Sahara : à Tindouf, de Mistura met le polisario devant ses nouvelles limites
Lundi 8 juin 2026, Staffan de Mistura s’est rendu à Tindouf pour une nouvelle étape de ses consultations autour du dossier du Sahara. Officiellement, la visite a donné lieu à des échanges avec plusieurs responsables du polisario, puis à une rencontre avec Brahim Ghali. Plusieurs communiqués ont ensuite été publiés, reprenant les éléments de langage habituels du mouvement séparatiste sur l’autodétermination et l’indépendance. Mais, derrière cette mise en scène diplomatique sans éclat, la séquence dit beaucoup du rétrécissement de la marge de manœuvre du polisario, désormais contraint d’évoluer dans un cadre politique qu’il ne maîtrise plus. Explications.
L'essentiel
- À Tindouf, le polisario a rejoué ses éléments de langage habituels. Mais la visite de Mistura, jusque dans son déroulé, dit surtout le rétrécissement de sa marge de manœuvre.
- Depuis la résolution 2797, le mouvement séparatiste évolue dans un cadre politique qu’il n’a ni choisi ni les moyens d’infléchir.
- L’attaque d’Es-Smara a confirmé son isolement : Washington, Paris, Londres, Madrid et plusieurs alliés du Maroc ont dénoncé une escalade à contretemps.
- Derrière les totems de l’indépendance, une autre question s’impose déjà : que peut encore obtenir le polisario, et jusqu’où l’Algérie acceptera-t-elle de l’assumer ?
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Les détails
Ce sont d'abord deux communiqués, espacés d'à peu près huit heures.
Dans le premier, le polisario, puisque c'est de lui qu'il s'agit, annonce, le lundi 8 juin 2026, la tenue d'une réunion à Tindouf entre trois représentants du mouvement séparatiste et Staffan de Mistura, en visite expresse dans les célèbres camps algériens. Quant au second, il rend compte du reste du déplacement de l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies au Sahara, marqué notamment par des rencontres avec les représentants de différentes instances polisariennes.
Les mêmes termes ponctuent les deux textes : "respect du droit inaliénable du peuple sahraoui (sic) à l'autodétermination et à l'indépendance", assortis, dans le deuxième communiqué, de la formule "tout en rejetant toute solution qui ne garantit pas ce droit".
De prime abord, on pourrait croire que le polisario tient encore la corde, et que c'est en position de force qu'il se présente. Mais ce n’est bien évidemment que la façade protocolaire d’une marge de manœuvre qui s’est considérablement rétrécie depuis l'adoption de la résolution 2797 et la consécration qu'elle a apportée au plan marocain d'autonomie.
Un protocole en trompe-l’œil
En vérité, le polisario subit désormais un cadre politique qu’il n’a ni choisi ni les moyens d’infléchir. D'ailleurs, de façon suffisamment intéressante pour être soulignée, ce n'est qu'à la toute fin de sa visite à Tindouf que de Mistura a finalement été reçu par son secrétaire général, Brahim Ghali. Et ce, pour un rendez-vous manifestement très bref, comme le laisse entendre le communiqué, lui-même expéditif, qui a rapporté ce tête-à-tête.
"Au cours de cette rencontre, le président (sic) Ghali a réaffirmé le soutien de la partie sahraouie aux efforts qu'il mène au nom du secrétaire général de l'ONU pour parvenir à une solution pacifique, juste et définitive, fondée sur le plein respect du droit inaliénable du peuple sahraoui à l'autodétermination, afin qu'il puisse s' exprimer librement sur son avenir, conformément aux résolutions des Nations unies et aux principes de la légitimité internationale", lit-on.
Presque un inventaire administratif, tant le propos de Ghali est consigné de façon extrêmement plate. Une atonie d'autant plus perceptible quand on se prête au jeu des comparaisons avec les déclarations tenues par le même homme, dans des circonstances plus ou moins analogues, le 21 septembre 2025. Devant de Mistura, qui s'était trouvé ce jour-là au QG du polisario pour la cinquième fois en moins de quatre ans, Ghali y était allé d'une tirade autrement emphatique sur "la décolonisation du Sahara occidental, dernière colonie sur le continent africain", qu'il avait ouvertement associée à une séparation du Sahara par voie référendaire.
Aucun de ces thèmes ne s'est retrouvé dans sa bouche, sauf donc de façon dévoyée par le truchement des deux communiqués cités en introduction.
De Mistura, la bascule
Dans une certaine mesure, Ghali, et, derrière lui, ses commanditaires algériens, tiennent-ils rigueur au diplomate italo-suédois d'avoir désormais pleinement endossé le plan d'autonomie ? Sans doute.
Rappelons que, dès l'adoption de la résolution 2797, le 31 octobre 2025, de Mistura avait annoncé qu'il ferait en sorte de mettre le texte en œuvre ad litteram. Sans détour, ni retour possible aux anciennes ambiguïtés. Et récemment, on s’en souvient, il est allé encore plus loin.
C'était, comme nous le rapportions, fin avril 2026. Conformément à ce que prévoyait la résolution 2797, l'émissaire onusien avait présenté au Conseil de sécurité un briefing à huis clos. Une sorte d'examen d'étape destiné à détailler où en était le processus, et ce qu'il y avait encore à en attendre.
À cette occasion, le verdict de l’émissaire onusien est sans appel : le polisario doit "faire les concessions historiques nécessaires pour parvenir à une solution acceptable". Il invoque notamment l'intérêt "des futures générations sahraouies".
