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Entretien avec Nabil Ayouch. Libertés individuelles, “la mère de toutes les réformes”

Médias24 donne la parole à plusieurs personnalités de la société civile pour recueillir leur vision sur certains archaïsmes qui persistent dans la société marocaine. Défenseur des libertés individuelles, le réalisateur Nabil Ayouch livre sa lecture du Maroc de demain.

Entretien avec Nabil Ayouch. Libertés individuelles, “la mère de toutes les réformes”

Le 26 mai 2023 à 12h43

Modifié 26 mai 2023 à 16h23

Médias24 donne la parole à plusieurs personnalités de la société civile pour recueillir leur vision sur certains archaïsmes qui persistent dans la société marocaine. Défenseur des libertés individuelles, le réalisateur Nabil Ayouch livre sa lecture du Maroc de demain.

Retardée depuis plusieurs années, la réforme du projet de Code pénal fait toujours l’objet d’un débat portant sur plusieurs questions sociétales allant des libertés individuelles, dans leur acception universelle, à l'avortement, en passant par le mariage des enfants et le viol sur mineur.

L’occasion de recueillir la vision du réalisateur Nabil Ayouch pour qui cette réforme majeure est non seulement prioritaire, mais aussi et surtout la "mère des réformes".

Médias24 :  Votre cinématographie - Much Loved, Razzia ou encore Haut et fort - aborde largement la question des libertés individuelles sous différentes formes. Le débat actuel sur la réforme du Code pénal au Maroc doit vous interpeller...

Nabil Ayouch : Complètement, je dirais même qu’il me passionne. Car ce sont des questions cruciales qui nous sont posées aujourd’hui, à travers ce débat, à nous citoyens et aux politiques : dans quelle société voulons-nous vivre ?

Voulons-nous continuer à subir un Code pénal poussiéreux en matière de libertés individuelles, hérité du protectorat, ou voulons-nous enfin en sortir et entrer dans la modernité sur cet aspect-là, tout en préservant nos valeurs ?

Voulons-nous, citoyens, continuer à vivre avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de nos têtes ?

Ce débat est très important et doit se dérouler dans la sérénité

- Vous pensez que le débat sur les libertés individuelles n’a jamais eu lieu au Maroc ?

- Il a eu lieu à plusieurs reprises. Nous, artistes, nous sommes emparés du sujet dans nos œuvres ; des journalistes, des chroniqueurs se sont exprimés, des citoyens et des politiques aussi.

Mais le débat fut rarement serein et, malheureusement, souvent parasité par des contre-feux qui empêchaient les opinions des uns et des autres d’être clairement énoncées et entendues.

Très vite, le débat faisait place à des insultes ou des jugements de valeur. C’est un sujet trop important pour qu’il ne soit pas traité avec sérénité, car il engage l’avenir de notre pays, et particulièrement de notre jeunesse.

- Et aujourd’hui ?

- Aujourd’hui, je suis heureux de constater que le débat commence à avoir lieu et que plusieurs personnalités de la société civile s’en sont emparées et, pour certaines, ont travaillé longuement sur la question, et arrivent aujourd’hui avec des propositions concrètes à mettre sur la table.

C’est le cas notamment du Collectif Démocratie et Modernité qui a fait un long travail de fond sur le sujet depuis des années, ou du groupe de travail dont font partie Driss Benhima, Asma Lamrabet, Chafik Chraïbi et Yasmina Baddou, entre autres. Je trouve toutes ces initiatives très positives.

- Les partis politiques sont-ils assez présents sur la question ?

- Je sais que le ministre de la Justice a une vraie volonté de faire évoluer notre Code pénal dans le bon sens, et il doit être soutenu dans sa démarche car, en face, les résistances sont farouches.

Jusqu’à présent, à de rares exceptions près, les partis politiques ont été très frileux sur le sujet, voire atones et décevants…

En 2011, nous avions une occasion historique de faire entrer la liberté de conscience dans la nouvelle Constitution. D’ailleurs, plusieurs versions ont été rédigées en intégrant la notion de liberté de conscience.

