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ECONOMIE

Surcoûts, pénuries diverses, délais serrés... Sous l'effet Coupe du monde, le BTP en surchauffe 

La montée en puissance des divers chantiers du Maroc et les délais serrés offrent énormément d’opportunités au secteur des BTP. Mais, revers de la médaille, le secteur a du mal à trouver les profils nécessaires, en plus de la saturation des capacités nationales pour ce qui est des engins et machines de chantier, ainsi que des matériaux de construction. Une situation qui crée des surcoûts pour les projets, suscitant l’inquiétude des opérateurs.

BTP
Avec les chantiers du Mondial, le BTP est en surchauffe.
Ghassan Waïl El Karmouni
Le 15 juin 2025 à 15h30 | Modifié 15 juin 2025 à 17h14

Il n’y a pas une destination au Maroc où l'on ne risque pas de voir des engins de chantier en action, de la plus petite route aux plus grands axes nationaux. Et le ballet incessant de milliers de grues se mouvant en même temps, parfois 24 h/24 partout dans le pays, se transforme progressivement en une transe effrénée à l’approche des échéances que s’est fixées le Maroc.

Une montée en puissance sans précédent

"Aujourd’hui, tous les chantiers sont prioritaires", résume un opérateur du secteur des BTP. "En gros, tout doit être prêt avant 2029".

Que ce soient les infrastructures sportives en lien avec la Coupe d’Afrique des nations et la Coupe du monde, ou encore les chantiers de transport maritime, ferroviaire et routier, ceux de l’énergie et de l’eau, ou encore les réaménagements urbains et les infrastructures sociales, quasiment tous ont la même deadline.

"En 2025, rien que les ministères du Transport et de l’Équipement ont budgétisé 90 milliards de dirhams de projets d’infrastructure", affirme une source informée à Médias24.

Notre média a d’ailleurs fait une première évaluation non exhaustive pour les chantiers de la Coupe du monde, estimée à plus de 322 MMDH d’investissement dejà engagés ou fermement programmés. Au cœur de cette machine de transformation du Maroc, le secteur du BTP.

Un secteur en surchauffe, selon les divers témoignages collectés, que ce soit auprès de professionnels ou d’institutionnels. "C’est un vrai problème", affirme même une source gouvernementale contactée par Médias24.

Main-d’œuvre en manque

Les signes avant-coureurs sont apparus l’année dernière, quand les professionnels, relayés par Médias24, ont tiré la sonnette d’alarme concernant la pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans le secteur. Une tendance qui s’est confirmée, voire accélérée, avec le lancement des nouveaux chantiers en 2025. Un rythme qui sera la norme pour au moins les quatre prochaines années.

Conséquence directe : un accaparament des meilleures compétences par les grandes entreprises nationales et internationales installées au Maroc, avec son corollaire, une inflation des coûts de la ressource humaine. Ferrailleur, couleur de béton, soudeur sont des métiers qui reviennent chers au Maroc. "Dans une PME, un soudeur est en général payé entre 5.000 et 6.000 dirhams par mois. Aujourd’hui, le même soudeur peut être débauché pour 13.000 ou 14.000 dirhams, et on n’en trouve plus", illustre un professionnel. "Aujourd’hui, les grandes entreprises du secteur débauchent à tour de bras les meilleurs profils du pays pour faire face aux chantiers en cours, et ça ne suffit pas".

Dans une PME, un soudeur est en général payé entre 5.000 et 6.000 dirhams par mois. Aujourd’hui, le même soudeur peut être débauché pour 13.000 ou 14.000 dirhams, et on n’en trouve plus

Une autre source affirme que la situation est identique pour des profils comme chef de projet ou chef de chantier. Le middle management fait cruellement défaut. Pire encore, selon une de nos sources, en 2025, une grande entreprise multinationale de la place souhaitant recruter près de 500 profils d’ingénieurs ou équivalent, sortis d’école, n’a pu en trouver finalement qu'une centaine.

"Malgré des offres salariales qui ont été revalorisées de 30% à 40% par rapport aux années précédentes et des projets attrayants, nous n’arrivons pas à trouver les profils qu’il nous faut. Ils sont en général déjà embauchés ailleurs", affirme notre source.

À cela s’ajoutent des problèmes de burnout pour les profils seniors qui enchaînent les heures de travail et les nuits blanches, démultipliant les risques de sécurité sur les chantiers.

"Cela fait quinze ans que je suis dans le métier, et je n’ai jamais vu ça !", affirme un des opérateurs contactés. "Ce n’est pas seulement le rythme, mais aussi le nombre de projets".

Et cela ne risque pas de baisser. Au contraire, puisque le nombre des appels d’offres lancés ou en cours d’attribution ne cesse de croître, au fur et à mesure que les montages financiers des projets sont bouclés et annoncés.

Saturation des capacités des engins de chantier

À la problématique de la pénurie des ressources humaines et de l’inflation de leur rémunération, s’ajoute celle des engins dont 80% sont importés.

En effet, selon toutes nos sources, quasiment toutes les capacités nationales sont mobilisées. "Que ce soient les grues, le matériel ou les engins de chantier, nous sommes à la limite de la saturation. Les commandes de nouveaux engins vont bon train, et seule la Chine est aujourd’hui capable de couvrir nos besoins". Alors que généralement les entreprises nationales optaient pour du matériel américain, européen, japonais ou coréen, elles s’orientent désormais vers le matériel chinois et, dans une moindre mesure, turc. "Ce n’est pas tellement une question de prix, mais de délais de livraison", explique une de nos sources.

