Épisode 8. Les chercheurs n’étaient pas attendus : ce que le questionnaire m’a appris sur le supportérisme marocain
Durant les épisodes précédents, nous avons exploré les motivations des supporters, leur rôle dans cette aventure mondiale, les relations construites avec les joueurs ainsi que les formes inédites de mobilisation qui ont accompagné cette finale historique. Pourtant, au milieu de ce déplacement, une autre histoire s’est discrètement écrite. Elle ne concerne ni le football ni le voyage lui-même, mais la recherche. Car si les supporters étaient prêts à traverser plusieurs continents pour accompagner l’équipe nationale, ils n’étaient pas nécessairement habitués à être interrogés sur leurs pratiques, leurs motivations ou leurs trajectoires. Ce constat allait progressivement transformer ma manière d’enquêter et m’apprendre autant sur le terrain que sur les supporters eux-mêmes.
Lorsque je quitte Meknès pour rejoindre l’aéroport Mohammed V de Casablanca, j’emporte avec moi six cents exemplaires d’un questionnaire spécialement préparé pour cette recherche. L’objectif est alors relativement simple : profiter de la présence exceptionnelle de plusieurs centaines de supporters réunis dans un même déplacement afin de mieux comprendre leur profil social, leurs motivations, leurs trajectoires et leurs pratiques de mobilité sportive.

Par Dorayde Belbaraka, docteur en sociologie politique du sport.
Le questionnaire comporte des questions relatives à l’âge, au niveau de formation, à la profession, au lieu de résidence, aux expériences internationales antérieures, aux modalités de financement du voyage, aux motivations du déplacement ainsi qu’aux représentations associées à l’équipe nationale et au football marocain. Sur le papier, le dispositif semble cohérent. Le voyage réunit près de six cents personnes dans un espace relativement fermé et offre une occasion rare de recueillir rapidement un ensemble de données quantitatives avant d’approfondir certains aspects par des entretiens.
Pourtant, les premières tentatives de distribution du questionnaire vont rapidement produire un effet inattendu.
Quand le questionnaire devient suspect
Les personnes sollicitées acceptent volontiers de discuter de football. Elles racontent spontanément leur parcours, leurs émotions, leur découverte de Santiago ou les raisons qui les ont poussées à traverser la planète pour accompagner les Lionceaux de l’Atlas. Mais certaines questions portant sur la profession, le niveau de revenu ou la situation socioprofessionnelle suscitent davantage d’interrogations.
Très vite, plusieurs remarques reviennent :
"Mais en fait, vous êtes qui ?"
"Vous travaillez pour qui ?"
"Qu’est-ce que vous allez faire avec ces informations ?"
Ces réactions ne traduisent ni hostilité ni refus de participer à la recherche. Elles révèlent surtout le caractère inhabituel de la situation. Beaucoup de supporters rencontrent pour la première fois un chercheur qui s’intéresse à eux non pas comme consommateurs de spectacle sportif mais comme objet d’étude à part entière.
Cette prudence apparaît particulièrement chez plusieurs personnes exerçant dans le secteur privé ou occupant des responsabilités professionnelles importantes. Certains lisent l’intégralité du questionnaire avant de répondre. D’autres reviennent plusieurs fois sur certaines rubriques. Plusieurs s’arrêtent longuement sur les questions relatives aux revenus ou aux dépenses engagées pour le voyage.
Le moment le plus révélateur intervient alors que l’avion est déjà en vol lorsqu’un participant m’interpelle directement :
"Est-ce que vous avez une autorisation pour distribuer ce questionnaire ?"
La question n’est ni agressive ni ironique. Elle est posée avec sérieux. Elle traduit une interrogation sincère sur la légitimité de la démarche et sur la place du chercheur dans un univers où les enquêtes scientifiques demeurent relativement rares.
À partir de cet instant, je commence à comprendre que le véritable enseignement de cette séquence dépasse largement le questionnaire lui-même.
Le terrain impose ses règles
Les réactions observées semblent révéler quelque chose de plus profond : la faible familiarisation du grand public avec les recherches consacrées au sport, et plus particulièrement avec les approches sociologiques, anthropologiques ou de science politique appliquées aux phénomènes sportifs.
Le football occupe une place centrale dans les conversations, les médias et les débats publics. Les performances des joueurs, les résultats des compétitions et les choix des sélectionneurs sont analysés quotidiennement. En revanche, les dimensions sociales, culturelles, identitaires ou politiques du sport demeurent beaucoup moins visibles. Le supportérisme, les mobilités internationales de supporters, les formes d’attachement à l’équipe nationale ou encore les usages sociaux du sport restent des objets relativement peu connus en dehors des milieux universitaires.
