Ahmed Benkirane, mémoire d’un siècle de transformations au Maroc
L'ouvrage "Un entrepreneur du national au Maroc. Ahmed Benkirane, traces et discrétion" (Irène Bono, éditions Karthala, 2024), retrace, à travers une enquête biographique, le parcours d’Ahmed Benkirane, figure discrète du nationalisme marocain, entre administration, engagement politique et monde des affaires. Il éclaire, en arrière-plan, les grandes mutations sociopolitiques et économiques du Maroc contemporain.
L’élaboration et la livraison de cette formule de "mémoires", insérées dans un ouvrage interprétant simultanément la transformation sociopolitique en cours d’un pays, est une opération qui est loin d’être aisée et peut rebuter beaucoup de candidats également désireux de laisser quelques empreintes de leur parcours.
En tout cas, c’est le délicat exercice auquel s’est prêté, avec sa discrétion coutumière, Ahmed Benkirane, un authentique nationaliste des heures difficiles, un ancien grand commis d’un État nouvellement indépendant, puis homme d’affaires ainsi qu’ancien patron de presse, au cours d’une période particulièrement pleine de tumulte.
Cela nous renvoie à cette intéressante distinction, faite il y a quelques années par un grand philosophe français disparu, Paul Ricoeur (La mémoire, l’histoire, l’oubli), "entre le temps de l’écriture appartenant au temps d’une vie singulière et le temps de la publication qui ouvre le temps de l’œuvre dans une durabilité… où les pensées et écrits seront reçus par d’autres vivants qui ont leur temps propre".
Plus encore, s’agissant d’un intéressant ouvrage, qui aurait été écrit et revu plusieurs fois, tant la tâche était laborieuse et dont la préparation se serait étalée sur près d’une dizaine d’années. Au total, le produit final obtenu, dirons-nous, constitue un excellent document-inventaire d’une riche traversée d’un siècle, et il serait pour le moins présomptueux de vouloir le présenter, de le décrypter et encore moins de le résumer ou de le commenter en quelques lignes.
Récemment publié par une talentueuse chercheuse de l’Université de Turin, Madame Irène Bono, et sur la base de la tâche qu’elle a accomplie, elle a ainsi contribué à réaliser un original et complexe travail biographique. L’auteur, l’autrice, a supervisé la confection d’un livre de plusieurs centaines de pages, en en ayant discuté documents et sources utilisés, et soumis implicitement l’ensemble à une réflexion en équipe, à distance et en finesse. Le tout forme un livre qui a trouvé une place de choix dans le cadre d’une collection universitaire, celle du Centre de recherches internationales (CERI).
Écrit en fait à deux, avec Benkirane, mais discuté en réalité au moins à quatre, en usant de l’éclairage utile de certaines analyses lisibles du duo Hibou-Tozy, et qui ne manqueront pas à leur tour de susciter intérêt et peut-être questions du lecteur motivé, tant celles-ci accompagnent peu ou prou les aspects saillants exposés du cheminement de l’honorable personnage au centre de l’ouvrage.
Le but modeste, souhaité et assigné d’ailleurs par ce dernier, à un tel livre-mémoires, serait juste de laisser quelques "traces" si possible d’un passage parmi les hommes, un objectif qui nous parait avoir été atteint dans l’ensemble. Ses modestes empreintes jalonnent les diverses périodes allant des protectorats français et espagnol jusqu’au début de notre siècle, à travers certaines premières contributions modestes aux luttes pour libérer un pays alors dominé, ensuite celles qui les ont suivies, un peu plus complexes de participation à l’organisation d’une économie d’une nation devenue indépendante.
Notre modeste propos de présentation sera nécessairement sélectif, à l’instar des faits analysés et des évènements relatés par les auteurs d’un ouvrage aussi dense que riche, nous encourageant par moment à en commenter, ne serait-ce qu’en pointillés ou à la marge, quelques-uns des détails majeurs abordés.

