Étude. Autour de Casablanca, comment le béton gagne du terrain sur les terres fertiles
Une étude de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II mesure, cartes à l’appui, l’ampleur de l’étalement urbain autour de Casablanca entre 2015 et 2025. Une urbanisation galopante qui frappe les sols agricoles les plus fertiles. Voici ce qu'il faut retenir.
L'essentiel
- Une étude scientifique menée par une équipe de recherche a quantifié l’expansion urbaine de la ville de Casablanca entre 2015 et 2025 au détriment de ses périphéries rurales et agricoles.
- En valeur absolue, Casablanca arrive en tête : sa superficie bâtie est passée de 12.688 hectares à 19.503 ha, soit un gain d'environ 6.800 ha en dix ans.
- L’urbanisation déborde du noyau central et avance dans toutes les directions. Une ceinture urbaine continue s'est formée autour de Casablanca, et le front urbain atteint désormais des communes rurales éloignées, notamment au sud et à l’est.
- L'urbanisation frappe les sols agricoles les plus fertiles. En une décennie, Casablanca a perdu 69% de ses surfaces végétalisées et cultivées, et Dar Bouazza 54%, ce qui fragilise l'agriculture périurbaine qui alimente la métropole.
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Les détails
Une équipe de recherche de l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV) a mené une étude pour évaluer l'expansion urbaine au détriment des terres agricoles dans la région de Casablanca. Cette étude a été récemment publiée dans la revue Urban Science, revue scientifique spécialisée dans les analyses et les études comparatives du développement urbain et régional.
L'étude s'est appuyée sur des données d'imagerie satellitaire ainsi que sur les données du haut-commissariat au Plan (HCP) pour retracer l'évolution de la bétonisation dans un rayon de 40 kilomètres, sur la période allant de 2015 à 2025.
Fait notable, cette étude quantifie un phénomène qui dévore les terres agricoles dans toutes les directions, au profit du béton.
Une tache urbaine qui déborde de toutes parts
Le premier constat de l'étude est que Casablanca s'étend au-delà de ses limites. Les cartes d'occupation du sol entre 2015 et 2025 montrent qu'une ceinture urbaine quasi continue s'est formée autour du noyau central, absorbant les communes limitrophes comme Bouskoura, Tit Mellil, Médiouna, Nouaceur ou Dar Bouazza.


Plus préoccupant encore, le front urbain a franchi cette première couronne. Le bâti progresse désormais de façon éclatée et multipolaire vers le sud et l'est, gagnant des communes à vocation rurale historique : Ouled Salah, Oulad Azzouz, Sidi Rahal Chatai, Sahel Ouled H'Riz ou encore Had Soualem.
Des noyaux de constructions surgissent en plein cœur des zones cultivées, le long des grands axes routiers et autour des nouvelles plateformes industrielles et logistiques, morcelant peu à peu le tissu agricole.
Casablanca, premier consommateur de foncier
En valeur absolue, la ville de Casablanca reste, de très loin, la plus grande consommatrice de foncier. Sa surface bâtie est passée de quelque 12.700 ha en 2015 à plus de 19.500 ha en 2025, soit environ 6.800 ha supplémentaires en une décennie.
Mais la surprise vient des zones périphériques. Sahel Ouled H'Riz, commune à dominante agricole située au sud de la métropole, a vu son espace construit bondir d'environ 4.100 ha sur la période, passant de 400 ha à plus de 4.500 ha.
Bouskoura suit avec près de 3.600 ha gagnés par le béton. Viennent ensuite Sidi Hajjaj Oued Hassar et Oulad Azzouz, avec environ 2.600 ha chacune, Soualem Trifiya (2.200 ha), Dar Bouazza (2.000 ha), Oulad Salah (1.900 ha), Ech-Challalate (1.800 ha) et Nouaceur (1.700 ha). Autant de foyers où l'artificialisation des sols bat son plein.
