Épisode 4. “Vous n’étiez pas des spectateurs, vous étiez des acteurs” : quand les joueurs reconnaissent le rôle des supporters dans la conquête du titre mondial
Dans l’épisode précédent, nous avons vu que les centaines de Marocains présents à Santiago ne se considéraient pas comme de simples spectateurs. Beaucoup expliquaient avoir fait le déplacement pour aider les joueurs, leur transmettre de la force et participer, à leur manière, à la conquête de la première Coupe du monde de l’histoire du football marocain. Cette perception pourrait être interprétée comme une simple représentation propre aux supporters. Pourtant, les entretiens réalisés après la finale révèlent un phénomène beaucoup plus surprenant : les joueurs eux-mêmes considèrent que ce public a joué un rôle dans cette aventure. À leurs yeux, les supporters n’étaient pas seulement dans les tribunes. Ils faisaient partie du projet collectif qui a conduit le Maroc au sommet du football mondial des moins de vingt ans.
Quelques heures après la victoire historique du Maroc en finale de la Coupe du monde U20, les scènes de célébration se multiplient sur la pelouse du stade de Santiago. Les joueurs courent vers les tribunes, brandissent le drapeau national et cherchent du regard les centaines de Marocains qui ont traversé des milliers de kilomètres pour être présents. L’image est forte. Pourtant, ce sont surtout les mots utilisés par les joueurs après la rencontre qui attirent l’attention. Interrogé sur la signification du déplacement des supporters marocains jusqu’au Chili, Othmane Maamma, élu meilleur joueur de la compétition, ne parle ni d’ambiance ni de spectacle. Il parle de force.

Par Dorayde Belbaraka, docteur en sociologie politique du sport.
« C’est une force. C’est une force supplémentaire. C’est un bonheur. C’est une fierté. C’est une fierté qu’ils pensent à nous, qu’ils ont confiance en nous. »
À travers cette réponse, il décrit le soutien du public comme une ressource directement intégrée à la performance sportive. La présence des supporters n’est pas perçue comme un élément périphérique à la compétition. Elle participe à la construction de la confiance nécessaire pour affronter un rendez-vous aussi important qu’une finale mondiale.
Une force à rendre sur le terrain
Cette logique apparaît encore plus clairement lorsqu’il évoque le sentiment de responsabilité développé par les joueurs à l’égard de ceux qui ont effectué le voyage.
« On doit toujours rendre ça sur le terrain. »
Cette phrase révèle une forme de réciprocité entre ceux qui ont parcouru plusieurs milliers de kilomètres pour accompagner l’équipe et ceux qui portent le maillot national. Les supporters investissent du temps, de l’énergie, des ressources financières et parfois plusieurs jours de voyage afin d’être présents à Santiago. En retour, les joueurs considèrent qu’ils ont la responsabilité d’honorer cet engagement par leurs performances sur le terrain. La relation entre joueurs et supporters apparaît alors moins comme une relation entre un public et un spectacle que comme un échange fondé sur la reconnaissance mutuelle.
Cette idée réapparaît lorsqu’il évoque la victoire finale :
« Alhamdoulilah, aujourd’hui, on a pu leur rendre ça en leur offrant la première Coupe du monde de l’histoire du Maroc. »
Le titre mondial n’est donc pas présenté comme une réussite appartenant exclusivement aux joueurs. Il apparaît comme une récompense collective adressée à tous ceux qui ont accompagné l’équipe dans cette aventure.
Le joueur revient également sur le moment de l’échauffement précédant la finale. Alors que les joueurs pénètrent sur la pelouse, ils découvrent une tribune largement habillée aux couleurs marocaines. Pour les membres de l’équipe, cette présence n’avait rien d’évident. Quelques jours auparavant encore, rien ne permettait d’imaginer qu’un tel déplacement serait possible jusqu’au Chili. Plusieurs joueurs expliquent ainsi avoir été surpris par l’ampleur de la mobilisation observée dans les tribunes.