Au voisinage d’un certain boulevard de Suez, l’actuel Al Fida’
Depuis Paris, de l’étudiant de la fin des années quarante du siècle dernier, au boulevard de Suez, à Derb Soltane, à Casablanca, où il installera un bureau représentant le négoce oléicole familial à la même époque, en passant par Marrakech, résidence des parents, Benkirane s’insérera progressivement dans la génération encore réduite des jeunes Marocains qui formèrent alors le noyau des partis du mouvement national, Istiqlal, Parti communiste et Parti démocratique de l’indépendance.
Surtout proche de l’Istiqlal, il fera ainsi la connaissance de plusieurs futurs dirigeants, presque tous disparus depuis, tels les regrettés M’hamed Boucetta, Ali Yata, Abdelkrim Ben Abdallah, Abderrahim Bouabid, Abdallah Ibrahim ou Abdeslam Jebli. Disposant notamment d’une machine à écrire de bureau, un objet encore rare dans la société marocaine de cette période, Benkirane en fera un usage et une arme plus qu’utiles aussi pour la cause nationale, allant jusqu’à prendre part dans les faits, par exemple, à la frappe et à la confection de textes et de documents, dont ceux constitutifs en particulier de la future première centrale marocaine du monde du travail en pleine clandestinité.
Ce fut une action du genre qui scellera une longue relation amicale particulière, qui le liera pour la vie à l’ancien cheminot qui deviendra le futur secrétaire général de l’Union marocaine du travail (UMT). Il s’agit d’un certain Mahjoub Ben Sedik, voisin du Derb Soltane. Il est vrai que le lecteur n’aurait pas dédaigné un plus large éclairage, et surtout de première main, d’un personnage notoire de la vie publique du pays du siècle dernier, demeuré l’inamovible dirigeant de son vivant de cette naguère grande centrale ouvrière du pays, en tout cas fort mal connu du public et des nouvelles générations, parfois controversé.
L’ouvrage foisonne de relations nouées et de personnalités diverses rencontrées, dont certains futurs grands hommes de la résistance armée de Casablanca à une époque critique, et dont les noms de plusieurs d’entre eux désignent quelques-unes des rues et avenues des villes du Maroc indépendant. Le même hasard lui fait rencontrer également de futures amitiés de confession juive ainsi que des Français du monde des affaires de cette période trouble, dont un exemple bien singulier, un certain Lemaigre-Dubreuil par exemple, dont le nom sera associé à la cause nationale.
Futur patron de "Maroc Presse", ce personnage français presque de roman, plutôt énigmatique et représentatif d’une phase agitée de la Deuxième Guerre mais qui annonçait déjà quelques lueurs d’une indépendance pas si lointaine. Fournisseur de longue date d’huile au négoce oléicole du père de Benkirane, à Marrakech, le hasard de ces relations commerciales bien anciennes prépara le terrain pour que le fils, Ahmed, puisse effectuer un stage en entreprise chez "Lesieur" France au sortir de ses études, au début des années 50 du siècle dernier. L’entreprise était alors dirigée par ce même Dubreuil qui marquera quelques années plus tard la mémoire du nationalisme marocain, comme un des rares journalistes libéraux favorables à l’indépendance.
À cet égard, un détail, que peu de spécialistes de cette période évoquent, mérite d’être rappelé à ce sujet, à savoir qu’il ne s’agissait pas d’un industriel quelconque, car il avait pu faire déménager et transférer de la France au Maroc et au Sénégal des huileries appartenant à la famille Lesieur de son épouse, et ce en pleine guerre, et surtout avec l’accord des autorités allemandes qui occupaient alors une France ayant capitulé. Ce qui ne devait pas être un simple hasard à cette époque dangereuse et qui autorise quelques questions légitimes d’une telle entreprise.