À l'autre bout du spectre, Médiouna, Moulay El Oued, Aïn Harrouda, Tit Mellil ou Lahraouyine affichent des gains plus modestes, compris entre 200 ha et 600 ha, souvent parce que leur territoire exigu est déjà presque saturé.
Des rythmes de croissance vertigineux dans les communes rurales
Au-delà des hectares consommés, c'est la vitesse de transformation qui interpelle. Les chercheurs ont calculé des taux d'expansion dépassant 100% sur la décennie dans plusieurs communes. Le cas le plus spectaculaire est celui de Sidi Moussa Ben Ali, dont la surface bâtie a explosé de près de 388% en dix ans. Kasbat Ben Mchich (254%), Ouled Ziyane (173%), Soualem Trifiya (157%) et Fdalate (120%) affichent des trajectoires comparables.

Pour les auteurs de cette étude, des rythmes aussi élevés suggèrent une conversion des sols "exceptionnellement rapide", qui pourrait s'expliquer par le développement de l'habitat informel ou par une régulation insuffisante de l'usage des terres.
À l'inverse, les territoires déjà consolidés, Casablanca (4,3%), Mohammédia (5,9%), Aïn Harrouda (6,7%) ou Berrechid (8%), progressent plus lentement, davantage par densification que par étalement, faute de réserves foncières disponibles.
Quatre profils de communes face à la pression foncière
Pour affiner son diagnostic, l'étude croise la vitesse de croissance des communes (indicateur AUER) et la pression que cette expansion exerce sur le territoire (indicateur UEII). Ce croisement a permis de classer les communes en quatre profils, selon le niveau de risque pour leurs terres agricoles :
- Profil A : il regroupe les communes où l'urbanisation est à la fois rapide et intense, comme Bouskoura, Deroua, Soualem Trifiya et Sidi Moussa Ben Ali. Les terres agricoles y reculent massivement, avec des pertes de 20% à plus de 50% des surfaces végétalisées en dix ans. Le risque d'une fragmentation irréversible y est jugé élevé.
- Profil B : il correspond aux communes encore agricoles mais en pleine mutation, telles que Ouled Ziane, Sahel Ouled H'Riz et Kasbat Ben Mchich. L'urbanisation y est diffuse et récente. La transformation du territoire y est engagée sans être encore consolidée.
- Profil C : il rassemble les territoires déjà urbanisés, comme Casablanca ou Aïn Harrouda. L'expansion s'y stabilise. La ville s'y densifie plus qu'elle ne s'étale.
- Profil D : il concerne les communes restées rurales ou semi-rurales, à l'image de Moualine El Oued ou Ouled Yahya Louta. Peu touchées pour l'instant, elles jouent un rôle de zones tampons. Mais elles pourraient être gagnées à leur tour si les tendances actuelles se poursuivent.
L'agriculture périurbaine en première ligne
Le revers de cette frénésie constructive se lit dans les chiffres de la déprise agricole. Entre 2015 et 2025, plusieurs communes de la périphérie casablancaise ont perdu d'un tiers à plus de la moitié de leurs surfaces cultivées et végétalisées. Les reculs atteignent 69% à Casablanca, 54% à Dar Bouazza, 41% à Bouskoura et 36% à Oulad Azzouz.
L'étude pointe une corrélation inquiétante. Les communes qui s'urbanisent le plus vite sont précisément celles qui perdent le plus de terres productives. Pire encore, l'expansion urbaine frappe de manière disproportionnée les sols à fort potentiel agronomique, souvent remplacés par un habitat de faible densité, soit un usage peu efficient de parcelles qui comptent parmi les plus fertiles de la région.
Les conséquences dépassent la simple comptabilité foncière. Le morcellement des exploitations, la baisse de la productivité et la fragilisation économique d'une agriculture périurbaine qui assure une partie de l'approvisionnement alimentaire de la métropole en sont les manifestations les plus visibles. Autant de signaux qui, pour les auteurs, plaident en faveur d'une meilleure intégration de la question agricole dans les politiques d'aménagement du Grand Casablanca, avant que la transformation du territoire ne devienne irréversible.
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