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Protection sociale : les défis de la réforme selon Abdellatif Jouahri

VERBATIM. Gardien du temple financier et monétaire, indépendant dans ses positions, franc dans ses discours, la gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri, s’est exprimé lors du Colloque international sur la protection sociale à propos des défis de ce chantier structurant.

Protection sociale : les défis de la réforme selon Abdellatif Jouahri

Le 28 juillet 2022 à 17h59

Modifié 28 juillet 2022 à 20h41

VERBATIM. Gardien du temple financier et monétaire, indépendant dans ses positions, franc dans ses discours, la gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri, s’est exprimé lors du Colloque international sur la protection sociale à propos des défis de ce chantier structurant.

« Etant donné l’enjeu qu’il (le chantier de la protection sociale, ndlr) représente et ses implications économiques et sociales, une grande prudence et un suivi très étroit de sa mise en œuvre s’imposent », déclare Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib.

« Le développement social de notre pays continue de pâtir d’un déficit malgré une forte volonté au plus haut niveau de l’Etat. Des progrès notables ont certes été réalisés sur certains volets tels que la réduction de la pauvreté ou la généralisation de la scolarisation, mais ils restent globalement en deçà des objectifs visés, notamment dans le cadre de l’Agenda des Objectifs de développement durable », estime-t-il.

« Sa Majesté avait déjà attiré l’attention sur ce déficit dès le début des années 2000, ce qui l’avait amené à lancer en 2005 l’Initiative nationale pour le développement humain, et à aborder de manière récurrente la problématique sociale dans ses discours et ses messages. Bien avant la pandémie, il avait appelé à la réforme de la protection sociale, en particulier dans son discours du Trône de 2018, mais la crise a mis en évidence l’urgence du chantier et la nécessité d’une approche holistique », rappelle Abdellatif Jouahri.

Une approche qui « devrait constituer une rupture avec les politiques précédentes, caractérisées par la multiplicité des intervenants et des programmes avec parfois, comme conséquences, des incohérences et des faiblesses en matière d’efficience et de rendement ».

« Aujourd’hui, les autorités sont appelées à donner un contenu concret à ce chantier et à se conformer aux exigences et aux délais fixés par Sa Majesté, notamment dans son discours d’octobre 2020. »

Une mobilisation exceptionnelle est nécessaire

Le gouverneur de la Banque centrale appelle à « une mobilisation exceptionnelle sur tous les plans pour être à la hauteur de ces attentes », surtout qu’en examinant les données de l’Organisation internationale du travail (OIT), on réalise « qu’un grand nombre de pays, y compris parmi les plus avancés, ont encore des difficultés à atteindre une couverture généralisée en matière de protection sociale ».

Des difficultés que le gouverneur explique par plusieurs raisons, dont un coût élevé et l’incapacité de l’offre en matière de soins de santé à répondre à la demande.

« Malheureusement cet écart s’élargit, particulièrement en raison de facteurs démographiques liés au vieillissement de la population et à l’allongement de l’espérance de vie ; des phénomènes qui ne sont pas spécifiques aux pays avancés, mais également aux pays qui connaissent une transition démographique accélérée comme le nôtre », poursuit Abdellatif Jouahri.

Selon lui, les défis actuels consistent à mobiliser les ressources humaines et financières nécessaires, mais aussi à assurer la cohérence et les synergies à même de permettre leur aboutissement et leur réussite.

La problématique financière, un enjeu majeur

Le wali s’est bien évidemment attardé sur la problématique financière, l’un des enjeux de taille pour la réussite de ce chantier. Elargir la couverture de la protection sociale implique en effet de mobiliser des moyens financiers et d’assurer la pérennité du système sur le long terme.

Sur cette thématique, Abdellatif Jouahri rappelle une donnée qui lui paraît importante : « Selon la classification de la Banque mondiale, le Maroc est un pays de la catégorie à revenus intermédiaires de la tranche inférieure, avec un revenu brut par habitant de 3.350 dollars en 2021. Ce chiffre est à prendre en compte si on veut apprécier globalement le potentiel en matière de mobilisation des ressources et tracer les limites de ce qui est faisable à court et moyen termes. »

« De surcroît, et outre le niveau du PIB, le potentiel des ressources mobilisables se trouve diminué par plusieurs caractéristiques structurelles de notre économie. Il s’agit principalement de l’étroitesse de l’assiette fiscale, de la taille du secteur informel et des avantages fiscaux qui coûtent annuellement autour de 2,5% du PIB. A cela s’ajoutent d’autres problèmes tels que l’évasion fiscale ou la corruption », énumère-t-il.

