Épisode 9. Le silence de l’avion : pourquoi les supporters ne chantaient pas en route vers Santiago
Après avoir observé la manière dont les supporters marocains se sont progressivement constitués en communauté transnationale, puis comment cette mobilisation a été vécue comme une aventure collective par les joueurs eux-mêmes, une autre scène attire l’attention durant le voyage vers Santiago. Elle peut sembler anodine au premier regard, mais elle révèle probablement beaucoup de l’état d’esprit qui animait les passagers à quelques heures de la finale de la Coupe du monde U20.
Ce qui frappe durant le trajet vers le Chili n’est pas l’intensité des chants ou l’effervescence habituelle associée aux déplacements des supporters marocains. C’est au contraire leur absence.

Par Dorayde Belbaraka, docteur en sociologie politique du sport.
Depuis la Coupe du monde 2022 au Qatar, les images des supporters marocains chantant dans les aéroports, les avions, les métros ou les rues ont largement circulé à travers le monde. Les déplacements collectifs étaient alors marqués par une animation permanente où les hymnes, les slogans et les chants populaires accompagnaient pratiquement chaque étape du voyage. Cette expérience avait contribué à construire une image très particulière du supportérisme marocain, associée à la ferveur, à la spontanéité et à l’expression publique de l’enthousiasme.
Or, dans les avions à destination de Santiago, l’atmosphère apparaît sensiblement différente. Les conversations sont nombreuses, les sourires omniprésents et l’excitation perceptible, mais les chants sont presque absents. Plusieurs centaines de personnes partagent pourtant le même objectif, mais l’ambiance demeure étonnamment calme. Beaucoup discutent à voix basse, regardent leur téléphone, échangent sur le match ou tentent simplement de dormir.
Cette situation m’interpelle rapidement. À plusieurs reprises, je m’interroge sur les raisons de cette retenue inhabituelle. Les échanges menés durant le voyage permettent progressivement de comprendre que ce silence n’est pas le signe d’un enthousiasme plus faible. Il traduit au contraire une autre manière de vivre l’événement.
Garder la voix pour le stade
Une même explication revient régulièrement dans les conversations :
"Il faut garder la voix pour le match."
La formule est souvent prononcée avec humour, mais elle révèle une logique largement partagée. Contrairement au Qatar, où les supporters arrivaient parfois plusieurs jours avant les rencontres, les voyageurs de Santiago disposent de très peu de temps. L’atterrissage est prévu quelques heures seulement avant la finale. Une fois arrivés, ils devront rejoindre rapidement les lieux d’accueil puis le stade. Beaucoup considèrent donc que leur rôle ne commence pas dans l’avion mais dans les tribunes.
Un supporter résume cette idée de manière particulièrement explicite :
"Nous sommes venus pour encourager les joueurs, pas pour arriver fatigués au stade."
À travers ce type de propos apparaît une représentation déjà observée dans les épisodes précédents. Les supporters ne se perçoivent pas comme de simples spectateurs venus assister à une rencontre sportive. Ils considèrent leur présence comme une contribution à l’environnement émotionnel de l’équipe nationale. Dans cette logique, préserver son énergie et sa voix devient presque une forme de préparation à la mission qu’ils s’attribuent.
Mais cette explication pratique ne suffit pas à elle seule à comprendre l’atmosphère observée durant le voyage.
Une concentration collective
Au fil des discussions, une autre dimension apparaît progressivement. Derrière le calme apparent se cache également une forme de concentration collective. Les conversations tournent presque exclusivement autour de la finale. Les passagers évoquent les compositions probables, les forces et les faiblesses de l’adversaire, les scénarios possibles du match ou encore les souvenirs des précédentes compétitions internationales. Beaucoup semblent absorbés par l’événement à venir.
Cette attitude traduit probablement la conscience du caractère exceptionnel du moment vécu. Contrairement à un match de groupe ou à une rencontre de qualification, il s’agit de la première finale mondiale de l’histoire du football marocain. Plusieurs supporters rencontrés durant le voyage évoquent spontanément le sentiment d’assister à un rendez-vous historique.
Certains expliquent qu’ils ne se seraient jamais pardonné de manquer une telle occasion. D’autres parlent d’un moment qu’ils ne reverront peut-être jamais au cours de leur existence. Cette conscience de l’exceptionnalité produit une forme de gravité qui contraste avec l’image habituelle du supporter festif.
L’attente devient alors presque aussi importante que le match lui-même.
Le silence observé dans l’avion apparaît finalement comme une autre manière d’exprimer l’engagement. Là où les chants manifestent publiquement l’enthousiasme collectif, le calme du voyage traduit davantage l’anticipation, la concentration et l’importance accordée à l’événement. Les supporters ne sont pas moins mobilisés ; ils sont simplement déjà tournés vers la finale.
Du silence de l’avion à la ferveur du stade
Quelques heures plus tard, dès leur arrivée à Santiago, cette retenue disparaîtra progressivement. Les chants réapparaîtront, les drapeaux envahiront les tribunes et les encouragements accompagneront les Lionceaux de l’Atlas jusqu’au coup de sifflet final. Le contraste entre le calme du voyage et l’intensité observée dans le stade révèle ainsi une caractéristique importante de cette mobilisation : les supporters marocains n’avaient pas seulement entrepris un long déplacement pour assister à une finale. Ils avaient le sentiment de participer à un moment historique dont ils souhaitaient être pleinement acteurs.
Pourtant, au-delà de la victoire sportive, cette expérience allait produire un autre effet, plus discret mais tout aussi significatif. Pour de nombreux participants, le voyage au Chili allait devenir l’occasion de porter un regard nouveau sur eux-mêmes et sur la place qu’occupait désormais le Maroc dans le monde. Plusieurs supporters expliquent avoir découvert, à travers ce déplacement exceptionnel, une forme de considération, de confiance et de reconnaissance qu’ils n’avaient pas toujours perçue auparavant.
C’est cette transformation du regard porté sur le citoyen marocain, entre sentiment de valorisation, réputation internationale et fierté nationale, que nous explorerons dans le prochain épisode : Le citoyen marocain comme marque : confiance, réputation et fierté nationale au Chili.
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