In fine, cette notion a été supprimée dans la version finale de la Constitution et remplacée par la liberté de pensée.

La suppression de la clause sur la liberté de conscience de la nouvelle Constitution était une occasion ratée

Cette opposition de certains partis à intégrer la liberté de conscience dans la Constitution restera comme une tache indélébile. Et quand je vois les mêmes aujourd’hui commencer à protester contre une réforme visant à améliorer le Code pénal, j’ai envie de leur rappeler la responsabilité historique qui est la leur.

- C’est-à-dire ?

- Dire par exemple que réformer le Code pénal et des libertés publiques va à l’encontre de nos valeurs et joue contre l’unité de la nation est un non-sens. Prétendre que les valeurs islamiques qui sont les nôtres sont opposées aux valeurs universelles est une contre-vérité.

C’est un lieu commun de le dire mais il faut parfois le répéter : l’islam est une religion de tolérance et de liberté. Beaucoup de textes sont là pour le prouver.

Les mentalités évoluent, la société marocaine s’ouvre

Il ne faut pas avoir peur du changement, il faut l’accompagner et souvent le provoquer. Les mentalités évoluent, la société marocaine s’ouvre. Elle est complètement interconnectée avec le reste du monde à travers les médias, et surtout les réseaux sociaux.

Nous ne pouvons et ne devons pas rester arc-boutés éternellement sur des questions aussi essentielles, au risque de nous ossifier.

On attend des politiques qu’ils fassent preuve de courage et votent des lois qui ne mettent pas tout le monde d’accord, mais qui montrent un cap clair dans lequel le Maroc a décidé de s’engager, notamment en matière de  libertés individuelles.

Parfois, les lois doivent précéder les mentalités si l’on veut un vrai changement.

- Les mentalités sont-elles encore trop conservatrices aujourd’hui au Maroc ?

- Certaines le sont, d’autres non. Mais je ne veux juger personne, et les conservatismes existent partout dans le monde, y compris en Occident. Cela n’empêche pas certains d’avancer.

Chacun est comme il est, a son histoire personnelle qui construit ses opinions. A nous de savoir convaincre. Je parlais juste avant d’une jeunesse qui a soif de mouvement, c’est réel.

On l’entend quand on sait l’écouter, notamment dans les textes des chansons de rap ou dans le street art, mais dans d’autres enceintes aussi. Ainsi, les auditions de la Commission pour le Nouveau Modèle de développement sont là pour le prouver.

Il faut se dire aussi que beaucoup de nos concitoyen(e)s expriment des opinions conservatrices en façade car ils s’en sentent obligés vis-à-vis de leurs famille ou leur entourage, car ils ont peur du jugement ou ne peuvent pas assumer librement leurs opinons.

Nous vivons dans un bain d’hypocrisie et de schizophrénie

Je me rappelle de cette personne engagée en politique et qui avait des opinions très dures sur les réseaux sociaux et au Parlement sur la question des libertés individuelles, portait le Hijab et qui, une fois en voyage à Paris, apparaissait sur des photos sans son Hijab, avec des jeans et dans des tenues modernes…

C’était à la fois comique et triste de voir ça. Triste car, au fond, c’est sur les photos à Paris qu’elle semblait la plus heureuse, la plus gaie, la plus en phase avec elle-même. On avait envie de lui dire : assume qui tu es, ça te fera du bien !

Nous vivons dans un bain d’hypocrisie et de schizophrénie. Et l’une et l’autre ne sont pas bonnes conseillères…

 - Que pensez-vous de la criminalisation de chacun de ces actes passibles de prison, comme l’adultère, l’avortement, les relations sexuelles hors mariage, l’homosexualité, le prosélytisme en dehors de l’islam et, enfin, le fait de rompre le jeûne en public ?

- Chacune de ces questions mérite une réponse précise et argumentée. Sans m’étaler, je peux vous dire que de nombreuses personnes au Maroc entrent dans chacune de ces catégories.

