Tensions franco-algériennes : non, le Maroc n'y est pour rien !
Crises diplomatiques, rappels d’ambassadeurs, accusations d’ingérence, barbouzeries dignes de romans noirs… les tensions entre la France et l’Algérie ne datent ni d’hier ni de la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara. C’est une histoire vieille, trouble, nourrie par les rancunes mémorielles, les intérêts croisés et les calculs d’un régime algérien à bout de souffle, prêt à tout pour préserver sa rente politique.
"On doit la vérité aux gens intelligents, mais on doit le mensonge aux imbéciles".
Georges Courteline (Romancier-Dramaturge français. 1858-1929)
La crise diplomatique entre la France et l'Algérie connaît un tournant sans précédent. Leurs ambassadeurs, qui valsent entre convocations et rappels au pays pour consultations, donnent le tempo à une tension attisée par le pouvoir algérien.

consultant en affaires maritimes.
Cette nouvelle crise ne saurait faire oublier les querelles chroniques entre les deux pays. Ce n'est que l'éruption épisodique d'un volcan qui couve dans les profondeurs de l'histoire de leurs relations tumultueuses depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962, mais jugulées par leurs intérêts économiques, voire par les profits personnels des hommes politiques et des affairistes des deux pays. Une réalité qu'un certain nombre de spécialistes de la question algérienne s'évertuent à dissimuler, et à leur tête un Benjamin Stora dont le travail de réconciliation commandé par l'Elysée en 2020 s'apparente au collage des mille morceaux d'un vase de porcelaine brisé.
De nombreux médias français aux journalistes et chroniqueurs affidés, comme quelques analystes et hommes politiques français hors-sol, feignent ne pas connaître cette réalité, en attribuant à tort la détérioration des relations entre les deux pays à la reconnaissance par la France de la souveraineté du Maroc sur son Sahara en juillet 2024 (la chaîne qatarie Al Jazeera et ses sbires, comme d’autres chaînes en Europe ne sont pas en reste). Pire, quand ils évoquent cette reconnaissance, nombreux l'attribuent, fidèles à leurs inimitiés envers le Président Macron (la gauche au-devant de la chorale), aux caprices de ce dernier, plutôt qu'à une décision réfléchie provenant de la plus haute des institutions constitutionnelles françaises. Certains verront même dans la visite d’Emmanuel Macron au Maroc, du 28 au 30 octobre 2024, un pied de nez à l'Algérie et une rupture avec la diplomatie d'équilibre entretenue depuis longtemps par une France peinant à jouer le funambule envers les deux pays.
Mais est-il besoin d'être un historien pour constater que bien des évènements antérieurs à cette reconnaissance ont été derrière l’excès de fièvre chez le pouvoir algérien ayant par deux fois et bien auparavant procédé au rappel de son ambassadeur à Paris (en octobre 2021 et en février 2023) ? Le nouvel ordre donné (le 30 juillet 2024) au diplomate algérien de quitter derechef la France à la suite du geste historique français ne peut donc s’inscrire que dans la même logique belliqueuse et récurrente d’Alger envers l’ancienne puissance coloniale.
L'oracle ou la vérité qui blesse
Le 20 septembre 2021, Emmanuel Macron avait reçu 300 représentants de harkis et demandé "pardon" aux "combattants ayant subi les camps, la prison et le déni", en affirmant que la France "a manqué à ses devoirs envers les harkis, leurs femmes, leurs enfants". Un geste lourd de sens qui ne pouvait pas être condamné par Alger, qui considère les harkis comme des traîtres à la Nation (ils étaient estimés par l’ONU à 263.000 Algériens ayant choisi de combattre dans les rangs de l’armée française pendant la guerre d’indépendance. Seuls 10.000 à 20.000 harkis seront rapatriés en France. 100.000 seront massacrés).
Quelques jours après (le 28 septembre 2021), Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement français, communiquait la décision unilatérale de la France de durcir les conditions d’octroi des visas pour les ressortissants algériens, tout comme pour les Marocains et les Tunisiens, en guise de pression contre les trois pays du Maghreb en vue de les acculer à accorder des laissez-passer consulaires à leurs citoyens placés sous OQTF (Obligation de quitter le territoire).
