Qui sont ces Marocains qui traversent la planète pour leur équipe nationale ?
À la suite de la qualification historique des Lionceaux de l’Atlas pour la finale de la Coupe du monde U20 au Chili, près de 600 Marocains ont réussi à rejoindre Santiago en moins de quarante-huit heures. Derrière cette mobilisation exceptionnelle émerge une autre question : qui étaient ces femmes et ces hommes prêts à parcourir plus de 10.000 kilomètres pour assister à une finale mondiale de jeunes ? L’enquête révèle une réalité bien plus complexe et plus riche que l’image traditionnelle du supporter de football.
Lorsque j’arrive à l’aéroport Mohammed V de Casablanca, je pense encore retrouver le profil classique des grands déplacements sportifs : des passionnés de football, des habitués des tribunes ou des membres de groupes de supporters organisés. Pourtant, dès les premières minutes passées dans les halls de l’aéroport, cette représentation commence à s’effondrer.

Par Dorayde Belbaraka, docteur en sociologie politique du sport.
Autour de moi, les profils se multiplient. Un médecin discute avec un étudiant. Un entrepreneur échange avec un retraité. Une famille venue de Casablanca partage un café avec un Marocain résidant en Europe. Plus loin, des voyageurs arrivent directement de plusieurs pays pour rejoindre le point de départ de cette aventure collective.
Très vite, une évidence s’impose : ce déplacement ne ressemble à aucun autre.
Un avion sans profil type
Dans les deux avions affrétés pour Santiago, il est impossible de dégager un profil dominant. Toutes les catégories sociales semblent représentées. On y trouve des fonctionnaires, des cadres du secteur privé, des commerçants, des professions libérales, des chefs d’entreprise, des étudiants, des retraités, des enseignants, des ingénieurs et plusieurs médecins. Les âges varient tout autant. Certains découvrent leur premier déplacement international de supporters, tandis que d’autres ont déjà accompagné les équipes nationales en Russie en 2018 ou au Qatar en 2022.
Cette diversité est également géographique. Des participants arrivent de Casablanca, Rabat, Fès, Meknès, Oujda, Marrakech, Agadir ou Tanger. D’autres rejoignent Casablanca depuis la France, la Belgique ou l’Espagne. Certains ont parcouru plusieurs milliers de kilomètres avant même de monter dans l’avion à destination du Chili.
La distance comme première épreuve
Cette réalité prenait parfois des formes plus légères au cours du voyage. Ainsi, un entrepreneur de Marrakech, propriétaire d’une agence de location de voitures, échangeait au téléphone avec un ami resté au Maroc. Celui-ci lui demanda alors combien de kilomètres il avait parcourus pour rejoindre Santiago.
La réponse fit immédiatement rire plusieurs supporters assis autour de lui : "Combien de kilomètres ? L’avion va avoir besoin d’une vidange après ce trajet !"
L’humour de cette remarque prenait tout son sens lorsqu’on connaissait son activité professionnelle. Dans l’univers de l’automobile au Maroc, la vidange est généralement associée au seuil des 10.000 kilomètres, distance à laquelle de nombreux conducteurs remplacent l’huile moteur de leur véhicule. En comparant le trajet Casablanca-Santiago à un véhicule ayant atteint le kilométrage d’une vidange, ce supporter traduisait avec humour l’ampleur exceptionnelle du déplacement. Derrière la plaisanterie, chacun mesurait la réalité de cette aventure : plusieurs milliers de kilomètres, plus de vingt heures de voyage et un déplacement que beaucoup considéraient déjà comme le plus long de leur vie.
Parmi les rencontres les plus marquantes figure celle d’un Marocain âgé d’une soixantaine d’années arrivé spécialement du Sri Lanka. Vêtu de sa djellaba, il voyage seul pour soutenir les Lionceaux de l’Atlas. Son parcours impressionne de nombreux voyageurs et illustre l’ampleur géographique de cette mobilisation.
Mais plus que la diversité des profils, ce sont les motivations qui frappent.
Qatar, regrets et seconde chance
Au fil des entretiens, il apparaît rapidement que les personnes présentes à Santiago ne sont pas venues pour les mêmes raisons. Toutes souhaitent voir le Maroc remporter cette première Coupe du monde, mais chacune rattache ce déplacement à une histoire personnelle particulière.
Pour certains, ce voyage représente une occasion de réparer un regret. "J’ai raté le Qatar et jusqu’à aujourd’hui je le regrette. Quand j’ai vu les images, l’ambiance et ce que les Marocains ont vécu là-bas, je me suis promis que si une autre occasion se présentait, je ne la manquerais pas", me confie un supporter.
