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Le risque de pénurie guette les filières du lait et des viandes rouges

Hausse des prix des intrants, décapitalisation des cheptels, abandon du métier d’éleveur... Ces faits interrogent sur l’avenir de la production de viande et de lait au Maroc, et surtout sur la disponibilité de ces produits sur le marché.

Le risque de pénurie guette les filières du lait et des viandes rouges

Le 16 octobre 2022 à 16h47

Modifié 17 octobre 2022 à 10h31

Hausse des prix des intrants, décapitalisation des cheptels, abandon du métier d’éleveur... Ces faits interrogent sur l’avenir de la production de viande et de lait au Maroc, et surtout sur la disponibilité de ces produits sur le marché.

Risque-t-on une pénurie dans les filières laitières et viandes rouges ? C’est ce que craignent les professionnels de ces deux secteurs hautement stratégiques pour la sécurité alimentaire nationale.

Alertes multiples

Dans un précédent article sur le lait, une première alerte a été donnée en septembre dernier par les producteurs concernant la baisse des collectes au niveau de certains bassins laitiers.

Cette baisse avoisinait les 40% dans le Doukkala. Ce bassin laitier représente 18% de la production nationale et 58% de la production de la région Casablanca-Settat - la plus importante au Maroc en termes de consommation. Cette tendance à la baisse est générale, même si elle présente des degrés de gravité variables. Car les causes sont les mêmes : une conjoncture internationale inflationniste (reprise post-Covid et guerre en Ukraine), conjuguée à deux, voire trois années de sécheresse consécutives, selon les régions. Ainsi, le renchérissement des prix des intrants fait que la rentabilité de l’activité baisse, engendrant ainsi une baisse de la production.

Dans un deuxième temps, un autre article concernant cette fois-ci les prix de la viande rouge formule le même constat : essentiellement une augmentation des prix des aliments pour bétail, quasiment entièrement importés. Cette deuxième alerte, donnée au mois d’octobre, nous informe que la tendance d’augmentation des prix des viandes rouges (comme celle des viandes blanches d’ailleurs) aura tendance à continuer au vu de la faiblesse de l’offre disponible sur le marché.

Cheptel décapitalisé

En filigrane, on apprend que le cheptel national de vache laitière est en train d’être sacrifié, ou décapitalisé selon le terme consacré par la profession. En d’autres termes, quasiment laissés à l’abandon par l’État, les éleveurs ont littéralement préféré envoyer leur bétail à l’abattage, notamment les vaches laitières, plutôt que de payer un surcoût, que ce soit pour la production de lait ou pour poursuivre l’activité d’engraissement destinée à l’abattage. Selon nos sources, cette baisse de cheptel peut être de l’ordre de 35% à 45% selon les producteurs et les régions.

Selon Mohamed Tahar Sraïri, enseignant-chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) et spécialiste de la filière laitière, “même certains grands producteurs laitiers avec plus de 500 bêtes et une surface financière importante ont décapitalisé pour tomber à moins de 200 têtes”.

Pour Mohamed El Kharroussi, vice-président de la Fédération marocaine des éleveurs producteurs laitiers (FEMAPROL) et secrétaire général de la Fédération interprofessionnelle des viandes rouges (FIVIAR), “en l’absence de statistiques officielles, on ne peut s’avancer sur un chiffre concernant la baisse du cheptel, mais les chiffres de la baisse de production de lait et ceux du cheptel sont fortement corrélés”. Selon ses estimations, la baisse de la production de lait est de l’ordre de 35% à 45%.

Aux origines, le Covid-19

Pour lui, cette hécatombe s’est poursuivie en silence durant trois ans. “Ça a commencé avec le Covid ; avec la fermeture des souks et l’effondrement de la demande due aux restrictions sur les déplacements, le tourisme, la restauration et les festivités... Les éleveurs ont commencé à brader leurs bêtes à n’importe quel prix, ce qui a engendré des pertes sèches pour beaucoup d’entre eux.”

Il rappelle ainsi le contexte de la baisse de la consommation nationale et ses conséquences sur le prix de la viande sur le marché. Celui-ci était “autour de 60 dirhams/kg, ce qui ne permettait pas de rentabiliser les élevages”, insiste Mohamed El Kharroussi. La reprise de l’activité, elle, a coïncidé avec une conjoncture marquée par une double contrainte : l’accumulation des années de sécheresse et la hausse des prix à l’international des aliments composés pour le bétail, en raison de l’inflation mondiale puis de la guerre en Ukraine.

La sécheresse a fait drastiquement baisser le couvert végétal de près de 80% ainsi que les stocks de foin et de paille. Ce qui a impliqué une augmentation massive du prix de ces aliments. Ainsi, le kilogramme de paille est passé, selon Mohamed Tahar Sraïri, de 1 dirham en 2019 à 3 à 4 dirhams actuellement. “C’est un produit qui n’est pas importable car trop volumineux. Il ne peut être produit qu’en lien avec la céréaliculture, grandement impactée par la sécheresse et par la réduction des superficies cultivées, elle-même induite par le choix de l’arboriculture encouragé par l’État”. Pour lui, le découplage entre l’activité d’élevage et celle de la céréaliculture prônée par le Plan Maroc Vert est grandement responsable de cette situation.

