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Emmanuel Dupuy : “La résolution européenne n’aura aucun impact sur les relations UE-Maroc”

Après le récent vote du Parlement européen qui a critiqué la situation de la liberté de la presse au Maroc, Emmanuel Dupuy revient pour Médias24 sur les ressorts de cette résolution. 

Le Parlement européen, à Bruxelles.

Emmanuel Dupuy : “La résolution européenne n’aura aucun impact sur les relations UE-Maroc”

Le 23 janvier 2023 à 18h51

Modifié le 23 janvier 2023 à 19h40

Après le récent vote du Parlement européen qui a critiqué la situation de la liberté de la presse au Maroc, Emmanuel Dupuy revient pour Médias24 sur les ressorts de cette résolution. 

Lors d’un vote tenu le jeudi 19 janvier, les eurodéputés ont adopté à une très large majorité (356 pour, 32 contre et 42 abstentions) une résolution d’urgence appelant le Maroc à respecter la liberté d’expression, en dénonçant le sort de trois journalistes emprisonnés dont elle a réclamé la libération.

"Même si le PE a vocation à faire changer les politiques des États de l’UE, il n’en a pas forcément les moyens"

Face à la levée de boucliers quasi générale des institutions politiques marocaines, condamnant une hostilité patente du Parlement européen (PE), Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), un think tank spécialisé dans les questions de défense et de sécurité, juge nécessaire de ne pas surestimer cette résolution du Parlement européen. En effet, elle n’est absolument pas contraignante pour les Etats de l’Union européenne (UE).

"L’Union européenne ne va pas se déterminer au regard du vote de ses eurodéputés, même si l’issue du scrutin pourrait laisser penser le contraire. En effet, aucun vote précédent n’a engagé l’UE sur la reconnaissance du génocide des Ouighours, la volonté de suspendre l’accord d’association et le processus d’adhésion de la Turquie", explique-t-il.

Il qualifie le vote du Parlement européen de "non biding" ou, dit en français, de "non contraignant".

"L’accord d’association qui lie depuis 2003 l’UE et le Maroc ne se décide pas au niveau du PE, mais au niveau de la Commission"

En d’autres termes, les parlementaires européens peuvent exprimer leur position qui n’engage qu’eux, sans que la politique européenne de voisinage ne soit impactée.

Rappelons qu’il y a trois sources de pouvoir au sein de l’UE. La Commission européenne, qui exécute les dispositions prises par le Conseil européen, le Conseil de l’Union européenne et le Parlement, dont les 705 membres sont élus au suffrage universel, légitimant ainsi son caractère démocratique. Le Conseil européen définit les grandes orientations politiques de l’UE et le Conseil de l’Union européenne, présidé tous les six mois par un Etat, représente les intérêts des 27 Etats-membres.

"N’ayant pas entendu une quelconque admonestation ou une volonté de tenir compte de ce vote de la part de la présidente de la Commission européenne (Ursula von der Leyen) ou du président du Conseil européen (Charles Michel), il n’y aura par conséquent aucun changement dans les relations diplomatiques entre l’Union européenne et le Maroc", poursuit Emmanuel Dupuy.

"L’accord d’association qui les lie depuis 2003, à travers la négociation sur le statut avancé entre l’UE et le Maroc, ne se décide pas au niveau du Parlement européen, mais plutôt de la Commission", précise-t-il encore. Il insiste d’ailleurs sur le fait que cette résolution n’aura aucun impact sur les relations politiques et économiques avec le Maroc.

Un changement qui serait en effet totalement contradictoire, après les récentes visites au Maroc du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, qui a mis en exergue "le partenariat bilatéral d’exception", et de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, tout aussi enthousiaste, en février dernier.

"Un timing qui interroge"

Sur le timing de cette résolution, le politologue reconnaît de la part des parlementaires européens "une volonté de faire un peu oublier, ou au moins de mettre sous le tapis, deux éléments. En premier lieu, la question de la corruption généralisée, apparue avec le 'Qatargate', et la mise en détention de sa vice-présidente Eva Kaili, et de facto, les conséquences des accusations de corruption et de relations non normées sur le dossier UE-Maroc contre les eurodéputés belge Marc Tarabella et italiens Pier Antonio Panzeri et Andrea Cozzolino".

"Deuxio, le vote de la résolution hostile serait une manière d’instaurer un peu de distance avec les eurodéputés et de signifier leur volonté d’aller, selon eux, dans le sens d’une plus grande vigilance à l’égard d’un pays en l’accusant de ne pas respecter la liberté de la presse et de la justice", résume Emmanuel Dupuy.

Selon lui, il ne faut pas s’étonner de voir ce timing exploité par les pro-Algériens ou le polisario.

"Des Verts proches de l’Algérie à la manœuvre ?"

S’il y a toujours eu au Parlement européen des groupes défendant les intérêts marocains, notre interlocuteur estime que l’origine de la résolution ne vient pas des socialistes ou des membres du Parti populaire européen (PPE), sous le feu des critiques avec deux de leurs membres, Marc Tarabella (PS Belge) et Andréa Cozzolino (Parti démocrate italien), accusés de corruption.

Elle serait, selon lui, plutôt issue du groupe des Verts ou des partis d’extrême gauche (Gauche unitaire européenne, Gauche des verts nordiques), des mouvements traditionnellement proches de la position algérienne ; sachant que l’Algérie ne manque pas la moindre occasion d’accuser le Maroc des pires turpitudes.

D’où la tentation renouvelée d’isoler le Maroc sur la scène européenne, même s’il convient de rappeler que le Parlement européen a voté en avril 2021 une résolution bien plus violente contre l’Algérie pour la répression du mouvement du Hirak, précédée par celles des mois de novembre 2019 et 2020.

Sur les suites à donner à cette résolution hostile, Emmanuel Dupuy pense qu’il n’y a pas lieu de "surréagir". Et pour cause, il n’est pas exclu qu’il n’y en ait pas d’autres à l’avenir... Le Maroc devrait simplement "laisser filer et faire un travail de lobbying vertueux et consciencieux pour arriver à convaincre les eurodéputés que leur résolution est injuste".

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