Épisode 3. “Nous ne sommes pas venus regarder un match”
Après avoir découvert la diversité des profils présents à Santiago, une autre réalité apparaît au fil des entretiens. Les centaines de Marocains qui ont traversé la planète pour assister à la finale de la Coupe du monde U20 ne se considèrent pas comme de simples spectateurs. Pour beaucoup d’entre eux, leur présence constitue une contribution à la performance de l’équipe nationale. Entre soutien moral, devoir patriotique et sentiment de participation, ils développent une conception particulière du supportérisme qui brouille la frontière entre les tribunes et le terrain.
À Santiago, une idée revient avec une étonnante régularité dans les discussions menées avec les supporters : personne n’est venu uniquement pour assister à un match de football. Derrière les chants, les drapeaux et les maillots rouges se cache une conviction plus profonde : celle que la présence du public peut contribuer à la réussite de l’équipe nationale. Cette perception traverse l’ensemble des profils rencontrés, qu’il s’agisse de médecins, d’entrepreneurs, d’étudiants ou de retraités. Tous semblent partager le sentiment qu’ils ont un rôle à jouer dans cette aventure mondiale.

Par Dorayde Belbaraka, docteur en sociologie politique du sport.
Quand la tribune devient un rôle
Cette conception apparaît dès les premières conversations. Un supporter explique simplement que « les gens ici veulent ramener la coupe ». La formule peut sembler anodine, mais elle est révélatrice. Il ne parle pas uniquement des joueurs. Il parle d’un projet collectif dans lequel supporters et équipe nationale poursuivent un objectif commun. Cette appropriation du résultat sportif revient fréquemment dans les entretiens. Les participants parlent de « notre équipe », de « notre finale » ou encore de « notre coupe », comme si la frontière entre ceux qui jouent et ceux qui soutiennent devenait momentanément plus poreuse.
Le témoignage d’un médecin venu d’Oujda permet de mieux comprendre cette logique. Habitué des compétitions internationales, déjà présent en Russie en 2018 puis au Qatar en 2022, il explique ressentir une différence fondamentale entre le fait de suivre un match à la télévision et le fait d’être présent dans le stade. Selon lui, le stress vécu devant un écran n’a rien à voir avec celui ressenti dans les tribunes. « Quand je regarde le match à la télévision, je suis toujours stressé, mais quand je suis dans le stade, je suis à l’aise », explique-t-il. À peine sa phrase terminée, un autre supporter intervient spontanément pour lui répondre : « Si tu es à l’aise, c’est parce que maintenant tu es acteur. Tu es dans l’action. Tu es un joueur aussi, d’une certaine manière. C’est pour cela que tu n’es pas stressé. »
Cette remarque suscite immédiatement l’approbation de plusieurs personnes autour de nous. Elle met des mots sur une perception largement partagée. Pour ces supporters, la présence dans le stade transforme leur position. Ils ne sont plus de simples observateurs extérieurs à l’événement. Ils ont le sentiment de participer à quelque chose qui les dépasse individuellement. Leur voix, leurs chants, leur énergie et leur soutien deviennent autant de contributions à l’effort collectif.
Le médecin développe lui-même cette réflexion. Selon lui, le stress vécu devant la télévision est souvent solitaire et peut même devenir néfaste. Il explique que les commentateurs sportifs amplifient parfois les émotions afin de maintenir l’attention des téléspectateurs. À l’inverse, dans le stade, les émotions sont partagées. Elles circulent entre les personnes présentes et produisent une forme d’énergie collective. « Devant la télévision, tu es seul. Dans le stade, tu partages avec les autres. Le stress devient positif », résume-t-il. Pour lui, cette expérience collective explique pourquoi tant de personnes sont prêtes à parcourir des milliers de kilomètres pour assister à un match.
Son épouse, Rachida, également médecin, apporte un éclairage différent mais complémentaire. Contrairement à son mari, elle ne suivait pas particulièrement le football auparavant. Pourtant, au fil du tournoi, elle s’est progressivement attachée à cette équipe marocaine. Ce qui l’a séduite n’est pas seulement le résultat des matchs, mais la manière de jouer des jeunes Marocains. « J’ai aimé leur manière de jouer. Ça attaque. Il y a une vraie tactique. J’ai vu du beau football », explique-t-elle. Cette admiration sportive s’est progressivement transformée en engagement. C’est finalement ce qui l’a convaincue de faire le voyage jusqu’au Chili.