Homme de "réseaux politiques de droite", cet industriel et politicien avait été également associé de près à la préparation du célèbre débarquement des troupes anglo-américaines, en 1942, en Afrique du Nord, la dite opération "Torch", mais en étant lié au général Giraud, le rival d’un général de Gaulle, exilé alors à Londres. Ces deux militaires de haut rang seront cependant tous deux invités plus tard pour être testés à la Conférence d’Anfa organisée par le président américain, Delano Roosevelt, et le premier ministre anglais, Winston Churchill, à Casablanca-Anfa, en janvier 1943 (Kenneth Pendar, Le dilemme France-États-Unis, édit. Beauchemin, 1946).
Relatant ces faits, l’auteur, Kenneth Pendar, qui a analysé le sérieux différend franco-américain qui couvait à cette époque, faisait partie quant à lui des 12 vice-consuls, dépêchés spécialement en Afrique du Nord par Roosevelt, pour préparer sur le terrain pendant plus d’une année les lieux possibles du débarquement envisagé des troupes alliées au Maroc et en Algérie. Ils étaient placés sous la conduite d’un certain consul général, Robert Murphy, soit une sorte de premier noyau du réseau d’information déployé par l’administration américaine dans la région (R. Murphy, "Diplomat among warriors", Doubleday & Company Inc., Garden City, NY, 1964).
Autant ces évènements s’inscrivent dans la grande histoire, autant il y a ceux relevant de la petite, développant une version un peu cohérente de la fin tragique de Dubreuil au Maroc qui fut assassiné, notamment à cause de sa collaboration avec les forces américaines, à l’insu des services de de Gaulle ou de ceux de la Résistance française. En effet, il a été "liquidé", comme on dit dans ce cas, devant l’immeuble où il habitait, ce premier gratte-ciel symbole du nouveau Casablanca, le fameux "17 étages".
Notons que cet épisode de suspicion entre Français et Américains lors de la dernière Guerre fut à l’origine d’une sérieuse friction durable entre Roosevelt et de Gaulle, notamment. Ce dernier fut affecté et s’est senti humilié de ne pas avoir été mis au courant par les alliés des modalités dudit débarquement dans une Afrique du Nord possession française. En tout cas, un différend et une mésentente qui permettront dans les faits d’accélérer le processus de lutte pour l’indépendance du Maroc, jusqu’à rendre possible la publication de l’historique Manifeste de l’Istiqlal en 1944. Les liquidations d’hommes politiques se sont multipliées et n’ont pas arrêté, mais concerneront cette fois-ci également, souvent pour des griefs obscurs, les mouvements marocains de résistance au moment de l’indépendance, comme d’ailleurs les auteurs le rappellent.
Souveraineté et économie nationales, un lien complexe
À l’avènement de cette indépendance, enfin recouvrée, Benkirane sera intégré à la première haute administration encore embryonnaire qui devait assurer le relais de celle du Protectorat. En raison de liens de proximité tissés avec les responsables du parti dirigeant jusqu’à la scission intervenue en 1959, il aura la responsabilité du département du commerce dans l’équipe de l’équivalent de "première alternance", du cabinet de Abdallah Ibrahim, l’aile dite gauche de l’Istiqlal. Il travailla sous l’autorité du regretté Abderrahim Bouabid, alors ministre de l’Économie et des finances. Il sera ainsi aux premières loges, pourrait-on dire, et en rapport constant avec le monde des affaires de cette époque, disposant d’une fenêtre sur ce qui s’y déroulait, jusqu’à en devenir par moment une sorte de dénicheur de compétences marocaines pour occuper certaines responsabilités. Ainsi, apprenons-nous, par exemple, qu’il fut à l’origine du recrutement, entre autres, d’un certain Karim Lamrani, désigné comme secrétaire général du groupe OCP. Celui-ci deviendra plus tard plusieurs fois premier ministre et proche collaborateur du Roi Hassan II, ainsi qu’un homme d’affaires de premier rang du Maroc indépendant et supposé à la tête de la première fortune du pays pendant quelques décennies, qui n’a laissé finalement jusqu’ici que peu de traces connues de son passage.