Deux événements qui vont susciter la rogne d'Alger et enclencher l'effervescence de déclarations politiques et médiatiques furieuses commandées par le "Musée" d'El Mouradia. Ce ne sera que l'expression d'un coup dur pour l'Algérie qui se targue de l’accord de 1968 (et de son avenant de 1994), accordant à ses ressortissants et apparatchiks certains privilèges en matière de voyage et de séjour dans l'Hexagone, lequel est aujourd’hui contesté par une large frange politique française.
Dans un contexte aussi tendu, Emmanuel Macron allait rajouter une couche en déclarant le 30 septembre 2021, lors de la réception des petits-enfants de harkis, qu'en Algérie, l'histoire officielle est "totalement réécrite et ne s’appuie pas sur des vérités", mais sur "un discours qui, repose sur une haine de la France". Et d'ajouter : "La nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielle..."
Le coup de grâce sera porté par l'affirmation qui suivra : "Je ne parle pas de la société algérienne dans ses profondeurs, mais du système politico-militaire qui s’est construit sur cette rente mémorielle. On voit que le système algérien est fatigué, le Hirak l’a fragilisé". Des vérités on ne peut plus significatives qui ont vite déclenché l'ire de l'Algérie qui a rappelé son ambassadeur à Paris et fait suivre cette décision d'usage en diplomatie par l'interdiction aux avions militaires français de survoler son espace aérien, particulièrement vers le Sahel (opération Barkhane). Ces mesures peuvent paraître assez légères par rapport à la gravité des propos, surtout lorsque l'on sait que l'Algérie enrage pour moins que rien.
Le Maroc est-il pour quelque chose dans cette brouille ? L'Algérie ne pouvait trouver de subterfuge pour attribuer au Maroc la déclaration d'un président qui n’a dit que la vérité.
Affaire Amira Bouraoui : la femme qui fit perdre la " Nif " aux généraux
La militante algérienne Amira Bouraoui va être un nouvel épisode du feuilleton sans suspense des relations franco-algériennes, lorsque celle-ci allait braver une interdiction de quitter le territoire pour se rendre en Tunisie le 3 février 2023 et embarquer trois jours après vers Paris dans des circonstances non élucidées. Elle sera poursuivie par contumace pour "sortie illégale du territoire" et condamnée à dix ans de prison, tandis que les co-accusés de la militante (dont des membres de sa famille) seront poursuivis pour "constitution d'une association de malfaiteurs, sortie illégale du territoire national, organisation d'immigration clandestine par un réseau criminel organisé". Rien que ça ! La meilleure, c’est qu’Alger avait qualifié son départ de Tunisie vers la France d’"exfiltration illégale" menée à l’aide de personnels diplomatiques et sécuritaires français. Le pays du "Nif" sentant son honneur froissé et sa "force de frappe" remise en doute, de surcroît par une courageuse femme leur filant sous le nez, va à nouveau, en guise de représailles contre la France, rappeler son ambassadeur à Paris pour consultations.
Hymne à la guerre : quand la France doit rendre des comptes
L'Algérie n'a pas attendu la reconnaissance française de la souveraineté du Maroc sur son Sahara pour rétablir par décret du 21 mai 2023 un vieux couplet anti-français dans son hymne national : "Ô France ! Le temps des palabres est révolu. Nous l'avons clos comme on ferme un livre. Ô France ! Voici venu le jour où il te faut rendre des comptes. Prépare-toi ! Voici notre réponse. Le verdict, notre révolution le rendra. Car nous avons décidé que l'Algérie vivra. Soyez-en témoin !" Une décision gratuite qui ne peut s’expliquer que par la volonté de la Nomenklatura de se maintenir au pouvoir en faisant miroiter au peuple l’ennemi de toujours. Les Marocains en savent quelque chose.
Le plus étonnant, c'est que la France n'a pas réagi à cet affront, pour exiger de l'Algérie une explication à ce qui s'apparente à une déclaration de guerre. Probablement parce qu’elle en a mesuré la portée et l’objectif.
