, soit il reste sans activité. Pourtant, 4.000 à 5.000 pharmacies seraient en difficulté".
"L’objectif de l’avis du Conseil n’est pas de casser le modèle existant ni d’interdire l’exercice de la profession", rassure Ahmed Rahhou. "Il s’agit plutôt de constater que le petit pharmacien a de plus en plus de difficultés à s’en sortir, que le service rendu au citoyen n’est pas toujours au niveau attendu, et que des milliers de pharmaciens en cours de formation arriveront bientôt sur un marché saturé".
"C’est pourquoi il est recommandé d’aller vers une ouverture progressive et encadrée, permettant notamment des associations entre pharmaciens ou au sein de chaînes ou de structures organisées".
"Un exemple concret concerne la concurrence sur les médicaments onéreux. Certains traitements coûteux, notamment contre le cancer, ne sont pas disponibles dans toutes les pharmacies. Les petites officines n’ont souvent pas les moyens de les acheter, d’autant plus qu’elles sont déjà endettées auprès des grossistes, qui refusent parfois de leur accorder de nouveaux crédits".
"Il en résulte une situation où certains médicaments sont concentrés dans quelques pharmacies, créant une forme de monopole. L'une des solutions consisterait à permettre aux petites pharmacies d’intégrer des centrales d’achat, afin de procéder à des achats groupés. C’est notamment le modèle qui fonctionne en France", a conclu Ahmed Rahhou.
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