Est-ce que cela doit être considéré comme un crime et doit-on faire de ces personnes des parias, voire les obliger à émigrer dans certains cas ?

Ma réponse est non dans les deux cas. L’adultère, les relations sexuelles hors mariage, l’avortement, l’homosexualité, le prosélytisme pour d’autres religions, voire l’athéisme, sont des réalités depuis bien longtemps au Maroc, et concernent des millions de gens qui souvent vivent tout ça dans la peur, la honte, en cachette.

Certains, et surtout certaines femmes, mettent chaque jour leur vie en danger pour contourner des lois iniques. Toutes ces personnes ne sont pas plus ni moins marocaines que vous et moi.

Ce sont nos filles, nos fils, nos sœurs, nos frères, nos ami(e)s, nos connaissances… Au lieu de les conspuer, de les pointer du doigt, on se doit de les intégrer pleinement dans la société, en faisant en sorte que la loi les protège au lieu de les criminaliser, qu’ils arrêtent de se sentir comme des citoyens de deuxième catégorie.

C’est d’autant plus important d’agir maintenant que certains pays occidentaux sont en train de régresser sur ces questions.

Comment est-il possible de trouver des circonstances atténuantes à ces violeurs là où, preuves à l’appui, il n’y a que des circonstances aggravantes ?

- Après le scandale de la faible condamnation en première instance des violeurs ayant bénéficié de circonstances atténuantes dans l'affaire dite de Tiflet, pourquoi, selon vous, les juges ont-ils été si indulgents ?

- Je n’en ai aucune idée, mais je ne vois pas comment il est possible de trouver des circonstances atténuantes à ces violeurs là où, preuves à l’appui, il n’y a que des circonstances aggravantes.

Ce jugement est tout simplement une honte. Un viol est un viol, et il ne saurait y avoir aucune circonstance atténuante. Surtout dans le cas présent, où il s’agit de viols répétés sur une mineure ! Enfin, dans quel monde vivons-nous ?

Comment peut-on tolérer cela et continuer à se regarder dans la glace ?

Heureusement, le jugement en appel a émis des peines bien plus en conformité avec la gravité des actes, et justice a été rendue à cette enfant. Mais la cicatrice du premier jugement restera, et surtout les leçons qu’il faut en tirer.

Sur ces affaires-là, comme les jeunes filles en jupe à Inezgane ou la petite Amina Filali poussée au suicide, la justice commence toujours par innocenter les coupables et criminaliser les victimes.

Il faut une veille citoyenne et un tollé général pour qu’elle réagisse et se reprenne en appel. Dans le cas présent, c’est un hasard total qui a permis à l’association INSAF d’avoir vent de cette affaire et à la sociologue Soumaya Naamane Guessous - bravo à elle ! - de s’en emparer et de la rendre publique.

Sans ce hasard et la mobilisation de la société civile, un autre jugement moyenâgeux serait passé sans que personne ne l’apprenne ou s’en soucie. C’est grave et ça rend encore plus urgente la réforme du Code pénal.

- Comment est-il possible que la société marocaine soit aussi patriarcale, alors que les femmes sont aussi nombreuses que les hommes ?

- Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le patriarcat n’est pas une notion exclusivement masculine. Sous nos cieux particulièrement, nombreuses sont les femmes opposées à leur propre émancipation.

C’est triste mais c’est ainsi et, pour les explications, je vous renvoie au mythe de la caverne de Platon (chapitre VII du livre La République, ndlr)…

- Est-ce vraiment la religion qui empêche une bonne partie des femmes d’évoluer sur des questions qui les concernent pourtant directement ?

- La religion n’a jamais rien empêché. Celles et ceux qui savent lire et comprendre les textes sacrés en sont convaincus. Ceux qui les détournent à des fins personnelles ou politiques font mine de l’ignorer.

L’histoire est là pour nous le prouver. La Renaissance est le fruit d’une alliance entre les artistes, le pouvoir politique et le clergé, car elle fut accompagnée de grandes réformes religieuses, mais aussi de grandes découvertes et émancipations. D'autres exemples existent dans le monde arabe ou musulman.

