χ

Analyse. Le mythe de la puissance algérienne

L’Algérie se présente et se positionne comme une puissance régionale, continentale, voire internationale. Demande d’adhésion aux BRICs ; budget militaire extrêmement élevé ; représailles contre les pays ayant reconnu la marocanité du Sahara (Espagne) ; volonté affichée de dominer la région et le continent… Qu’en est-il réellement à la lumière des indicateurs reconnus de puissance d’un pays ou d’un territoire ?

Analyse. Le mythe de la puissance algérienne

Le 23 janvier 2023 à 19h37

Modifié le 24 janvier 2023 à 17h47

L’Algérie se présente et se positionne comme une puissance régionale, continentale, voire internationale. Demande d’adhésion aux BRICs ; budget militaire extrêmement élevé ; représailles contre les pays ayant reconnu la marocanité du Sahara (Espagne) ; volonté affichée de dominer la région et le continent… Qu’en est-il réellement à la lumière des indicateurs reconnus de puissance d’un pays ou d’un territoire ?

A y voir de plus près, en dehors des ressources naturelles, elle n’a aucun des fondamentaux qui lui permettent de prétendre au rang de puissance, que ce soit sur le plan économique ou militaire.

En géopolitique, la puissance d’un Etat s’évalue par sa capacité à contraindre et à influer sur la politique d’autres Etats. La puissance militaire y joue pour beaucoup, mais pas seulement, il faut aussi prendre en compte la puissance économique, démographique, diplomatique, culturelle, du renseignement, de la technologie et des infrastructures.

Pour la première fois, le PIB par habitant marocain dépasse l’algérien

Sur le plan économique, l’Algérie se voit déjà comme un pays émergent. En novembre dernier, elle avait exprimé la volonté de rejoindre les BRICs, ces cinq pays émergents que sont le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud.

Mais à la différence de ces pays émergents, son PIB est loin de connaître une croissance soutenue. Au contraire, il reste fortement dépendant du cours du pétrole et du gaz naturel. Ainsi, le PIB était de 214 milliards de dollars en 2014, avant de retomber à 163 milliards en 2021. La situation devrait s’améliorer en 2022 avec la hausse des cours. En 2021, les PIB du Maroc et de l'Algérie ne sont pas si éloignés. Ci-dessous, les données de la Banque mondiale :

Le PIB des trois pays du Maghreb central, de 1960 à 2021 (Banque mondiale).

PIB par habitant des trois pays du Maghreb central, de 1960 à 2021 (Banque mondiale).

En 2021, selon les chiffres de la Banque mondiale, et pour la première fois depuis son indépendance, le PIB par habitant de l’Algérie passait légèrement en-dessous de celui du Maroc.

Pourtant, en 2012, ce même PIB par habitant algérien représentait presque le double de celui du Maroc. Même si la croissance économique marocaine sur cette décennie était relativement faible, elle était assez régulière. Alors qu'en Algérie, le PIB évoluait en dents de scie, en fonction des seules variations du cours des hydrocarbures.

La variation du cours de change du dinar algérien par rapport au dollar y est également pour quelque chose. Sur ces dix ans, entre 2012 et 2022, le dinar a été dévalué de près de 42%. Cela s’explique en grande partie par la détérioration des réserves de change algériennes.

De 200 milliards de dollars en 2014, ces réserves ont fondu au fil des années, jusqu’à connaître un crash au début de la crise pandémique, avant de se redresser avec la hausse du prix du pétrole et du gaz en 2022. Elles étaient estimées à 60 milliards de dollars en décembre dernier par la Banque centrale algérienne.

L’économie algérienne n’a toujours pas réussi son sevrage des hydrocarbures

Le cours moyen du baril du Brent est passé, lui, de 70 dollars en 2021 à 100 dollars en 2022. De quoi relancer les ambitions de puissance militaire algériennes. Le gouvernement, dont Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’armée, est aussi le ministre de la Défense, a adopté une loi de finances pour 2023 qui prévoit de porter la dépense militaire à 12% du PIB, le taux le plus haut au niveau mondial.

Même des pays en guerre ou sous grande menace d’invasion n’ont jamais osé atteindre un niveau de dépenses aussi élevé. L’argent des hydrocarbures, celui du peuple algérien, est dilapidé dans un armement qui ne lui servira probablement jamais. Alors que l’économie a grandement besoin de diversification, le gouvernement algérien ne trouve rien de mieux à faire que d’acheter des armes.