Recettes fiscales : un manque à gagner estimé à 160 MMDH par an

S’il est difficile d’estimer avec précision l’ampleur de l’écart entre la collecte effective des revenus fiscaux et le potentiel, Abdellatif Jouahri affirme qu’il est possible d’obtenir des évaluations approximatives. Il cite à ce titre une récente étude du Fonds monétaire international (FMI), qui estime cet écart pour le Maroc autour de 12,1% du PIB.

« Cela équivaut, en retenant le PIB prévu pour cette année, à plus de 160 milliards de dirhams annuellement, soit plus de trois fois le coût annuel avancé de la généralisation de la protection sociale », affirme le wali. Voilà donc une piste où puiser les ressources nécessaires au financement de cette réforme.

Abdellatif Jouahri cite d’autres difficultés pour la mobilisation des ressources financières dans le cadre de ce chantier social. Elles sont liées à la capacité contributive de la population.

« Les chiffres sur le revenu que je viens d’avancer ne renseignent pas sur les inégalités, que nous pouvons appréhender à partir de l’enquête sur les revenus des ménages, réalisée par le Haut-commissariat au plan (HCP) juste avant la pandémie. Ses données indiquent que les 20% de la population les plus aisés concentrent 53,3% des revenus contre 5,6% pour les 20% les moins aisés. Cela permet de conclure qu’une large frange de la population dispose d’un revenu bien en deçà de la moyenne », rappelle-t-il.

« Ces résultats sont corroborés par les données du HCP issues de l’enquête nationale sur l’emploi. En effet, sur les 27 millions de personnes en âge d’activité en 2021, plus de la moitié – 54,7% précisément – étaient des inactifs. Ce taux culmine à près de 80% pour les femmes, parmi les plus élevés au monde. De surcroît, et outre les 1,5 million de personnes qui sont au chômage, les 10,8 millions d’actifs occupés le sont en majorité dans des activités informelles et ne devraient pas disposer de revenus adéquats. D’ailleurs, les trois quarts d’entre eux ne bénéficient pas de couverture médicale », poursuit-il.

En conclusion : la capacité contributive d’une large part de la population reste pour le moment faible et par conséquent, le corollaire de la généralisation de la protection sociale est, de façon on ne peut plus claire, une contribution significative de l’Etat.

Les équilibres des finances publiques sont à préserver

Parvenant à ce constat sans appel sur la nécessité de la contribution de l’Etat à l’effort financier de la couverture sociale, le wali reprend sa casquette de gardien des équilibres macroéconomiques et budgétaires et appelle à les maintenir, surtout dans le contexte actuel.

« Le Maroc (…) sort d’une crise pandémique durant laquelle l’Etat a dû consentir un effort budgétaire très important, qui n’a pas été sans conséquences sur les finances publiques. La tendance au redressement amorcée depuis 2013 s’est subitement inversée avec, entre 2019 et 2020, une hausse du déficit budgétaire de 3,3 points du PIB, mais surtout une aggravation de l’endettement de près de 12 points du PIB, soit l’équivalent de près de 140 milliards de dirhams », avance le gouverneur.

« Malgré cette détérioration, les évaluations réalisées par les différentes institutions internationales et nationales, dont Bank Al-Maghrib, montrent que la situation des finances publiques reste soutenable. »

« Ce qui est rassurant également, c’est la volonté permanente des gouvernants de notre pays de veiller à ces équilibres. C’est cela qui, malgré quelques épisodes difficiles, lui a permis de ne jamais faire défaut et de bénéficier de la réputation dont il jouit aujourd’hui auprès des investisseurs et des partenaires internationaux », souligne-t-il.

« Le grand défi aujourd’hui, c’est de maintenir cette crédibilité et cette réputation dans un contexte aussi difficile que celui que nous traversons. (…) Redresser les finances de l’Etat nécessite beaucoup de prudence, d’efforts, et surtout des arbitrages difficiles, du moins à court et moyen termes. »

« Les crises que nous traversons nous rappellent l’importance et l’enjeu que représente la préservation des équilibres des finances publiques. Contrairement à une idée reçue, la meilleure manière de renforcer sa souveraineté, c’est de bien gérer ses finances pour éviter toute dépendance aux bailleurs de fonds internationaux », avertit le wali.

« Cela suppose une définition claire des priorités, l’Assurance maladie obligatoire étant ‘la priorité des priorités’ après la Cause Nationale. Il est donc nécessaire de lui assurer dans le temps tous les moyens humains, financiers et logistiques », conclut-il.

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