Xavier Driencourt, Louis Levet et Paul Tolila : leurs révélations font effet de sentence
Ambassadeur de France à Alger de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020 Xavier Driencourt a eu le temps de bien connaître l'Algérie et son système politico-militaire. Son livre L'énigme algérienne, Chroniques d’une ambassade à Alger (Éditions de l'Observatoire, 2022) allait faire l'effet du pavé dans la mare des relations franco-algériennes déjà sous tension. Il y souligne notamment la complexité d'un pays marqué par un système politico-militaire opaque et corrompu. Monsieur Driencourt continuera, dans ses sorties médiatiques remarquées, à fustiger l'attitude belliqueuse d'Alger envers une France bienveillante, peu encline à réagir fermement contre cette frénésie.
Dans un billet publié dans le journal Le Figaro du 8 janvier 2023, le diplomate français ira jusqu'à affirmer à propos du système politique algérien : "Le régime a montré son vrai visage : celui d’un système militaire brutal, tapi dans l’ombre d’un pouvoir civil […] obsédé par le maintien de ses privilèges et de sa rente" en usant de la répression qui s’est abattue sur le pays, "élaborée et mise en œuvre par une armée qui ne cesse de glorifier les combats contre la France "ennemi éternel". Pour enfoncer le clou, le diplomate français met en garde son pays en affirmant que "la France risque d'être entraînée dans la chute d'une Algérie qui s'effondre".
Le diplomate français subira les invectives de plusieurs responsables politiques algériens et sera traité de tous les noms par les médias qui qualifieront ses propos de "délire". Certains oseront l'accuser de faire partie des "résidus du colonialisme" et affirmer que ses propos relèvent d'une conspiration visant à saper les acquis et les réalisations de "l'Algérie nouvelle" comme aiment à la qualifier les militaires de l'ère ancienne.
Il en sera de même pour le livre brûlot Le mal algérien (Éditions Laffont, 2023) des deux spécialistes de la société et du pouvoir algérien, Jean-Louis Levet et Paul Tolila. Ils y décrivent la véritable nature du régime algérien qui baigne, affirment-ils, dans la corruption, la répression, la propagande, la rente mémorielle, la rente des hydrocarbures, les trafics, le marché noir et la haine contre la France. Il n'en a pas fallu plus pour que les ténors d'Alger classent cet ouvrage dans la case des machinations complotistes contre une Algérie "paisible et conciliante".
Il est clair, n'en déplaise à ceux et à celles qui veulent par mauvaise foi intellectuelle ou par ignorance manifeste, circonscrire la crise franco-algérienne à la période post reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, que les diatribes de l'Algérie contre la France remontent au Jurassic Park algérien. On verra que les événements qui vont se succéder n'auront aucun lien avec la reconnaissance française, mais s'inscriront dans les tribulations habituelles d'une ancienne colonie qui, 63 ans après son indépendance, n'a pas encore fait son deuil, ni entamé le dégel idéologique de l’époque de la guerre froide.
Kamel Daoud et Boualem Sansal, les intellectuels qui dérangent
Dans son délire de complot contre la nation, l'Algérie va trouver des boucs émissaires sur mesure.
La publication du livre Houris de l'écrivain algérien Kamel Daoud (août 2024) a été du pain bénit pour le régime et ses hauts-parleurs médiatiques pour mettre en branle une campagne féroce contre l'écrivain, contre son livre et contre Gallimard, sa maison d'édition. Unes de journaux et déclarations truffées de diffamations, d'insultes et de menaces sont suivies de perquisitions des stands au Salon du livre d’Alger (novembre 2024) et des librairies algériennes, à la recherche d'un ouvrage ayant osé explorer les années de guerre civile en Algérie, avec ses violences, ses traumatismes et ses dérives. L'attribution du prix Goncourt à Kamel Daoud le 4 novembre 2024 pour ce livre fut encore plus amère, car pour Alger il s’agissait non seulement d’une reconnaissance française du contenu d'un roman traitant d’une période qui hante le pouvoir algérien, mais pire encore, d’une récompense accordée à un "traître" à la solde de la France. Deux plaintes seront déposées en Algérie accusant Kamel Daoud et son épouse médecin de diffamation et de violation du secret médical. La maison Gallimard pour sa part avait été interdite au Salon d'Alger.
