img_pub
Rubriques

Pour un impôt vert sur la consommation

Désireux de favoriser une reprise post-pandémique verte et inclusive, de nombreux dirigeants politiques à travers le monde veulent "reconstruire en mieux". Jusqu'à présent, ils ont privilégié l'augmentation des dépenses publiques de manière à relever les défis climatiques et environnementaux tout en créant des emplois pour les personnes défavorisées. Mais les conservateurs en matière budgétaire craignent que l'énormité du déficit public ne fasse sombrer les économies dans le surendettement et n'entraîne une réaction brutale des marchés financiers.

Le 23 avril 2021 à 14h36

La pandémie n'est pas encore terminée, aussi les dirigeants sont-ils peu enclins à démoraliser encore davantage les citoyens en parlant d'augmentation d'impôts. Mais le changement social durable qu'ils disent rechercher nécessitera une réforme fiscale.

Pour l'instant, le débat porte davantage sur le dosage des différentes taxes entre elles que sur leur niveau. Il s'agit d'avoir une fiscalité mieux adaptée à la situation, plutôt que de l'accroître. Il faudrait basculer de la taxation du travail à la taxation de l'utilisation des ressources. C'est ce que permettrait une taxe progressive à la consommation sur les biens à forte intensité de ressources.

Cette idée n'a rien de nouveau. Les économistes soutiennent depuis longtemps qu'il serait efficace et équitable de financer les réductions d'impôt sur le revenu en augmentant l'impôt sur l'utilisation des ressources et les dommages portés à l'environnement. Cela permettrait de remédier à l'incapacité du marché à pénaliser les pollueurs pour les coûts qu'ils infligent à la société.

Les intérêts particuliers ont réussi à repousser ces propositions pendant des décennies. Mais avec les bouleversements liés à la pandémie, nous voyons maintenant sous un jour radicalement différent l'action de l'Etat, la manière de faire du commerce, ainsi que notre style de vie. Il existe donc une réelle opportunité de changement.

Un moyen efficace d'atténuer le réchauffement climatique consisterait à augmenter le prix des émissions de CO2 en imposant le carbone ou en limitant l'offre de permis d'émission négociables, tout en supprimant peu à peu les subventions en faveur des combustibles fossiles. Cette question sera largement débattue à l'approche de la COP26, le prochain sommet de l'ONU sur le climat qui aura lieu à Glasgow en novembre.

Une taxe plus transparente

Mais le concept de "Reconstruire en mieux" va au-delà de la nécessité d'accélérer le basculement des combustibles fossiles aux énergies renouvelables. C'est là qu'une taxe verte à la consommation entre en jeu.

Certes, le coût du carbone va se répercuter sur les chaînes d'approvisionnement et pousser à la hausse le prix des biens à forte intensité de ressources. Néanmoins, son impact sur la production, l'utilisation et l'élimination des ressources non énergétiques serait modéré et indirect. Du point de vue du consommateur, les émissions de CO2 sont un ennemi invisible. Une taxe directe à la consommation, clairement liées aux dommages causés par les biens que l'on achète, que l'on utilise et que l'on jette, seraient plus transparente et plus compréhensible.

Une taxe verte liée au poids et à la taille des biens pourrait établir un lien plus clair avec l'utilisation des ressources non renouvelables et contribuerait à faire évoluer les normes sociales. Les grosses voitures et les grandes maisons seraient davantage imposées, ce qui inciterait à faire des achats à moindre empreinte de carbone. Cela inciterait au partage des biens entre les consommateurs et encouragerait les producteurs à innover et à adopter les méthodes de l'économie circulaire moins gourmande en ressources.

Là encore l'idée n'est pas nouvelle, elle se trouve dans le livre Small Is Beautiful de l'économiste E.F. Schumacher publié en 1973. Pourtant depuis lors, pour les Américains notamment, "Plus c'est gros, mieux c'est". Or de toute évidence, nous ne devrions pas aspirer à un monde dans lequel chaque ménage habite un manoir et possède un SUV de deux tonnes et demie. Un impôt progressif sur l'achat et l'utilisation de biens de consommation de grande taille comme les voitures et les maisons inciterait à adopter un style de vie moins dommageable pour la planète.

Comme toute hausse d'impôt, cette taxe sur les biens susciterait une forte opposition. Mais sa raison d'être serait claire et surtout équitable. Et son caractère progressif fait que son poids serait supporté essentiellement par les ménages à revenu élevé qui consomment davantage de biens à forte intensité de ressources.

Selon l'Institut de l'environnement de Stockholm, en 2015 les 10% les plus riches de la population mondiale étaient responsables de 52% des émissions cumulées de CO2 et les 1% les plus riches comptaient à eux seuls pour 15% de ces émissions. Taxer lourdement les biens et l'énergie qu'ils consomment serait probablement plus acceptable à leurs yeux qu'une hausse de l'impôt sur le revenu ou un impôt sur la fortune.

Du fait de la pandémie et des différentes formes de confinement qui lui sont associées, nous avons pris conscience des risques de la surconsommation et d'une mobilité excessive. Quand la pandémie sera derrière nous et les contraintes levées, certains vont probablement reprendre leur vie d'avant comme si rien ne s'était passé, néanmoins beaucoup de gens vont réaliser que le bonheur et le bien-être tiennent davantage à nos interactions avec autrui qu'à l'accumulation de biens.