Dans ce contexte, certaines questions du questionnaire pouvaient naturellement paraître surprenantes.
Pourquoi demander à un supporter combien il gagne ?
Pourquoi vouloir connaître sa profession ?
Pourquoi s’intéresser à son niveau de formation ou à son parcours social alors que le sujet semble être un match de football ?
Ces interrogations apparaissent parfaitement compréhensibles. Je réalise également que certaines questions étaient probablement introduites trop tôt dans la relation d’enquête. Demander à une personne rencontrée quelques minutes auparavant de préciser son revenu ou sa catégorie socioprofessionnelle suppose un niveau de confiance qui n’existe pas encore. Or cette confiance constitue précisément l’un des fondements essentiels du travail de terrain.
Au fil des heures, une autre évidence s’impose progressivement.
Les discussions informelles produisent des informations beaucoup plus riches que les réponses aux questions fermées du questionnaire.
Lorsqu’ils se sentent libres de raconter leur histoire, les supporters évoquent spontanément leurs sacrifices financiers, leurs souvenirs du Qatar, leurs trajectoires migratoires, leurs attachements familiaux, leurs émotions, leur rapport au Maroc ou encore les raisons profondes qui les ont poussés à traverser plusieurs continents pour soutenir une équipe de jeunes joueurs.
Ces récits révèlent une richesse humaine, émotionnelle et symbolique que les cases d’un questionnaire peinent à saisir.
Face à cette réalité, je prends une décision qui va progressivement modifier la suite de l’enquête.
Écouter avant de mesurer
Le questionnaire cesse d’être l’outil principal de collecte des données et laisse place aux entretiens semi-directifs, aux conversations informelles et aux récits de vie recueillis tout au long du voyage.
Cette réorientation ne constitue pas un abandon de la démarche scientifique. Elle représente au contraire une adaptation aux réalités du terrain. Comme souvent dans les enquêtes qualitatives, le terrain impose sa propre logique et conduit le chercheur à ajuster ses méthodes aux dispositions des personnes rencontrées.
Ce choix s’avère rapidement fécond.
Les entretiens deviennent plus longs, plus spontanés et plus profonds.
Les supporters parlent alors de devoir national, de fierté, de reconnaissance, de famille, d’appartenance, de responsabilité collective ou encore de gratitude envers les joueurs. Certains expliquent être venus parce qu’ils avaient manqué la Coupe du monde au Qatar et ne voulaient pas laisser passer une nouvelle occasion historique. D’autres décrivent leur déplacement comme une manière de remercier l’équipe nationale pour les émotions qu’elle leur avait offertes depuis plusieurs années.
Peu à peu, l’enquête cesse d’être une simple collecte d’informations pour devenir un espace de confiance où chacun accepte de partager une partie de son histoire.
L’épisode du questionnaire apparaît finalement comme un résultat de recherche à part entière.
Il révèle non seulement certaines caractéristiques du supportérisme marocain contemporain, mais aussi le rapport encore relativement nouveau qu’entretiennent de nombreux citoyens avec les recherches consacrées au sport.
Cette expérience rappelle une leçon classique de toute enquête de terrain : les chercheurs arrivent souvent avec leurs hypothèses, leurs outils et leurs méthodes. Pourtant, ce sont fréquemment les personnes enquêtées qui leur apprennent comment la recherche doit réellement être menée.
Dans le cas chilien, les supporters m’ont rappelé une évidence parfois oubliée : avant de remplir un questionnaire, les individus veulent comprendre qui les interroge, pourquoi ils sont interrogés et ce que deviendront leurs paroles. La confiance ne constitue pas seulement une condition de l’enquête. Elle est déjà une donnée essentielle de l’enquête elle-même.
Pourtant, une autre observation allait également attirer mon attention durant ce voyage.
Contrairement aux scènes observées au Qatar en 2022, où les chants accompagnaient les supporters depuis les aéroports jusqu’aux stades, quelque chose semblait différent dans les avions à destination de Santiago.
Le silence y était presque total.
Un silence partagé par l’ensemble des passagers.
Un silence surprenant lorsque l’on connaît la réputation festive des supporters marocains.
Mais derrière cette apparente tranquillité se cachait en réalité une autre forme de mobilisation, une autre manière de vivre l’attente de la finale.
C’est ce silence, et ce qu’il nous apprend sur l’état d’esprit des supporters marocains avant une finale mondiale, que nous explorerons dans le prochain épisode : "Le silence de l’avion : pourquoi les supporters ne chantaient pas en route vers Santiago".
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