Round up : surendettement, changement climatique, gouvernance… ce qu’il faut retenir des AA2023
Les Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale ont pris fin ce dimanche 15 octobre à Marrakech. S’il n’y a pas eu de décision majeure prise pendant cet événement, les discussions ont permis d’avancer sur plusieurs sujets et ont mis en lumière d’importants défis pour l’économie mondiale.
Le FMI et la Banque mondiale se retrouvent devant un vrai casse-tête. Le défi du changement climatique impose des investissements colossaux dans les années à venir, y compris pour les pays en voie de développement, alors que le surendettement touche autant les pays du Nord que du Sud.
Tout cela sur fond de crises et chocs économiques qui se multiplient et s’accumulent, dans un contexte où les crispations géopolitiques font que la gouvernance de ces institutions internationales est plus que jamais contestée.
La dette prend en étau les pays en développement
Les chocs à répétition (Covid-19, guerre d’Ukraine, etc.), l’inflation des prix de l’énergie et de l’alimentation et la hausse du coût de la dette sont autant d'éléments qui ont causé une crise importante de la dette dans les pays en développement.
Selon le FMI, un nombre important de pays à bas revenus se retrouvent déjà dans une crise de la dette, au moment où la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) évalue à 3 milliards le nombre d'habitants résidant dans des pays où les dépenses de remboursement de dettes dépassent celles allouées à la santé et à l'éducation.
Comment financer le développement alors que le poids de la dette guette un nombre important de ces économies ? Les besoins en investissement y sont tellement importants qu’il ne peut être supporté seulement par les Etats. C’est la raison pour laquelle la question de la contribution du secteur privé à l’effort de l’investissement a occupé une part importante des débats lors de ces assemblées annuelles de Marrakech.
Une économie mondiale "boiteuse"
Mais la crise de la dette n’est pas l’apanage des pays pauvres. Plusieurs pays développés supportent également ce fardeau, comme les Etats-Unis, la Chine ou encore l’Italie. Cela se déroule alors que l’économie est mondiale est jugée "boiteuse" par l’économiste en chef du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas. En effet, la croissance économique mondiale ralentit à 3%, contre 3,5% en 2022, alors que les prévisions pour 2024 indiquent un taux de 2,9%. D’autre part, l’inflation devrait ralentir légèrement, mais reste à un niveau élevé à 5,8% contre 6,9% l’année précédente.
Par ailleurs, dans son rapport sur la stabilité financière mondiale, le FMI prévient que les taux d'intérêt élevés placeront certains emprunteurs dans des situations plus précaires. "Environ 5% des banques dans le monde seraient vulnérables aux tensions si ces taux restaient plus élevés pendant une période prolongée, estime-t-on, et 30 % des banques supplémentaires, dont certaines parmi les plus grandes au monde, seraient vulnérables si l'économie mondiale entrait dans une période prolongée de faible croissance et une inflation élevée", rapporte Reuters.
Le conflit israélo-palestinien, qui a ressurgi d’une manière soudaine et dangereuse, augmente les risques d’un autre choc économique qui peut s’ajouter aux précédents. Les risques présentés par le conflit vont de la hausse des prix de l'énergie aux impacts potentiels sur le commerce et à une nouvelle crise des réfugiés.
Le défi du changement climatique triple le besoin en investissement des pays
À ce panorama plutôt sombre qui se dresse concernant la situation économique mondiale, vient s’ajouter le principal défi planétaire, celui du réchauffement climatique. Ce dernier a été érigé en objectif ultime de la coopération internationale et a naturellement accaparé les débats des Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale.
Les besoins liés à cet enjeu nécessitent de multiplier par trois, au minimum, les financements accordés par les banques internationales de développement, indique Mustapha Kamel Nabli, ancien haut cadre de la Banque mondiale, économiste et ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie au micro de Médias24.
"Il y a un consensus sur la nécessité de soutenir leur capacité de financement", poursuit-il. L'organe directeur de la Banque mondiale a approuvé sa nouvelle vision visant à "créer un monde sans pauvreté sur une planète vivable", intégrant sa nouvelle mission de lutte contre le changement climatique, et a approuvé de nouvelles mesures pour permettre l'utilisation de capitaux hybrides semblable à de la dette et une nouvelle plateforme de portefeuille de garantie qui pourraient ensemble fournir jusqu'à 100 milliards de dollars de nouveaux prêts sur une décennie. Une somme jugée dérisoire par Mustapha Kamel Nabli qui rappelle que le besoin en financement sur la prochaine décennie est estimé à 2.400 milliards de dollars par an.
