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Dossier Cet article est issu du dossier «FIFA Coupe du Monde U20 Chili 2025 : les leçons d’une mobilisation nationale marocaine à la veille du Mondial 2026» Voir tout le sommaire
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Comment une finale U20 a fait voyager le Maroc jusqu’au Chili

À peine qualifié pour la finale de la Coupe du monde U20 au Chili, le Maroc voit naître un phénomène inattendu : des centaines de supporters cherchent immédiatement à rejoindre Santiago. En moins de quarante-huit heures, près de 600 personnes embarquent pour l’autre bout du monde. Derrière cette mobilisation exceptionnelle se cache pourtant une histoire plus vaste. Une histoire qui parle autant du football que du Maroc contemporain, de sa diaspora, de ses nouvelles formes d’engagement collectif et des transformations d’un supportérisme désormais mondialisé.

Comment une finale U20 a fait voyager le Maroc jusqu’au Chili
Au Chili, les supporters marocains ont accompagné les Lionceaux de l’Atlas jusque dans les tribunes, donnant à leur parcours mondial une dimension bien au-delà du terrain.
Dorayde Belbaraka
Le 12 juin 2026 à 15h01 | Modifié 12 juin 2026 à 15h46

Le 15 octobre 2025, lorsque l’équipe nationale marocaine des moins de vingt ans élimine la France en demi-finale de la Coupe du monde à Santiago du Chili, un événement sportif majeur est en train de se produire. Pourtant, ce n’est peut-être pas la seule histoire qui mérite d’être racontée.

Quelques minutes après la qualification, les réseaux sociaux, les groupes WhatsApp et les conversations informelles s’animent autour d’une même question : comment rejoindre le Chili pour soutenir les Lionceaux de l’Atlas en finale ? La question paraît presque absurde. Santiago se situe à plus de 10.000 kilomètres du Maroc. Les délais habituels d’obtention des visas semblent incompatibles avec une telle urgence. Les billets disponibles nécessitent souvent plus de trente heures de voyage et représentent un coût que peu de personnes peuvent supporter. Tout indique que cette finale sera vécue à distance, derrière un écran.

Pourtant, dans les heures qui suivent, des centaines de Marocains commencent à chercher des solutions. Des personnes installées au Maroc, mais aussi en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique latine, dans les pays du Golfe ou encore en Asie, tentent de comprendre comment rendre possible ce déplacement improbable. L’élément le plus frappant n’est pas encore l’existence d’une solution logistique. C’est l’existence préalable d’une volonté collective. Avant même l’annonce d’un dispositif particulier, de nombreuses personnes cherchent déjà à partir. L’envie est là. Elle précède la solution.

Quand l’impossible devient possible

Le vendredi 17 octobre 2025, vers quinze heures, alors que je m’apprête à faire une sieste après le déjeuner, mon téléphone s’allume. Dans un groupe WhatsApp, une annonce de Royal Air Maroc commence à circuler. La compagnie propose un voyage exceptionnel vers Santiago du Chili pour assister à la finale de la Coupe du monde U20 : vol aller-retour et billet du match pour 10.000 dirhams.

Quelques minutes plus tôt encore, l’idée de rejoindre le Chili me semblait pratiquement impossible. Depuis la qualification historique du Maroc face à la France, deux jours auparavant, je cherchais comme beaucoup d’autres supporters une solution pour assister à la finale. Les vols disponibles nécessitaient plus de trente-cinq heures de voyage et des budgets dépassant souvent 35.000 dirhams. Les délais habituels d’obtention des visas rendaient également l’opération très improbable. Pourtant, malgré ces obstacles, une question revenait sans cesse dans les discussions : comment faire pour être présents auprès de ces jeunes qui s’apprêtaient à jouer la première finale mondiale de l’histoire du football marocain ?