Homme du juste milieu, Benkirane a pu préserver des relations suivies avec les uns et les autres, demeurant à l’écart du combat des chefs, et en gardant des liens permanents avec la haute administration. Tout en initiant ses propres affaires et prises de participations ici et là, tentant à son tour quelques précoces marocanisations d’entreprises bancaires et d’assurances, à l’instar d’autres de ses connaissances du milieu, il accomplira également de courtes et importantes missions officielles qui lui furent confiées. Celles-ci intéresseront la direction générale de la Caisse de dépôts et de gestion (CDG), puis celle de l’ancien Office de commercialisation et d’exportation (OCE), ou celle concernant la marocanisation du groupe de presse d’Yves Mas (Le Matin et La Vigie), avant d’être envoyées en ambassade en Belgique en vue d’un rapprochement avec l’ancienne Communauté économique européenne (CEE), sans oublier une contribution à la supervision du projet de création de la raffinerie de pétrole de Mohammedia, SAMIR.
À une certaine réserve naturelle, Benkirane semble avoir développé aussi une grande prudence de diplomate qui ne saurait tout livrer, même à l’occasion d’un projet de mémoires, esquissant au millimètre quelques-unes des difficultés concrètes et parfois sérieuses de cette première génération d’administration et sa forme de gouvernance, qui ont marqué cette période aux multiples transitions à laquelle il a été associé. Car rappelons-nous, en dépit de la déclaration d’indépendance du 2 mars 1956, l’unification effective de la zone nord et de celle de Tanger au reste du pays demeura lente, sinon compliquée, en raison notamment du rythme des négociations avec l’Espagne de Franco. Mais comme on le sait, un mode de vie d’une contrée ne s’arrête pas suite à de simples décisions administratives, tant la peseta espagnole, par exemple, était toujours la monnaie d’échange fort répandue bien des années après le rattachement officiel des deux zones du pays.
Par ailleurs, la "charte royale de Tanger", proposée par le gouvernement marocain de coalition dirigé par un M’barek El Bekkaii, le premier ministre du premier gouvernement de l’indépendance, était en principe soucieuse d’assurer une continuité des activités de libre-échange total de cette ville sans grandes restrictions générales, avec cependant l’insertion d’une disposition ambigüe qui a créé ainsi un élément d’incertitude, jusqu’à effrayer la "communauté" des nombreux banquiers, financiers, spéculateurs et agents de change que comptait cette ancienne ville internationale.
Une page importante de l’histoire du dynamisme commercial qui lui était longtemps attribuée risquait d’être close, anticipant une marginalisation de cette cité dans un pays préparant sa réunification politique. Ce fut là l’exemple-type d’un des épineux dossiers, au centre d’une nécessaire récupération de souveraineté nationale, anticipant à une petite échelle le complexe retour d’un Hong Kong à la Chine, à la fin du siècle dernier. Le nouveau pouvoir était confronté aux bénéficiaires de profits habituels de toutes natures engrangés par le "monde des affaires" dans le cadre d’un statut particulier datant des années Vingt du siècle dernier.
En définitive, Tanger fera tard "les frais" d’une sorte de "surenchère" nationaliste selon les uns, voire d’une dose d’opportunisme selon d’autres. Mais au total, la responsabilité incomba à l’ensemble des décideurs politiques et économiques d’une époque indiscutablement compliquée, aux intérêts en présence fort divergents, et au moment où diverses négociations politiques internationales étaient engagées.
La phase dite d’"économie nationale et de l’entrepreneur du national", développée par les auteurs, s’était en fait plutôt ouverte dès les premiers départs massifs d’entrepreneurs, de cadres français et européens et s’est poursuivie pratiquement jusqu'aux premiers transferts intervenus lors d’une "marocanisation" précoce de quelques petites et moyennes entreprises étrangères, sans omettre surtout un exode continu, volontaire en mode discret d’une partie non négligeable de la communauté israélite et de ses cadres techniques presque tous naturalisés.