Certes, en diplomate de carrière, de Mistura prend bien soin d'envelopper son propos des précautions oratoires de rigueur. Il ne fait mention que de "deux parties", là où, quelques mois auparavant, il avait reconnu l'existence de quatre acteurs, en comptant aussi l'Algérie et la Mauritanie. Mais la gifle est difficile à escamoter.
Elle est d'autant plus douloureuse que, quelques jours plus tard seulement, le polisario prend davantage la mesure de son isolement et du changement de paramètres en cours, à la suite de l'attaque perpétrée à Es-Smara au début du mois de mai 2026.
Es-Smara, le mauvais calcul
Rappel des faits : le 5 mai, la bande à Ghali revendique une frappe dans la capitale spirituelle du Sahara. L'opération tombe au moment le moins propice, à savoir celui où les États-Unis, avec les Nations unies, envisagent de réunir une nouvelle fois le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie ainsi que le polisario lui-même autour de la table.
Dans les deux jours, Washington est d'ailleurs la première capitale à monter au créneau. Dans une réaction sans équivoque, sa représentation permanente aux Nations unies condamne et rappelle que "cette violence menace la stabilité régionale et les progrès réalisés vers la paix" et que "ces actions sont incompatibles avec l'esprit des récentes négociations".
Par ailleurs, l'ambassadeur des États-Unis à Rabat, Duke Buchan, maintient son déplacement prévu le 6 mai à Dakhla. Le polisario exprime, le 7 mai, sa "grave préoccupation". C'est tout ce qu'il peut faire, sans rien pouvoir changer à la donne du terrain.
Le 10 mai, c'est Brahim Ghali lui-même qui se fend d'une missive à l'adresse du secrétaire général des Nations unies. Cette fois, l'objet est le soi-disant "soutien aveugle de certains pays à l'occupation marocaine" (sic). Une conséquence que le chef séparatiste tire de l'anathème dont le polisario se retrouve frappé après que d'autres États ont joint leur voix à celle des États-Unis pour dénoncer l'attaque d'Es-Smara. En effet, la France et le Royaume-Uni, membres permanents du Conseil de sécurité, mais aussi l'Espagne, en tant qu'ancienne puissance administrante, ainsi que plusieurs alliés arabes du Maroc, ont émis des réactions convergentes.
Mais derrière l’emphase victimaire de Ghali, il y a aussi, et surtout, le constat auquel elle renvoie : la direction du polisario est bel et bien consciente, en son for intérieur, que le terrain sablonneux du Sahara s’est totalement dérobé sous ses bottes. Et cela vaut autant pour ses modes d’action que pour son horizon politique.
Cette lucidité avait notamment affleuré publiquement en avril. Devant des journalistes espagnols, Mohamed Yeslem Beissat, responsable des affaires étrangères du polisario et chef de sa délégation de négociation, avait admis que l’autonomie pouvait être discutée, voire acceptée, même s'il l'avait conditionnée à l'organisation d'un référendum. Il avait surtout lâché cette phrase, impossible à effacer ensuite : "Nous ne pouvons pas faire de l’indépendance l’unique option".
Tout est justement là. Le polisario peut continuer de brandir les totems de "l’autodétermination" et de "l’indépendance", comme il l’a encore fait lors de la visite de Mistura à Tindouf. Mais le débat réel, y compris au sein de son propre appareil, semble s’être déjà déplacé vers ce qu’il est encore possible d’obtenir après un demi-siècle d’exil, de guerre larvée et d’érosion diplomatique.
Cette ligne semble cependant prisonnière d’une autre mécanique : celle d’un mouvement dont la survie politique dépend encore de la promesse même qu’il lui faudrait désormais réviser. Un dilemme qui transparaissait déjà dans des indiscrétions recueillies par Hannah Rae Armstrong, autrice américaine acquise aux thèses séparatistes.
Dans une tribune publiée dans Foreign Affairs plusieurs mois avant l’adoption de la résolution 2797, celle-ci rapportait déjà que certains dirigeants du polisario pouvaient se montrer disposés à discuter d’un compromis, et que la responsabilité première du mouvement était de négocier le meilleur accord possible plutôt que de maintenir les populations des camps dans un état permanent de guerre et d’exil.
Son credo avait, certes, été celui d’une pseudo-"partition" du Sahara, dans le sillage d’une sortie saugrenue de Mistura quelques mois plus tôt. Mais le fait est que même dans ce cadre inacceptable pour le Maroc, la direction séparatiste raisonnait déjà en termes de transaction possible.
L’Algérie au pied du mur
Reste aussi à prendre en compte la position de l'Algérie, sans qui, comme chacun le sait, il y a belle lurette que le polisario aurait été jeté aux oubliettes de l'histoire. Elle l'abrite, le finance, l'arme et le soutient diplomatiquement. Elle a donc aussi son mot à dire.
Sur le plan officiel, sa ligne de défense est la suivante : que ce serait au polisario de décider. Une antienne répétée jusque par le président Abdelmadjid Tebboune et, dans sa suite, son chef de la diplomatie, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf.
Mais consacré par la résolution 2797, le caractère de partie prenante d'Alger est désormais inscrit dans le marbre du droit international. À ce titre, la capitale algérienne ne peut continuer de se défiler. Elle se doit d'assumer sa responsabilité historique dans ce différend régional et, en même temps, cesser d'empêcher l'aboutissement du processus de règlement.
Au polisario de décider, vraiment ? Que la partie algérienne laisse alors aux leaders séparatistes la possibilité de négocier vraiment, sans contrainte, et de déposer leurs armes pour qu'enfin Sahraouis du Maroc et Sahraouis exilés de force/séquestrés puissent être de nouveau réunis. Sans même avoir besoin ni des Nations unies ni que, en l'occurrence, de Mistura ait à effectuer d'autres voyages.
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