Océans : le rapport de 1.300 pages de l’ONU qui documente un désastre en cours
Ils ont longtemps servi d’amortisseur silencieux à la planète, absorbant plus de 90% de l’excès de chaleur et près d’un tiers du CO2 rejeté par les activités humaines. Mais la machine se dérègle : niveau de la mer en accélération, coraux menacés, plastiques présents dans tous les écosystèmes, stocks de poissons sous pression et littoraux exposés. Publiée le 5 juin par l’ONU, la nouvelle Évaluation mondiale de l'océan dresse le portrait d’un système vital qui protège encore l’humanité, tout en montrant des signes de rupture de plus en plus visibles.
L’océan, qui couvre plus de 70% de la surface de la Terre, voit sa crise s’aggraver sous l’effet combiné du changement climatique, de la pollution, de la surpêche et de l’érosion de la biodiversité, alerte la troisième Évaluation mondiale de l’océan publiée le 5 juin 2026 par les Nations unies.
Présenté comme la seule évaluation intégrée à l’échelle mondiale de l’état de l’océan, couvrant à la fois les dimensions environnementales, économiques et sociales, ce rapport est le fruit du travail de plus de 650 experts. Il actualise les précédentes évaluations et examine principalement les changements observés entre 2018 et 2023.
"L’océan est le fondement de la vie sur Terre", rappelle le rapport, mais sa santé est désormais "gravement menacée", alors que certains écosystèmes et habitats "approchent ou dépassent des points de bascule critiques".
Le document décrit une "crise qui s’aggrave". En cinq ans, les pressions déjà identifiées lors de la précédente évaluation se sont intensifiées : réchauffement, acidification, élévation du niveau de la mer, désoxygénation, pollution plastique, artificialisation des littoraux, développement des infrastructures offshore, surexploitation des ressources et recul de plusieurs habitats clés.
Le grand dérèglement physique
L’océan a déjà absorbé plus de 90% de l’excès de chaleur et 30% du dioxyde de carbone émis par la combustion des énergies fossiles. Mais cette fonction d’amortisseur climatique atteint ses limites. Selon le rapport, environ 16% de l’augmentation totale du contenu thermique de l’océan depuis 1955 s’est produite depuis 2018.
Le niveau de la mer continue lui aussi de monter à un rythme accéléré, passant de moins de 2 mm par an avant 2015 à 4,3 mm par an en 2023. L’Arctique pourrait devenir entièrement libre de glace en septembre au milieu du XXIe siècle, tandis que la banquise de l’océan Austral, longtemps jugée plus résistante, montre désormais des signes de déclin.
"L’altération des conditions physiques et chimiques de l’océan due au changement climatique s’accélère", souligne l’évaluation. Entre 1986 et 2022, le pH de l’océan a diminué d’environ 0,06 à 0,10 unité, signe de l’acidification liée à l’absorption du CO2. Les zones pauvres en oxygène se sont, elles, étendues de 4,5 millions de km2 en cinquante ans, tandis que l’océan continue de perdre environ un gigatonne d’oxygène par an.
Les conséquences touchent directement les sociétés humaines. Environ 37% de la population mondiale vit à moins de 100 km des côtes et 11% sur des terres situées à moins de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. D’ici 2050, un tiers des zones côtières basses pourrait connaître un recul du trait de côte supérieur à 100 mètres.
Le rapport insiste sur le caractère cumulatif des menaces. "La combinaison des pressions dégrade la santé de l’océan et la biodiversité marine, et fait peser des risques sur le bien-être humain", écrivent les experts.
Plastiques, coraux, grands fonds : les signaux d’alerte se multiplient
La pollution reste l’un des signaux les plus préoccupants. Les fuites de déchets plastiques vers l’océan continuent d’augmenter à l’échelle mondiale, en particulier du fait de la mauvaise gestion des déchets, de l’abrasion des microplastiques, des rejets sauvages et des activités maritimes. Les microplastiques affectent tous les écosystèmes marins, avec des effets documentés sur plus de 4.000 espèces.
Le rapport relève également la progression de certains polluants émergents, notamment les résidus pharmaceutiques, les produits de soins personnels et les substances per- et polyfluoroalkylées. Les concentrations de composés pharmaceutiques, y compris les antibiotiques, continuent d’augmenter, surtout dans les zones côtières.
Sur le front de la biodiversité, le constat est tout aussi sévère. Les pressions humaines, climatiques et chimiques affectent l’ensemble des groupes marins, "des microbes aux mammifères marins" et "des plaines abyssales au littoral".