À peine l’annonce publiée, je commence à remplir les formulaires demandés et à rassembler les documents nécessaires. Quelques heures plus tard, je me rends à l’agence Royal Air Maroc de Meknès. Sur place, je découvre une atmosphère inhabituelle. Les bureaux sont pleins. Les téléphones sonnent sans interruption. Les employés prolongent leurs horaires bien au-delà de la fermeture habituelle. Lorsque je leur demande comment ils vivent cette mobilisation soudaine, leurs réponses me surprennent. Aucun ne parle de surcharge de travail ou de contraintes professionnelles. Tous me répondent, avec des mots différents mais une idée identique : ils participent à une mission nationale.

Cette nuit-là, je dors très peu. Comme des centaines d’autres candidats au voyage, j’attends de savoir si je pourrai réellement partir. L’excitation est difficile à décrire. J’ai le sentiment de revivre l’impatience d’un enfant qui s’apprête à partir pour sa première colonie de vacances. Je consulte régulièrement mon téléphone, j’attends une confirmation, j’espère. Plus les heures passent, plus une question s’impose à moi : si moi, qui travaille depuis des années dans le domaine du sport et de la recherche, je ressens une telle émotion, que vivent alors les centaines de personnes qui cherchent elles aussi à rejoindre le Chili ?

C’est à cet instant précis que naît cette enquête.

Le lendemain, vers 14 h 30, l’appel tant attendu arrive. Le départ est confirmé. Quelques heures plus tard, je prends la route vers l’aéroport Mohammed V. Entre-temps, j’ai imprimé six cents questionnaires de recherche, un pour chaque participant au voyage. Mon intention initiale est de réaliser une enquête quantitative afin de mieux comprendre le profil des supporters mobilisés pour cette finale mondiale.

Mais dès mon arrivée à l’aéroport, une autre surprise m’attend.

Six cents supporters, autant de trajectoires

Derrière les près de six cents supporters qui s’apprêtent à embarquer vers Santiago se cache une diversité sociale remarquable. Dans les files d’attente, on croise des étudiants, des médecins, des entrepreneurs, des retraités, des fonctionnaires, des femmes, des hommes, des Marocains résidant dans le Royaume et d’autres ayant rejoint Casablanca depuis plusieurs continents. Certains arrivent de France, de Belgique ou d’Espagne. D’autres ont voyagé depuis l’Asie. Je rencontre même un Marocain âgé d’une soixantaine d’années venu spécialement du Sri Lanka en djellaba pour soutenir l’équipe nationale.

Tous ont des trajectoires différentes, des histoires différentes et des situations sociales différentes. Pourtant, ils poursuivent le même objectif : être présents aux côtés de l’équipe nationale.

Je suis monté dans cet avion comme supporter. J’en suis revenu avec plusieurs dizaines d’entretiens, des centaines de notes de terrain et la conviction que ce voyage racontait bien davantage qu’une finale de football.

De la finale au terrain d’enquête

Au fil des heures passées dans les aéroports, dans les avions, dans les rues de Santiago, à la résidence consulaire, dans le stade, puis durant le voyage retour, une série de questions s’est progressivement imposée. Pourquoi autant de personnes sont-elles prêtes à traverser la planète pour assister à une finale U20 ? Pourquoi parlent-elles parfois de devoir, de responsabilité, de mission ou de reconnaissance plutôt que de simple passion sportive ? Pourquoi plusieurs joueurs considèrent-ils ces supporters comme des acteurs de leur réussite ? Comment expliquer l’implication simultanée de citoyens, de diplomates, d’institutions publiques, de la compagnie aérienne nationale et de nombreux autres acteurs autour d’un même objectif ?

Au départ, cette enquête cherchait simplement à comprendre qui étaient les supporters ayant rejoint Santiago. Mais au fil du terrain, elle a progressivement ouvert des pistes de réflexion beaucoup plus larges. Elle a permis d’observer des formes inédites de mobilisation, de suivre des trajectoires reliant plusieurs continents, d’interroger les relations entre joueurs et supporters, d’observer le rôle de la diaspora dans les compétitions internationales et de comprendre comment le football peut parfois servir de point de convergence entre des individus qui ne se seraient probablement jamais rencontrés autrement.