De fait, pour certains engins comme les grandes grues par exemple, les opérateurs doivent parfois attendre jusqu’à 18 mois pour être livrés. Des délais inacceptables en cette période de rush. La Chine, elle, garantit la disponibilité et des délais de livraison sous 120 jours.

L’autre parade, c’est de louer, notamment en Europe, pour des coûts qui peuvent dépasser celui de l’achat de matériel. Un arbitrage, dont le leitmotiv est de "tenir les délais coûte que coûte".

Les entreprises ont-elles fait preuve d'un manque d'anticipation ou sont-elles dépassées par les événements ?

"Nous avions un plan d’investissement ambitieux, mais on est restés dans l’expectative pendant plusieurs années, que ce soit pour les projets énergétiques, de l’eau ou d’infrastructures. Tout s’est emballé avec l’annonce de l’organisation de la CAN et de la Coupe du monde entre septembre et octobre 2023, et ce, dans des délais très courts", affirme un opérateur pour justifier la saturation des capacités pour ce qui est des engins de chantier. "Au rythme des acquisitions de matériel que nous réalisons actuellement, on est quasiment en train de créer une nouvelle entreprise".

Un autre opérateur, lui, dénonce le manque d’entreprises de location de matériel au Maroc. "En l’absence de ce genre de services aux entreprises du BTP au Maroc, les opérateurs sont obligés d’arbitrer entre acheter et louer à l’étranger".

Des délais serrés

La peur de manquer de matériel complique également la situation. "On observe que dans certains chantiers, on va préférer garder des engins non utilisés en réserve, malgré le surcoût, plutôt que de ne pas en trouver 'si jamais' on en avait besoin. Car le cas échéant, le matériel serait déjà mobilisé sur un autre chantier".

Pour faire face, les opérateurs s’équipent massivement en fast-track non seulement pour satisfaire la demande actuelle, mais aussi en prévision des marchés futurs, causant des surcoûts importants.

Des opérations de financement ont été validées pour l’achat de matériel qui coûte quatre fois, voire dix fois, son prix normal afin d'en disposer dans des délais très courts

"Des opérations de financement ont été validées pour l’achat de matériel qui coûte quatre fois, voire dix fois, son prix normal afin d'en disposer dans des délais très courts", affirme une source bancaire. "Aujourd’hui les opérateurs du BTP, surtout les plus gros, ont les vannes de crédit ouvertes. Non seulement parce que la réussite des chantiers en cours ou futurs est une obligation nationale et une orientation politique au plus haut niveau, mais aussi parce que la banque sait que cet engin ou cette fourniture sera largement rentabilisé, même payé plus cher".

L'autre source de tension et de surcoûts, ce sont les matériaux de construction, notamment tout ce qui est acier, que ce soit les charpentes métalliques, les tubes, le rond à béton, ou encore les bitumes, les revêtements, etc. Les besoins colossaux du pays engendrent non seulement une inflation, mais aussi des risques de ruptures face à la demande et au vu de la faiblesse, voire de l’inexistence de capacité de production locale. On se souvient de l’épisode de la suspension dans l’urgence, en 2023, des droits d’importation sur certains tuyaux et tubes en acier pour accélérer le chantier de l’autoroute de l’eau. Cette décision avait découlé de la rupture de stock au niveau national et des délais très courts pour la réalisation de ce projet.

Une question se pose : à ce rythme, les projets vont-ils coûter plus cher que prévu ? Et les entreprises nationales de construction vont-elles maintenir leur rentabilité ?

Selon au moins deux sources consultées par Médias24, certains projets ont été sous-évalués. "C’est un problème récurrent avec la commande publique que la Fédération nationale du BTP a souvent pointé", affirme un opérateur du secteur.

Et d’ajouter que, "durant les dernières années, les ministères ont sous-estimé les budgets des marchés publics, poussant les opérateurs à baisser leurs offres financières, ce qui a érodé la rentabilité des entreprises, voire causé des pertes fatales à certaines. Cela a aussi eu comme conséquence d’éterniser certains chantiers. Maintenant, au vu de l’impératif de respect des délais, nous revenons à des niveaux d’estimation plus raisonnables, où les entreprises rétablissent des marges intéressantes et où l’État s’y retrouve avec des délais respectés. D’ailleurs, aujourd’hui, on ne parle plus de pénalités de retard, mais bien de ‘l’impossibilité’ de ne pas respecter les délais".

Certes, les chantiers vont coûter plus cher que prévu, mais les entreprises, en tout cas les plus grandes, ne vont pas forcément y perdre.

"La stratégie publique pour dé-risquer les projets est de les confier à des champions nationaux qui ont le savoir-faire, l’organisation et surtout la surface financière pour assumer la trésorerie de ces projets gigantesques", affirment plusieurs de nos sources. "En démultipliant les chantiers accordés aux mêmes entreprises, l’État leur permet de mutualiser leurs ressources et parfois de réaliser des péréquations entre projets déficitaires et d’autres plus rentables. À la fin, tout le monde s’y retrouve et le secteur en sort grandi".

Entre-temps, le secteur est en surchauffe, et en l’absence d’une prise en main sérieuse de ces problématiques par les pouvoirs publics, et avec la montée en puissance des chantiers, le risque de voir les coûts des projets s’envoler davantage devient de plus en plus palpable…   

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Ghassan Waïl El Karmouni
Le 15 juin 2025 à 15h30

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