Maamma confie :
« Franchement, ça fait plaisir de rentrer sur le terrain à l’échauffement et de sentir ces Marocains. »
Quand les U20 se sentent équipe A
Puis il ajoute simplement :
« C’est quelque chose. »
Derrière cette formule très courte se cache une émotion difficile à traduire. Voir des supporters marocains à plus de dix mille kilomètres du Royaume transforme leur perception de l’événement. Ils ne jouent plus uniquement pour eux-mêmes ou pour leur équipe. Ils ont le sentiment de représenter un public beaucoup plus large.
Cette impression est renforcée par le contraste entre les premiers matchs du tournoi et la finale. Maamma rappelle que l’équipe bénéficiait déjà du soutien de quelques Marocains présents au Chili.
« Lors des premiers matchs, il y avait déjà des Marocains. Ça nous faisait du bien. »
Il souligne également que l’équipe avait progressivement gagné la sympathie d’une partie du public chilien.
« Après, on s’est fait aimer là-bas. »
Mais selon lui, la finale représente un changement d’échelle.
« Franchement, la finale, c’était vraiment différent. Rien à voir. »
Le même constat apparaît dans les propos de Yassine Gessime. Pour lui, la mobilisation du public marocain constitue l’un des éléments marquants de cette Coupe du monde.
« Ce public était extraordinaire. Il nous a soutenus depuis le début jusqu’à la fin. Ils nous ont donné beaucoup de force. »
Au cours de l’entretien, il insiste particulièrement sur les moments de difficulté rencontrés pendant la rencontre.
« Quand on passait par des moments de faiblesse, on pensait à eux. On pensait au grand trajet qu’ils avaient traversé pour venir spécialement pour nous. »
Les supporters deviennent alors une source de motivation dans les moments les plus exigeants de la compétition. Leur présence est mobilisée mentalement par les joueurs comme un rappel permanent des efforts consentis pour les accompagner.
Gessime poursuit :
« Ils ont traversé la moitié de la planète pour venir nous voir jouer et nous encourager. »
Puis il ajoute :
« À ce moment-là, on ne s’est pas sentis une équipe U20. On s’est sentis l’équipe A qui porte les couleurs du Maroc. »
La présence massive des supporters modifie ainsi le statut symbolique que les joueurs attribuent à leur propre équipe. Ils ne se perçoivent plus seulement comme une sélection de jeunes. Pendant quelques heures, ils ont le sentiment d’incarner l’ensemble du football marocain.
Cette lecture est largement confirmée par le sélectionneur national Mohamed Ouahbi. Interrogé sur l’impact du déplacement des supporters, il rappelle que les joueurs bénéficiaient déjà d’un soutien important à travers les réseaux sociaux.
« Pour les jeunes, c’était déjà quelque chose qu’ils connaissaient, parce qu’il y avait un public au Maroc et en Europe qui les suivait déjà à travers les réseaux sociaux. »
Mais il souligne immédiatement la différence entre un soutien à distance et la présence physique de plusieurs centaines de Marocains dans les tribunes :
« Mais le fait que des gens se déplacent jusqu’ici, c’est autre chose. »
Cette remarque rejoint directement les propos des joueurs. Tous semblent avoir été marqués par une mobilisation qu’ils n’imaginaient pas à une telle échelle quelques jours auparavant.
Selon le sélectionneur, cette présence a profondément touché le groupe.
« On a vraiment senti que les joueurs étaient très fiers. »
Cette fierté s’accompagnait d’un désir de reconnaissance envers ceux qui avaient effectué le déplacement.
« Ils avaient encore plus envie de leur rendre hommage. »
Avant même le coup d’envoi, une communion
La logique de réciprocité décrite par Maamma réapparaît ainsi dans les propos du sélectionneur. Les joueurs ne percevaient pas la présence des supporters comme un simple soutien extérieur. Ils y voyaient une marque de confiance qui appelait une réponse sur le terrain.