Une autre évidence s’est également imposée. Ce déplacement dépasse largement le cadre du sport. Il raconte quelque chose du Maroc contemporain, de sa capacité de mobilisation collective, de son rapport à l’équipe nationale, de la place croissante de ses citoyens dans les grands événements internationaux, et de la manière dont le football contribue aujourd’hui à construire un imaginaire commun partagé bien au-delà des frontières du Royaume.

Alors que les performances sportives font régulièrement l’objet d’analyses médiatiques, les supporters, leurs mobilités internationales, leurs réseaux, leurs motivations et leurs formes d’engagement demeurent encore relativement peu étudiés dans le contexte marocain. Cette série propose donc une immersion dans un univers omniprésent dans les tribunes, mais rarement observé comme objet de recherche.

Ce que Santiago annonce déjà

Avec le recul, Santiago apparaît comme un laboratoire particulièrement intéressant pour observer certaines dynamiques qui pourraient se reproduire lors de la Coupe du monde 2026 aux États-Unis, au Canada et au Mexique, puis à plus grande échelle encore lors du Mondial 2030 que le Maroc organisera avec l’Espagne et le Portugal.

Cette série ne cherche pas à raconter une nouvelle fois la finale ni à analyser les aspects purement sportifs de la victoire. D’autres l’ont déjà fait. Elle vise plutôt à comprendre ce qui s’est passé autour de cette victoire. Qui étaient ces centaines de Marocains présents au Chili ? Comment ont-ils vécu cette aventure ? Comment les joueurs et le staff technique ont-ils perçu leur présence ? Que révèle cette mobilisation sur les transformations du supportérisme marocain contemporain ? Quels enseignements peut-on déjà tirer à l’approche des grandes échéances internationales ?

Au cours des prochains épisodes, nous partirons à la rencontre de ces femmes et de ces hommes qui ont traversé la moitié de la planète pour soutenir une équipe de jeunes joueurs. Nous découvrirons leurs parcours, leurs motivations, leurs émotions, leurs sacrifices, mais aussi ce que les joueurs, les entraîneurs, les diplomates, les personnels navigants et les autres acteurs de cette aventure ont retenu de cette expérience exceptionnelle.

La série explorera également des dimensions plus inattendues de cette aventure. Elle s’intéressera à la manière dont certains supporters ont progressivement eu le sentiment de représenter le Maroc à l’étranger, aux relations inédites qui se sont nouées entre joueurs et supporters lors du vol retour des champions, aux enseignements méthodologiques tirés de cette enquête de terrain, au silence surprenant observé dans les avions en route vers Santiago, ou encore à l’émergence d’un supportérisme marocain de plus en plus internationalisé. Ces différents épisodes permettront de mieux comprendre ce qui se joue autour des grandes compétitions internationales au-delà du seul résultat sportif.

Enfin, les derniers épisodes proposeront une réflexion plus large sur ce que cette expérience révèle du Maroc contemporain et sur les enseignements que peuvent en tirer les acteurs du sport, les institutions, les chercheurs et les citoyens pour la Coupe du monde 2026 et le Mondial 2030. L’objectif ne sera pas seulement de revenir sur une victoire historique, mais d’interroger ce qu’elle nous apprend sur les nouvelles formes de mobilisation collective, sur les relations entre sport et société et sur la place croissante occupée par les supporters marocains dans les grandes compétitions internationales.

Car derrière la première Coupe du monde remportée par le Maroc se cache également une autre histoire. Une histoire qui permet d’observer comment des supporters, des joueurs, des diplomates, des personnels navigants, des responsables institutionnels et de simples citoyens se sont retrouvés, pendant quelques jours, engagés dans une même aventure.

C’est cette histoire que raconte cette série.

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Dorayde Belbaraka
Le 12 juin 2026 à 15h01
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