Les nouveaux décideurs politiques qui se sont succédé, avec ou sans étiquette politique déclarée, présidant à la concrétisation de la souveraineté de la nation, et leurs équipes en charge de l’appareil économique, ont été pour la plupart des hommes du cercle rapproché du pouvoir, partageant des options et des choix dont plusieurs n’ont pas manqué d’en tirer profit. Le livre a ainsi abordé en diagonale l’avènement progressif de cette ère de rentes et de spéculations qui durera longtemps, intéressant les activités commerciales et industrielles, et qui allait renforcer l’élargissement des premières fortunes de l’indépendance, rappelant par son ampleur l’épisode spéculatif dans le foncier et l’immobilier à la veille et au début du Protectorat français et les patrimoines constitués dans leur sillage (M. Germouni, Le protectorat français au Maroc, l’Harmattan, 2015).
D’un point de vue purement historique, on ne saurait cependant occulter pour autant l’exemple d’une gouvernance encore balbutiante et surtout manquant parfois du professionnalisme requis, selon même divers observateurs soutenant et participant à l’expérience marocaine en cours, à l’occasion des opérations complexes relatives au décrochage du franc marocain en 1959, à la dévaluation du franc français et de son remplacement par le dirham (André Tiano, Abdelaziz Belal, Rom Landau ou Abraham Serfaty).
Une spéculation monétaire doublée d’une importante "fuite de capitaux", inévitable dans pareilles circonstances, surtout marquée en particulier par un retard demeuré incompréhensible à mettre en place au moins un contrôle des transferts et des changes, réclamé d’ailleurs par une partie du mouvement national. Aussi, un propos attribué jadis à un certain prince Talleyrand, orfèvre en matière d’argent ,qui avait entre autres eu la charge de recenser les biens de l’Église de France durant la Révolution, et qui devint ministre de Napoléon Bonaparte, sonne à l’esprit en rapport avec l’événement marocain, selon lequel "les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque les États les font mal" (Jean Orieux, Talleyrand), cadrant ainsi avec la lente unification d’un pays qui fait face à un décrochage monétaire mal maîtrisé.
La sortie en librairie de ce stimulant ouvrage est aussi l’occasion de pointer par ailleurs quelques-unes des causes de problématiques actuelles d’une extraversion ancienne de l’économie marocaine, et dont les origines remontent au siècle passé. Tel l’exemple que Benkirane eut sûrement à méditer lors de son passage à la direction de l’ancien OCE, en particulier l’affectation controversée d’une eau déjà rare, mise pour l’essentiel au service d’une agriculture dite moderne s’inscrivant en pratique dans la continuité de la politique d’un passé en principe révolu.
Dans un même ordre d’idées, le "capitalisme marocain" se développant dans un cadre national que Benkirane souhaitait voir éclore, s’est construit davantage par un maintien de politiques économiques globales ou sectorielles occultant souvent les règles d’efficacité économique. Il en fut ainsi de la politique dite de "protection du marché local", injustifiée par sa longue durée et ses droits de douane et taxes élevés ainsi que par les profits assurés et garantis à des entreprises privées protégées simplement parce qu’elles étaient dites locales.
Un patron de presse
À la jonction du politique et de l’économique, le milieu de la presse que Benkirane a choisi de rejoindre, en créant au sortir de l’administration un organe de presse économique, "Maroc Informations", et sera contraint de négocier des facilités pratiques à une tutelle tatillonne. Cela explique les limites d’une entreprise du genre ayant démarré à travers l’acquisition d’un petit titre français à caractère économique et nécessitant des moyens financiers disponibles, outre une manne publicitaire souhaitable pouvant assurer des ressources régulières. En effet, la compétition était inégale car les principaux organes d’opinion autorisés étaient alors dirigés par de hauts responsables politiques au lendemain de la scission du Parti de l’Istiqlal, tels Mehdi Ben Barka dirigeant le journal Istiqlal, Abderrahmane Youssefi (Al Mouharir) d’un côté, ou du directeur du cabinet royal, Réda Guedira dirigeant Les Phares de l’autre, outre une presse étrangère bien installée comme celle du groupe Mas ou de l’hebdomadaire "La Vie Économique". Si l’expérience était originale, l’opération allait être difficilement rentable. Une péripétie vécue par un jeune et futur rédacteur en chef du Quotidien créé attire l’attention du lecteur, car il s’agit d’un certain André Azoulay. Ce dernier, qui deviendra deux décennies plus tard l’un des futurs conseillers du Roi Hassan II, puis de son successeur, fut "malmené" en couvrant un évènement politique, témoignage d’une période particulière.