Du regret du Qatar à l’appel de Santiago
Mais les motivations qui poussent les supporters à rejoindre Santiago ne se limitent pas à l’amour du football ou à l’admiration des jeunes joueurs. Au fil des entretiens, plusieurs récits personnels viennent enrichir cette mobilisation collective.
L’un des supporters rencontrés à Santiago me confie ainsi que sa présence au Chili est en partie liée à un regret. En 2022, il avait suivi l’épopée marocaine au Qatar depuis le Maroc. Comme des millions de personnes, il avait vibré devant les exploits des Lions de l’Atlas, mais sans pouvoir participer physiquement à l’aventure.
« J’ai raté le Qatar et jusqu’à aujourd’hui je le regrette. Quand j’ai vu ce que les gens ont vécu là-bas, je me suis dit que si une autre occasion se présentait, je ne la manquerais pas. »
Pour lui, le déplacement au Chili représente une forme de rattrapage. L’enjeu n’est pas seulement sportif. Il s’agit aussi de vivre de l’intérieur une expérience collective qu’il estime avoir manquée quelques années plus tôt.
À l’inverse, certains supporters présents à Santiago ont déjà accompagné les équipes nationales lors de plusieurs compétitions internationales. Pour eux, le Chili constitue une nouvelle étape d’un parcours commencé parfois plusieurs années auparavant.
« J’étais en Russie. J’étais au Qatar. Et maintenant je suis là. »
Cette phrase, prononcée avec simplicité par un médecin venu de Rabat, résume à elle seule l’émergence progressive d’un supportérisme marocain habitué aux grands rendez-vous internationaux.
Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement les Marocains vivant au Royaume. Dans les tribunes de Santiago, je rencontre également des supporters arrivés directement du Canada, des États-Unis, du Mexique, du Brésil, d’Argentine ou encore du Chili. Plusieurs expliquent avoir réservé leurs billets dès la qualification contre la France.
L’un d’eux, installé au Canada depuis plusieurs années, me confie :
« Quand j’ai vu que le Maroc était en finale, je me suis dit que je n’avais pas le droit de manquer ça. J’étais déjà sur le continent américain. Je devais être là. »
Ces trajectoires différentes convergent pourtant vers une même idée. Les supporters ne parlent pas uniquement de leur désir d’assister à la finale. Ils évoquent surtout leur volonté d’accompagner les jeunes joueurs.
« On voulait qu’ils voient qu’on était là pour eux. »
Cette phrase revient sous différentes formes tout au long du séjour. Plusieurs personnes expliquent qu’elles ont effectué le voyage avant tout pour transmettre un message aux joueurs : le Maroc est derrière vous.
Pour beaucoup, la présence physique possède une signification particulière. Elle témoigne d’un engagement que la télévision ou les réseaux sociaux ne permettent pas toujours d’exprimer de la même manière.
« Regarder un match, c’est une chose. Être là, c’en est une autre. »
Au fil des conversations, une distinction apparaît alors clairement. Les supporters ne parlent pas seulement de regarder une finale. Ils parlent d’accompagner une équipe. Cette nuance est importante. Elle explique pourquoi plusieurs d’entre eux considèrent leur déplacement comme une forme de contribution à l’aventure collective.
La Coupe du monde 2022 au Qatar joue ici un rôle essentiel. Plusieurs supporters expliquent avoir découvert à cette occasion l’importance que pouvait prendre un public fortement mobilisé. Les images des tribunes marocaines avaient alors fait le tour du monde et beaucoup ont eu le sentiment que les supporters participaient eux aussi à la dynamique de l’équipe.
« Au Qatar, on a compris que le public pouvait compter. »
Cette conviction accompagne de nombreux voyageurs jusqu’à Santiago. Elle nourrit l’idée que les chants, la présence dans les tribunes, les encouragements et même le simple fait d’avoir effectué le déplacement constituent une forme de participation à la réussite collective.