Puis vint le tour de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, arrêté en novembre 2024 à l'aéroport d'Alger pour avoir déclaré au média français "Frontières" que toute la région ouest de l'Algérie faisait partie du Maroc, car rattachée arbitrairement à l'Algérie durant le protectorat français sur le Royaume. Il sera poursuivi en vertu de l’article 87 bis du Code pénal algérien, qui considère comme "terroriste ou subversif tout acte visant la sûreté de l’État, l’intégrité du territoire, la stabilité et le fonctionnement normal des institutions". À fleur de peau au sujet du tracé aussi abusif qu'artificiel de ses frontières, l'Algérie n'allait quand même pas laisser admettre une telle vérité historique et ne pas sanctionner sévèrement son auteur, indépendamment de la question du Sahara marocain.
Espionnage et barbouzeries à l'algérienne
Sous ce registre, l'Algérie a de quoi enrichir les séries Netflix de scripts rocambolesques. On citera l'histoire des influenceurs algériens résidant dans l'Hexagone arrêtés et condamnés en mars 2025 pour apologie de la violence visant des opposants algériens vivant en France ou celle des Algériens en situation irrégulière, voire dangereux, placés sous OQTF, que l'Algérie refuse de réintégrer. On rappellera que l’Algérie en veut foncièrement à la France de donner asile à de nombreux opposants au régime et d’abriter le Mouvement pour l’autodétermination kabyle (MAK).
Aussi, faut-il être malintentionné ou ignare pour ne pas admettre que la question du Sahara n'a aucun lien avec ces événements et encore moins avec l'aggravation des crispations franco-algériennes suite à la mise en examen récente dans le cadre d’une enquête pour espionnage au profit de l’Algérie, d'un fonctionnaire de la sous-direction du numérique de l’Administration centrale (SDNAC) du ministère français de l’Économie et des finances et d'une employée de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii).
Que dire aussi du récent épisode de la brouille franco-algérienne à la suite de l'arrestation et de la mise en examen, le 11 avril 2025, de trois suspects dont un agent consulaire algérien, soupçonnés d'être impliqués dans l'enlèvement, un an auparavant (avril 2024), de l'influenceur algérien et opposant au régime Amir Boukhors, dit "Amir DZ" ? Les "Trois Mousquetaires" sont poursuivis pour "arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire....en relation avec une entreprise terroriste, ainsi que pour participation à une association de malfaiteurs terroriste en vue de la préparation d'un crime".
Tous les connaisseurs du régime des généraux s'accordent à dire que l'Algérie est le commanditaire de cette barbouzerie. Sinon, que vient y faire un agent consulaire algérien ? Les dessous de carte révèlent que les ramifications de ce dossier brûlant remontent à l'entourage du président algérien qui joue très mal le marionnettiste. Un évènement qui poussera Alger à réagir en expulsant 12 fonctionnaires français, manière de noyer le poisson et de faire diversion. La réponse de Paris ne s'est pas fait attendre : son ambassadeur à Alger est rappelé pour consultation et 12 agents consulaires algériens sont expulsés de France.
Les Français ont un avis
Les dernières acrimonies successives de l'Algérie envers la France et l’implication d'Algériens (émigrés ou clandestins) dans des affaires de droit commun sont venues peser davantage sur l'idée que les Français se font du pays de la junte militaire.
Selon un sondage réalisé en janvier 2025 par l’Ifop (Institut français d’opinion publique fondé en 1938) sur la manière dont les Français perçoivent les relations franco-algériennes, l'Algérie est de loin le pays du Maghreb qui suscite le plus de rejet dans l’opinion publique française. En effet, près des trois quarts des Français, toutes catégories de population confondues, en ont une mauvaise image (71%). Ils estiment aussi que l’Algérie, comme par le passé, tire davantage de profits de la coopération avec leur pays plutôt que l'inverse.
Le "one two tree, viva l'Algérie", tonné en toute circonstance sur le pavé des villes françaises, et le drapeau algérien déployé à toutes les occasions, même lorsque l'événement ne concerne ni de près ni de loin l'Algérie, ont certainement accentué ce ressentiment.
Non, le Maroc n'a rien à voir avec la crise franco-algérienne. Elle est profonde, elle transcende le cadre institutionnel et diplomatique.
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