Que dira ce régime militaire à son peuple en voyant des Etats du Golfe, tels que les Emirats arabes unis ou le Qatar, qui sont en passe de réussir leur transition vers une économie moderne et diversifiée, avec une croissance importante et soutenue ?

Près de 90% des exportations algériennes sont toujours liées aux hydrocarbures. Rien n’a pu changer cette situation malgré la succession des gouvernements et la multiplication des stratégies. L’année 2022 a connu l’adoption d’un nouveau Code de l’investissement qui a fait tomber la règle des 51/49, considérée comme rédhibitoire vis-à-vis des investisseurs étrangers.

Cette mesure sera-t-elle suffisante pour mettre en confiance les investisseurs étrangers, qui ont une mauvaise image du pays, notamment à cause des expériences passées ? Ce 22 janvier, Naguib Sawiris, le richissime investisseur égyptien qui détenait l’opérateur télécom Djezzy, revenait dans un tweet sur son amère expérience en Algérie.

Le gaz naturel comme outil d’influence

L’estimation du cours du pétrole en 2023 est de 90 dollars, avec une tendance baissière alimentée par les prévisions de récession dans les économies développées. Mais le pays pourra compter sur la hausse des prix du gaz, car il ne faut pas l’oublier, l’Algérie est d’abord un pays gazier.

L’Europe, qui est confrontée à la crise énergétique causée par les répercussions de la guerre en Ukraine, cherche d’autres sources d’approvisionnement en dehors de la Russie. Naturellement, l’Algérie figure parmi les options les plus proches qui se présentent à l’Europe. Or, le pays ne peut augmenter ses capacités qu’à des proportions très limitées.

Elle en a alors fait une arme de négociation pour faire plier les Européens. L’Italie est le pays qui en a profité le plus. Il faut dire que la relation entre la compagnie italienne ENI et la Sonatrach algérienne est très ancienne. La cheffe du gouvernement d’extrême droite Giorgia Meloni est d’ailleurs en visite actuellement en Algérie pour renforcer ce partenariat.

A l'inverse, l’Algérie a utilisé le gaz comme outil de représailles avec le gouvernement espagnol, qui a conduit à un revirement stratégique dans sa position vis-à-vis du Sahara marocain. En coupant le gazoduc Maghreb-Europe, les capacités d’export se trouvaient de facto limitées. L’Espagne, qui a fortement investi dans ses infrastructures d’accueil du gaz naturel liquéfié (GNL), en est moins dépendante, mais cela a montré à quel point l’Algérie pouvait être agressive avec ses partenaires quand il s’agit de nuire à son voisin de l’Ouest.

Le mirage de la puissance militaire

Si les dirigeants algériens se prennent à rêver de leur hégémonie au niveau régional, c’est qu’ils ne cessent de surfer sur l’illusion de la puissance militaire. Or, cette supériorité algérienne revendiquée au niveau militaire, de l’avis de plusieurs spécialistes, n’est que quantitative. Elle est loin d’être réelle.

L’expérience russe en Ukraine a démontré encore une fois à quel point les opérations militaires de grande envergure étaient difficiles à mener dans le monde d’aujourd'hui, même quand le rapport de force est totalement inégal. Rares sont les armées dans le monde qui peuvent mener des actions militaires sur plusieurs fronts et à une large échelle. L’armée algérienne n’est sûrement pas l'une d’entre elles.

Ce mythe de la puissance régionale sert finalement au régime à se légitimer en jouant sur la fibre nationale. Mais il ne faut pas sous-estimer la bêtise humaine : les idées destructrices de revanche sur le passé peuvent conduire à des catastrophes, comme cela a souvent été le cas dans l’histoire.

Dans une interview au magazine français Le Point, le président Emmanuel Macron, en parlant de la détérioration des relations entre les deux pays, reconnaissait qu’il y avait une "volonté de guerre chez certains", estimant toutefois que c’était improbable tellement c’est irrationnel.

Quoi qu'il en soit, les chiffres et les données objectives montrent bien que la puissance algérienne est un mythe et qu'elle est survendue.

LIRE ÉGALEMENT : 

Comment l’Algérie mène contre le Maroc une guerre qui ne dit pas son nom

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.