Le devoir d’être là
Cette notion de devoir revient fréquemment dans les entretiens. Beaucoup considèrent leur présence comme une responsabilité morale vis-à-vis des jeunes joueurs.
Cette volonté de soutenir les jeunes constitue probablement le principal point commun entre les différents profils rencontrés. Les supporters veulent avant tout que les joueurs prennent conscience qu’ils ne sont pas seuls. Plusieurs personnes expliquent être venues pour transmettre un message simple : le Maroc est derrière vous. Dans leur esprit, l’important n’est pas uniquement de voir la finale. Il s’agit également de montrer aux joueurs que leur parcours est reconnu, apprécié et soutenu par une communauté prête à traverser la moitié de la planète pour les accompagner.
Progressivement, les entretiens révèlent donc une conception particulière du supportérisme. Les personnes présentes à Santiago ne parlent pas de consommation d’un spectacle sportif. Elles parlent de participation. Elles parlent d’engagement. Elles parlent parfois même de contribution à la performance. Cette représentation explique pourquoi beaucoup refusent d’être qualifiés de simples spectateurs. À leurs yeux, leur présence dans les tribunes produit un effet réel sur l’équipe. Elle apporte de la force, de la confiance et de l’énergie aux joueurs.
Les supporters se considèrent comme des acteurs. Mais les joueurs les perçoivent-ils eux aussi comme tels ?
Cette idée pourrait apparaître comme une simple perception subjective des supporters. Pourtant, l’un des éléments les plus surprenants de l’enquête est que les joueurs eux-mêmes partagent largement cette analyse. Après la finale, plusieurs d’entre eux affirment que les Marocains présents dans les tribunes n’étaient pas de simples observateurs. Ils les considèrent comme des acteurs à part entière de l’aventure collective qui a conduit le Maroc à son premier titre mondial.
C’est cette reconnaissance mutuelle entre les tribunes et le terrain que nous explorerons dans le prochain épisode : « Vous n’étiez pas des spectateurs, vous étiez des acteurs » : le regard des joueurs sur les supporters marocains.
à lire aussi
Article : Santé : la FM6SS et ABA Life s’allient pour développer des infrastructures médicales intelligentes
Dès octobre 2026, les premières solutions devront être déployées au Maroc, avec des objectifs chiffrés à l’horizon 2030 : 100.000 professionnels formés à l’IA, 25 millions de téléconsultations et plus de 100 start-up HealthTech accompagnées.
Article : Serbie-Maroc : Belgrade salue de nouveau la position de Rabat sur le Kosovo
Lors d’un entretien à Belgrade avec l’ambassadeur Omar Amrar, le secrétaire général du ministère serbe des Affaires étrangères a remercié le Maroc pour son soutien à l’intégrité territoriale de la Serbie, dans la continuité de la non-reconnaissance marocaine de l’indépendance kosovare.
Article : Football : Al Ahly mise sur Houcine Ammouta pour relancer un cycle sportif fragilisé
Deux ans de contrat, une saison sans Ligue des champions africaine à digérer et un vestiaire à reprendre en main : le technicien marocain arrive au Caire avec un CV continental solide et une qualité qui pèse dans le choix du club égyptien, à savoir sa capacité à parler directement aux joueurs.
Article : En images, la Kaaba revêt sa nouvelle Kiswa
Comme chaque année, la couverture sacrée de la Kaaba, appelée Kiswa, est remplacée lors d'une cérémonie solennelle.
Article : L’Académie du Royaume consacre une journée d’étude à la “langue de l’autre”
Le 19 juin, l’Instance supérieure de traduction réunira notamment Abdelfattah Kilito, Abdessalam Benabdelali et plusieurs spécialistes pour interroger ce que le passage d’un idiome à un autre révèle de l’identité, de l’inconscient et de l’écriture.
Article : BTP : après sa victoire en cassation, Sintram tente de suspendre sa liquidation
Renvoyée devant la cour d’appel de commerce, l’affaire Sintram connaît un nouvel épisode judiciaire à Casablanca. L’entreprise de BTP veut obtenir un répit avant le réexamen de son dossier, mais ses créanciers contestent déjà la manœuvre. Détails.