Les pays en développement tenus de contribuer à la résolution d’un problème causé par les pays développés
Ceux qui souffrent le plus de l’impact du réchauffement climatique sont les pays en voie de développement. Cela n’empêche pas qu’on leur impose de participer à travers des efforts financiers considérables, alors que ce sont les pays du Nord qui en sont les principaux responsables, souligne Mustapha Kamel Nabli.
Le financement offert par les pays riches a persuadé les pays les plus pauvres d'accepter les objectifs de l'Accord de Paris, mais les contraint à investir massivement dans les énergies propres dans les années à venir. Les nations pauvres sont donc contraintes de se développer en s’endettant et sans consommer davantage de charbon.
"Nous demandons à une poignée de pays en développement de se lancer dans une transformation verte plus rapide que quiconque ne l'a fait auparavant, et plus rapide qu'il ne serait naturel pour leur économie de le faire", a déclaré Avinash Persaud, économiste de la Barbade et envoyé spécial pour le climat de l'ONU, cité par le Wall Street Journal.
"Ils vont donc devoir importer une partie des capitaux, pas la totalité, peut-être même pas la moitié, mais une quantité importante", poursuit-il. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour ces économies, car ces investissements pourraient vite quitter le pays, surtout quand cela prend la forme de dettes à court terme ou d’investissement de portefeuille, estime Persaud.
Vers une augmentation de la capitalisation du FMI, mais sans toucher à son actionnariat
Pour financer ces besoins nouveaux, les Etats membres du FMI se sont accordés à augmenter leur participation aux quotes-parts. Toutefois aucun accord n’a été trouvé sur la question de la révision de l’actionnariat réclamée par des pays comme la Chine et l’Inde.
En effet, ces institutions sont dominées par l’Occident. La nomination du directeur général du FMI est réservée aux pays européens, alors que le directeur de la Banque mondiale est nommé habituellement par les Etats-Unis ; un droit informel qu’ils se sont approprié du fait de leur poids dans le capital de l’institution.
Preuve de ce pouvoir, les décisions du FMI doivent être prises à plus de 85% des voix, alors que les Etats-Unis détiennent plus de 15% des droits de vote, ce qui leur procure de facto un droit de véto, explique Mustapha Kamel Nabli.
C’est la deuxième fois seulement que les Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale se déroulent en Afrique. La dernière fois, c’était il y a cinquante ans à Nairobi. À cette occasion, l’Afrique s’était vu accorder un siège supplémentaire au niveau du conseil d’administration. Ce dernier passe de 24 à 25 membres, l’Afrique n’étant représentée que par deux sièges.
Mais cela ne suffira pas pour contenter bon nombre de pays émergents qui s’impatientent de voir les choses changer. Car cette domination occidentale ne représente plus la réalité de l’économie actuelle qui a vu émerger de nouvelles puissances comme le Brésil et l’Inde, mais surtout la Chine dont le PIB a triplé depuis 2010 – soit la dernière fois que l’actionnariat du FMI a été révisé.
Si les Occidentaux se disent ouverts à cette question, ils traînent encore les pieds à agir dans ce sens, craignant de perdre le contrôle sur ces institutions stratégiques de l’ordre mondial. Un responsable du Trésor américain avait déclaré à la presse que, malgré l'absence d'un accord ferme, des progrès notables avaient été réalisés sur la question des quotas, les pays ayant discuté de leurs positions et d'un accord "de plus en plus probable" d'ici octobre.
Finalement, il n’y a pas eu d’accord. Les Etats membres du FMI n’ont pas réussi à s’accorder non plus sur un plan américain qui retarderait les changements d’actionnariat qui céderaient davantage d’influence à la Chine, avec de nouvelles négociations au cours des deux prochains mois.
Evidemment, ces frictions ne sont pas à écarter du contexte géopolitique mondial caractérisé par la polarisation croissante entre les Etats-Unis et la Chine, et qui impacte l’économie mondiale par une fragmentation croissante des chaînes de valeur et une tendance de l’Occident à promouvoir des alternatives comme le nearshoring ou le friendshoring. De l’autre côté, les BRICS espèrent faire bouger ce vieil ordre mondial, en développant leur Nouvelle Banque de développement qui se voit comme une alternative au FMI et à la Banque mondiale.
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