Un manque à gagner de 20%

L’autre élément de nutrition sont les aliments composés. Essentiellement importés, leurs prix dépendent des cours internationaux. Il s’agit essentiellement du maïs, de l’orge et du soja. Ces aliments concentrés sont la base de l’activité d’engraissement des veaux d’abattage et de l’élevage de vaches laitières. Ils comptent pour 70 à 75% des coûts d’alimentation pour les éleveurs.

Le prix de ces aliments est passé, selon les professionnels, de 3 à 5,5 dirhams le kilogramme durant cette année. Chaque bête en consomme entre 10 et 14 kg par jour, en plus de 20 kg d’ensilage (paille et foin conservés), soit un surcoût mensuel estimé à près de 1.500 dirhams par bête.

À cela, il faut ajouter les coûts de l’énergie, notamment du gasoil (passé de 9 à plus de 14 dirhams le litre) sans que les agriculteurs et éleveurs ne puissent profiter des aides de l’État. En face, les prix du lait ont quasiment stagné, alors que celui de la viande a augmenté mais pas dans les mêmes proportions que ceux des coûts de production. “Il nous faut un prix de lait équivalent à 5 dirhams par litre pour rentrer dans nos frais contre 4 dirhams aujourd’hui. Nous avons un manque à gagner de 20%”, estime le vice-président de la FEMAPROL.

Résultat : au bout du compte, les éleveurs, perdants aussi bien sur l’achat des intrants que sur les prix des ventes, ont continué à sacrifier leurs bêtes pour se maintenir à flot. “Dans la pratique de l’élevage au Maroc, les éleveurs vendent certaines bêtes pour nourrir celles qu’ils gardent. Aujourd’hui, certains n’en ont en gardé aucune”, affirme Mohamed Tahar Sraïri.

Une assertion que confirme Mohamed El Kharroussi : “Le pire, c’est que beaucoup d’éleveurs se sentent aujourd’hui soulagés de s’être débarrassés de leur cheptel. Cela représentait un réel fardeau financier pour eux, en plus du travail quotidien et des risques liés à l’activité. Après cette crise, un grand nombre d’entre eux est tout simplement en train d’abandonner le métier.”

Ce qu’il faut savoir, c’est que 85% des éleveurs ont en moyenne cinq vaches. Le fait d’avoir tenu le coup durant trois ans dans cette conjoncture difficile est en lui-même assez remarquable. Or, pour reconstituer leur cheptel, il faut compter 18 mois à partir de la naissance pour les veaux d’abattage et trois ans pour les vaches laitières. Un investissement en temps et en argent que de nombreux éleveurs ne veulent (ne peuvent ?) plus entamer.

La filière menacée

Une situation problématique, donc, qui fait craindre le pire aux professionnels. Il s’agit tout simplement de la rupture de la filière laitière (et par conséquent celle des viandes rouges), qui a mis près de cinquante ans à se constituer et à se consolider (le premier plan laitier date de 1975). Et ce n’est pas seulement la filière qui est menacée, mais aussi la disponibilité du lait et de la viande sur le marché.

Avec la baisse du cheptel et la hausse des prix du lait en poudre au niveau international, c’est le cube de lait chez l’épicier du coin qui risque de manquer à l’appel. “Le remplacement du lait frais par le lait en poudre n’est tout simplement pas une option pour les producteurs, en raison de son prix trop élevé et de la pression de la demande internationale”, estime Mohamed Tahar Sraïri.

Même les subventions accordées aux importateurs de génisses reproductrices, annoncées à partir de février 2022 et débloquées à partir de septembre, ne semblent pas vraiment être une option, puisque la rentabilité de toute l’activité est aujourd’hui mise à l’index et le métier de plus en plus abandonné.

Concernant la viande rouge, pour pallier l’urgence et stopper la décapitalisation du cheptel national, certains parlent d’importer des animaux d’abattage. Mais même cette option semble entravée. Il y aurait deux problématiques majeures selon les professionnels : la première est en lien avec les surcoûts liés à la TVA à l’importation en plus du coût de l’engraissement. Les bêtes actuellement importées pour l’engraissement s’acquittent d’une TVA à l’importation de 20%. “Entre la TVA et les surcoûts liés à l’engraissement, l’activité est de toute manière non rentable dans les niveaux actuels des prix.” De plus, la loi limite le poids des bêtes importées à 350 kg. Or, pour qu’elles soient directement destinées à l’abattage, celles-ci doivent peser au minimum 600 kg. “Les droits de douane sur ces bêtes sont de 300%. Ce n’est tout simplement pas viable”, tranche notre source.

Face à cette situation complexe et fortement risquée, le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, a annoncé à la sortie du Conseil de gouvernement du 7 octobre dernier, que celui-ci “lancera prochainement un programme de soutien à la chaîne de production laitière, en vue de maîtriser la production de cette denrée”. Et d’expliquer que “le manque de lait sur le marché national est dû à plusieurs facteurs, notamment saisonniers”. Une justification qui laisse entendre que le problème tient plus de l’ordre du conjoncturel que du structurel.

Contacté pour avoir plus de détails, le ministère de l’Agriculture n’a pas encore répondu à nos sollicitations.

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