Pour clore la présentation succincte de cet intéressant et récent écrit, deux ou trois détails additionnels concernant la complexe évolution d’un pays et d’une société sur quelques décennies que les auteurs ont également abordés, en particulier deux évènements qui ont pu défrayer la chronique. D’abord, la fameuse "campagne d’assainissement", intervenue en 1996, à laquelle certains entrepreneurs de la trempe de Benkirane ont pu contribuer positivement à la contenir dans certaines limites. Une version plus proche de la réalité d’alors voudrait qu’elle n’ait été qu’un simple habillage déguisant une vraie grande "colère" envers un patronat jugé "ingrat et arrogant", se mêlant de questions qui n’étaient surtout pas de son ressort en tout cas. Pour preuve, les abus et délits commis par exemple par les entreprises dans le cadre du système de l’admission temporaire furent légion sur des décennies et se sont poursuivis depuis, et le réel assainissement dans les règles et respectueux des lois quant à lui doit être permanent.
Le second évènement marquant a trait à "l’alternance" gouvernementale et la nomination d’un cabinet formé par Abderrahmane Youssefi, ami proche de Benkirane, intervenue en 1998, a été davantage une simple opération politique, arrangeant les parties concernées à un moment donné, mais une expérience encadrée, entrecoupée dans sa préparation par diverses hésitations et parfois par quelques susceptibilités. En tout cas, une option modulée au bon vouloir du souverain qui a permis surtout de favoriser un certain climat positif, tant ce dernier, même souffrant, n’avait pas manqué de noter que son opposition parlementaire "piaffait d’impatience".
Enfin, en marge cette fois-ci d’un certain "échec" subi, tel qu’exposé dans le livre, à travers l’exemple d’un ambitieux projet international non abouti, désigné par "Moroccan American Development Company", initié par Benkirane et son groupe, au début des années soixante . Les échecs peuvent avoir diverses causes, mais trouvent souvent dans ce genre d’initiative internationale leurs origines au niveau de réticences et de peu d’empressement inavoués des décideurs du pays demandeur.
De l’autre côté de l’Atlantique, dans ce genre d’arbitrage entre intérêts multiples, les soutiens politiques et adhésions de financiers américains sollicités pour un projet du genre s’inscrivent fréquemment dans le cadre d’une approche géopolitique. Celle-ci reflétant habituellement les analyses enregistrées à propos de la région concernée, et c’est d’ailleurs le propre des premiers "think tank" informant les décideurs outre-Atlantique . Au nombre de ces appréciations relatives au Maroc et à la région nord-africaine, par exemple, au lendemain d’une période de guerre, plusieurs hauts responsables de l’armée américaine, comme un Patton, un Clark ou un Eisenhower, étaient relativement tous bien au fait des particularismes locaux et régionaux et ont livré leurs impressions respectives d’ensemble parfois dans leurs mémoires (Meredith Hindley, Destination Casablanca).
Aussi, pour conclure cette présentation de cet ouvrage riche en évènements, bien que reçu à Washington de façon bienveillante par le président John Kennedy, un ancien pilote de chasse, Benkirane n’a pas pu pour autant donner suite à un projet à caractère multinational auquel il tenait, en raison d'intérêts multiples et surtout peu convergents.
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