Pour lui, Santiago représente une seconde chance. L’enjeu dépasse largement le résultat sportif. Il s’agit de participer à une expérience collective qu’il estime avoir manquée en 2022.
D’autres évoquent au contraire une continuité. Un médecin venu de Rabat résume son parcours en quelques mots : "J’étais en Russie. J’étais au Qatar. Et maintenant je suis là".
Pour ces supporters, accompagner l’équipe nationale est devenu une pratique qui s’inscrit dans la durée. Chaque compétition internationale constitue une nouvelle étape d’une histoire commencée plusieurs années auparavant.
La Coupe du monde 2022 au Qatar apparaît d’ailleurs comme une référence constante dans les discussions. Un supporter d’une quarantaine d’années originaire de Casablanca résume sa motivation en une simple formule : "Je suis venu pour revivre les émotions du Qatar".
Cette phrase revient sous différentes formes tout au long du voyage. Pour de nombreux participants, le Qatar n’a pas seulement été un événement sportif. Il a constitué un moment fondateur, un souvenir collectif que beaucoup cherchent à retrouver.
Cependant, l’un des éléments les plus surprenants observés au cours de cette enquête concerne les Marocains venus directement du continent américain.
Alors que les deux avions de Royal Air Maroc décollent de Casablanca, plusieurs dizaines de supporters rejoignent Santiago par leurs propres moyens depuis leur pays de résidence. Dans les tribunes, je rencontre ainsi des Marocains venus du Canada, des États-Unis, du Mexique, du Brésil, d’Argentine, du Chili et d’autres pays d’Amérique latine.
Certains expliquent avoir pris leurs billets immédiatement après la qualification. "Quand j’ai vu que le Maroc était en finale, je me suis dit que je n’avais pas le droit de manquer ça. J’habite sur le continent américain. C’était plus facile pour moi que pour ceux qui venaient du Maroc. Je devais être là", me déclare l’un d’eux.
Cette présence révèle une autre dimension du phénomène observé au Chili. L’équipe nationale marocaine ne mobilise plus uniquement les habitants du Royaume. Elle mobilise également des Marocains dispersés à travers plusieurs continents qui continuent à entretenir un lien fort avec leur pays d’origine.
Malgré la diversité des parcours et des motivations, un point commun apparaît dans pratiquement tous les entretiens.
Être là pour les joueurs
Les participants expliquent être venus avant tout pour les jeunes joueurs. "On voulait qu’ils voient qu’on était là pour eux", témoigne l'un deux.
Un autre ajoute : "Ils ont fait tout ce chemin pour arriver en finale. Le minimum qu’on pouvait faire, c’était de faire le déplacement pour les encourager".
Cette volonté de soutien traverse toutes les catégories sociales rencontrées. Elle relie le médecin d’Oujda au jeune salarié vivant en France, le retraité venu du Sri Lanka à l’entrepreneur de Casablanca, ou encore le Marocain installé au Canada à l’étudiant de Rabat.
Au cours du voyage, je réalise progressivement que la véritable richesse de cette mobilisation ne réside pas uniquement dans le nombre de personnes présentes, mais dans leur capacité à se rassembler malgré leurs différences.
Dans les files d’attente, dans les avions, dans les bus ou dans les rues de Santiago, les conversations s’engagent naturellement entre des personnes qui ne se seraient probablement jamais rencontrées dans leur vie quotidienne. Les professions, les revenus ou les statuts sociaux passent au second plan. Une autre appartenance devient centrale : celle d’être marocain et d’accompagner l’équipe nationale.
Cette mosaïque humaine constitue probablement l’un des enseignements les plus marquants de cette aventure. Derrière les centaines de supporters présents au Chili apparaît l’image d’un Maroc pluriel, dispersé sur plusieurs continents, mais capable de se retrouver autour d’un symbole commun.
Pourtant, au fil des entretiens, une autre découverte s’impose progressivement. Ces femmes et ces hommes ne se considèrent pas comme de simples spectateurs venus assister à un match de football. Beaucoup parlent de devoir, de responsabilité, de participation et même de contribution à la victoire.
Autrement dit, ils ne sont pas venus uniquement regarder la finale. Ils sont venus y prendre part.
C’est cette transformation du supporter en acteur que nous explorerons dans le prochain épisode de cette série : "Nous ne sommes pas venus regarder un match".
Comment une finale U20 a fait voyager le Maroc jusqu’au Chili
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