Les récifs coralliens déclinent rapidement sous l’effet des vagues de chaleur marines, des tempêtes, de l’acidification et de l’hypoxie. Le rapport rappelle que 90% des récifs pourraient disparaître si le réchauffement dépasse 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle. Dans les Caraïbes, la couverture corallienne a déjà chuté de 80% depuis les années 1970.
Les herbiers marins, essentiels au stockage du carbone, à la protection des côtes et à la biodiversité, ont reculé d’environ 29% depuis la fin du XIXe siècle. Les mangroves, qui rendent des services écosystémiques évalués à 65 milliards de dollars par an, continuent de disparaître sous l’effet de l’aquaculture, de l’urbanisation et de la montée des eaux, même si leur rythme de perte a ralenti grâce aux efforts de conservation.
Les grands fonds, encore mal connus et peu cartographiés, suscitent une inquiétude croissante en raison des perspectives d’exploitation minière. Les plaines abyssales sont décrites comme "les habitats marins les moins étudiés de la Terre", mais elles sont déjà identifiées comme des espaces potentiels d’extraction de minerais rares.
Une crise qui touche aussi l’alimentation et l’économie
L’évaluation souligne aussi la dépendance économique et alimentaire de l’humanité à l’océan. Les produits de la mer représentent environ 20% des protéines animales consommées dans le monde et 6,7% de l’ensemble des protéines. Près d’un demi-milliard de personnes travaillent directement dans la pêche, la transformation et les activités liées à la chaîne de valeur.
Mais la part des stocks halieutiques mondiaux exploités à des niveaux biologiquement durables continue de reculer, passant de 64,6% en 2019 à 62,3% en 2021. La pêche illégale, non déclarée et non réglementée représenterait entre 8 et 14 millions de tonnes de captures par an, pour 9 à 17 milliards de dollars de revenus bruts et jusqu’à 50 milliards de dollars de pertes économiques annuelles.
L’aquaculture marine, elle, continue de progresser. Sa production est passée de 55,7 millions de tonnes en 2018 à 60,2 millions en 2022, tandis que sa valeur augmentait de 76 milliards à 89,2 milliards de dollars. Le rapport avertit toutefois que son expansion devra mieux intégrer les enjeux de pollution, d’acceptabilité sociale, de maladies, d’usage des antibiotiques et de résilience climatique.
L’économie océanique dépasse largement la pêche. Le tourisme côtier et maritime génère plus de 5.500 milliards de dollars par an et soutient environ 174 millions d’emplois. Le transport maritime assure plus de 80% du commerce mondial en volume, mais représente environ 3% des émissions mondiales de CO2, un niveau qui pourrait fortement augmenter sans décarbonation rapide du secteur.
Les énergies offshore sont également au cœur des tensions. Les renouvelables en mer peuvent contribuer à la transition énergétique, mais leur développement doit tenir compte de leurs effets sur les écosystèmes. Dans le même temps, la production offshore de pétrole et de gaz continue d’augmenter et représente près d’un tiers de la production mondiale, avec une progression de l’exploration en eaux profondes et ultraprofondes.
La science appelle les États à agir
Face à ces constats, le rapport ne se limite pas à une alerte environnementale. Il insiste sur la nécessité de mieux articuler science, politiques publiques, gouvernance internationale, justice sociale et savoirs locaux. Cette troisième évaluation intègre ainsi davantage les dimensions de genre, d’équité et de connaissances des peuples autochtones, des propriétaires traditionnels et des communautés locales.
L’entrée en vigueur en janvier 2026 de l’accord sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà des juridictions nationales est présentée comme un "jalon historique" pour la gouvernance de l’océan. Mais les experts préviennent que le principal défi reste la fragmentation institutionnelle et sectorielle.
Le rapport appelle ainsi à des politiques plus intégrées, capables de réduire les pollutions, d’encadrer les usages industriels, de renforcer les aires marines protégées, d’améliorer la traçabilité des produits de la mer, de soutenir les communautés côtières et d’adapter les économies océaniques au changement climatique.
"Les conclusions exigent une action urgente", résume l’avant-propos, à travers une coopération multilatérale renforcée, une ambition plus élevée et des décisions "fondées sur les meilleures connaissances scientifiques disponibles".
L’évaluation se veut toutefois "pertinente pour les politiques publiques, mais non prescriptive". Autrement dit, elle ne dicte pas aux États les mesures à prendre, mais fournit une base scientifique commune pour décider. Son message central tient en une équation simple : l’océan soutient le climat, l’alimentation, la prospérité et la santé humaine, mais il ne peut plus continuer à absorber indéfiniment les chocs produits par les activités humaines.
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