Pour illustrer cette reconnaissance, Mohamed Ouahbi revient sur un épisode observé avant même le coup d’envoi.
« On l’a vu tout de suite. Avant même que le match commence, lorsqu’ils ont fait le tour du terrain, ils sont allés vers eux. »
Puis il ajoute :
« Ils ont communiqué avec eux avant même le début du match. Ils sont entrés avec eux en communion. »
À ses yeux, ce geste traduit la volonté spontanée des joueurs d’établir un lien avec ceux qui avaient traversé plusieurs continents pour les soutenir.
« Ils étaient vraiment très reconnaissants. »
Puis il conclut simplement :
« Et c’est juste. »
Le sélectionneur revient également sur l’ambiance créée par les supporters marocains pendant la finale. Lorsqu’on lui demande s’il s’agissait simplement de spectateurs venus assister à la rencontre, sa réponse est immédiate :
« Non, ce n’était pas des spectateurs. C’était un vrai public. »
Sans utiliser les mêmes mots que Maamma lorsqu’il parle d’« acteurs de fond », Mohamed Ouahbi exprime une idée similaire : les supporters ne constituent pas un simple décor de la finale. Ils participent pleinement à son environnement.
« On les a entendus tout au long du match. »
Il rappelle que l’équipe avait également gagné le soutien d’une partie du public chilien :
« Il y avait beaucoup de Chiliens qui étaient pour nous. »
Mais malgré cette sympathie locale, la présence marocaine demeurait particulièrement perceptible.
Le plus intéressant est sans doute que cette appréciation émane d’un entraîneur qui reconnaît lui-même accorder très peu d’attention aux tribunes.
« Je ne regarde pas beaucoup les tribunes. Je ne regarde presque jamais les tribunes. »
Pourtant, malgré cette concentration sur le terrain, il explique avoir ressenti fortement la présence du public marocain :
« Je les ai vraiment sentis dans mon dos… Je les ai sentis sur le côté droit… C’était impressionnant. »
Lorsque Maamma revient lui aussi sur cette mobilisation, il insiste sur ce qui lui semble en constituer la principale signification.
« C’est ça qui fait la force du Maroc. Tout le monde est soudé. Allah Al Watane Al Malik. »
Cette référence à l’unité revient à plusieurs reprises dans son discours. Au-delà du nombre de supporters présents dans le stade, c’est le sentiment d’appartenir à une même communauté qui semble produire l’effet le plus important.
Pour décrire cette relation entre joueurs et supporters, il mobilise une autre image :
« On forme une famille. »
Cette notion de famille exprime l’idée d’une communauté réunie autour d’un même objectif, indépendamment des différences sociales, professionnelles ou géographiques. Les joueurs, les supporters, les membres du staff et l’ensemble des acteurs mobilisés autour de l’équipe nationale apparaissent alors comme les composantes d’une même aventure collective.
La frontière traditionnelle entre les tribunes et le terrain apparaît ainsi beaucoup plus poreuse qu’on ne pourrait le penser. Les supporters ne marquent pas de buts. Les joueurs ne chantent pas dans les tribunes. Pourtant, chacun attribue à l’autre une partie de la réussite finale. Les témoignages de Maamma, Gessime et Ouahbi convergent vers une même conclusion : la présence des centaines de Marocains à Santiago n’a pas été vécue comme un simple accompagnement symbolique. Elle a constitué une composante de l’environnement émotionnel, psychologique et collectif dans lequel s’est construite cette victoire mondiale.
Mais cette relation ne s’est pas construite spontanément. Elle s’inscrit dans un dispositif plus large où institutions, diplomatie, compagnie aérienne nationale et pouvoirs publics ont également joué un rôle déterminant.
C’est cette autre dimension de la victoire que nous explorerons dans le prochain épisode : Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure.
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