Les libertés individuelles ne signifient pas le rejet de nos traditions ou de notre culture

- Dans une société conservatrice où la notion de groupe prime sur les individualités, peut-on vraiment vivre librement ?

- On le peut si on le veut. C’est à nous de décider dans quelle société nous voulons vivre.

Et, encore une fois, cela ne signifie pas le rejet de nos traditions ou de notre culture. Bien au contraire. Il faut savoir évoluer en restant fiers de qui nous sommes et en préservant tout ce qui nous fait du bien. Et il y a beaucoup de bon dans nos traditions.

Mais, quoi qu’il en soit, il est temps de libérer des espaces dans notre société, permettre aux citoyens de vivre en harmonie avec qui ils sont vraiment.

- Selon certains observateurs, les dix années au pouvoir du PJD ont entraîné une crispation conservatrice qui a retardé l’acceptation de la modernité sur certaines questions...

- Il est certain que dix ans de PJD n’ont pas contribué à faire avancer les choses sur le sujet des droits et libertés fondamentales.

Mais il ne faut pas oublier que le PJD n’a pas gouverné seul, et les conservatismes ne sont pas toujours uniquement là où l’on croit qu’ils sont...

Aujourd’hui, ce temps politique est révolu, et notre pays a tourné la page. J’attends du gouvernement actuel qu’il traduise ses discours en actes, et qu’il soit soudé pour adopter des réformes courageuses.

Le Maroc a connu des avancées considérables dans certains domaines, et il se doit d’être à l’avant-garde, de montrer l’exemple dans le monde arabe sur la question des libertés individuelles.

Sans compter que nous sommes signataires d’une série de traités et conventions internationales sur la question, avec lesquels nous devons nous mettre en conformité.

La question des libertés individuelles peut sembler mineure à certains, mais pour moi c’est la mère des réformes

- À ce propos, croyez-vous à une réforme de la question de l’héritage de votre vivant ?

- Bien sûr que j’y crois. Si nous sommes tous d’accord pour considérer que la femme est l’égale de l’homme, il n’y a pas de raison que cela n’ait pas lieu.

Il s’agit de mettre en place le cadre qui permettra cette réforme.

- La question des libertés individuelles est-elle encore une priorité chez nous ?

- Pour être tout à fait sincère, je pense que le monde et le Maroc en particulier ont bien des priorités aujourd’hui : la sécheresse et la rareté de l’eau, la pauvreté, la faiblesse des relais de croissance, l’inclusion des NEET (Not in Education, Employment or Training, ndlr), l’inflation galopante, les guerres, les migrations, l’intelligence artificielle et toutes ses dérives pour l’espèce humaine dont ne semblons pas encore avoir pris pleinement conscience au Maroc… Et la liste est longue.

C'est dire que nous avons bien des défis majeurs à relever, et c’est pour cela qu’il faut mettre la question des libertés individuelles derrière nous. Pour nous unir sur le reste, relever nos manches et avancer soudés sur tous ces défis.

Au milieu de toute cela, la question des libertés individuelles peut sembler mineure à certains, mais croyez-moi elle est majeure, car complètement en lien avec tous ces sujets.

Pour moi, c’est même la mère des réformes, tout le reste part de là. On ne peut pas avancer sur une seule jambe.

     - Où en sera le Maroc dans une vingtaine d’années ?

- Je n’ai pas de boule de cristal. Cela dépendra de toutes les décisions qui sont et seront prises sur les sujets fondamentaux de la vie de la nation, car aujourd’hui beaucoup de nos concitoyens souffrent des conséquences du Covid et de la cherté de la vie.

Mon sentiment est qu’il va falloir prendre rapidement de nombreuses mesures qui vont dans le sens de la justice sociale et, surtout, de l’amélioration du pouvoir d’achat si l’on veut que la majorité des Marocains puissent avoir un avenir meilleur.

En ce qui me concerne, j’ai envie d’y croire.

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