Introduite la taxe sur plusieurs années

Il existe un moyen encore plus efficace pour éviter que la nouvelle taxe à la consommation sombre dans l'impopularité: l'inclure dans un grand projet vert dans lequel l'Etat s'engagerait à employer cette nouvelle recette fiscale pour accélérer le programme "Reconstruire en mieux". Il pourrait s'agir notamment de diminuer l'imposition sur le travail, particulièrement sur les bas salaires. "Reconstruire en mieux" serait ainsi une action doublement progressiste.

On pourrait envisager un dividende du carbone pour les ménages: ils recevraient un revenu fixe financé par la taxe verte. Cela bénéficierait essentiellement aux ménages les plus pauvres. Autre possibilité: utiliser le produit de cette taxe pour diminuer l'imposition ou augmenter les subventions en faveur des produits et services verts. Le confinement a porté un coup très dur aux entreprises locales, en particulier aux secteurs de la restauration, du tourisme et des loisirs.

De la même manière, cette taxe pourrait servir à financer des investissements verts, par exemple en aidant les ménages à acheter des voitures électriques (de préférence les petites) et à optimiser leur consommation d'énergie. Elle pourrait aussi servir à financer l'investissement public et privé dans les infrastructures les plus utiles, ainsi qu'en recherche et développement.

Par ailleurs, au moins pour l'instant, la politique budgétaire des principales économies mondiales reste expansionniste. Une taxe verte sur la consommation pourrait être introduite par étapes sur plusieurs années, mais dès le départ l'Etat pourrait investir les revenus potentiels de cet impôt dans le financement du grand projet vert.

A court terme, cela creuserait encore le déficit public, mais cela stimulerait une reprise plus durable. Les dirigeants politiques se focalisant plus que jamais sur les besoins de la population et de la planète, le moment est propice pour verdir résolument la fiscalité.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2021

Par
Le 23 avril 2021 à 14h36

à lire aussi

Santé : Akdital poursuit son offensive saoudienne avec un nouvel hôpital à Djeddah
Quoi de neuf

Article : Santé : Akdital poursuit son offensive saoudienne avec un nouvel hôpital à Djeddah

En reprenant un établissement déjà bâti de 120 lits, dont l’ouverture est visée au premier trimestre 2027, le groupe coté à Casablanca porte à quatre ses projets dans le Royaume et avance vers son objectif de 2.000 lits à l’international d’ici 2030.

WaSL by CMI : vers des “Super Apps” marocaines pour payer, réserver et accéder aux services
Quoi de neuf

Article : WaSL by CMI : vers des “Super Apps” marocaines pour payer, réserver et accéder aux services

Après avoir habitué les Marocains à régler factures, taxes et créances depuis leurs canaux bancaires ou partenaires, le CMI veut franchir une nouvelle étape : intégrer les services eux-mêmes dans ces parcours. Avec WaSL, administrations, entreprises, fintechs et établissements de paiement pourront brancher leurs offres sur une infrastructure déjà utilisée par plus de 100 organismes et 32 banques, avec l’ambition de rapprocher les démarches du quotidien des usages numériques existants.

À l’Alhambra, la Fondation Docteur Leïla Mezian donne une vitrine mondiale au patrimoine amazigh
Quoi de neuf

Article : À l’Alhambra, la Fondation Docteur Leïla Mezian donne une vitrine mondiale au patrimoine amazigh

Le Carmen de los Porcel accueille depuis samedi 13 juin une exposition permanente de 200 m² consacrée aux objets, aux gestes et aux récits amazighs, enrichie notamment par la donation de bijoux de Jorge Dezcallar, ancien ambassadeur d’Espagne au Maroc.

Législatives 2026 : le Conseil national de l’Istiqlal pose les bases de son programme électoral
Elections 2026

Article : Législatives 2026 : le Conseil national de l’Istiqlal pose les bases de son programme électoral

À quelques mois du scrutin de septembre, Nizar Baraka veut installer son parti sur des thèmes concrets et populaires : sécurité hydrique, production locale, industrialisation, moralisation de la vie publique et pouvoir d’achat. Une manière de préparer la bataille des urnes en tentant de répondre aux attentes des citoyens. Si les thèmes sont bien choisis, il reste à connaitre les mesures concrètes que propose le parti.

Océans : le rapport de 1.300 pages de l’ONU qui documente un désastre en cours
Science

Article : Océans : le rapport de 1.300 pages de l’ONU qui documente un désastre en cours

Ils ont longtemps servi d’amortisseur silencieux à la planète, absorbant plus de 90% de l’excès de chaleur et près d’un tiers du CO2 rejeté par les activités humaines. Mais la machine se dérègle : niveau de la mer en accélération, coraux menacés, plastiques présents dans tous les écosystèmes, stocks de poissons sous pression et littoraux exposés. Publiée le 5 juin par l’ONU, la nouvelle Évaluation mondiale de l'océan dresse le portrait d’un système vital qui protège encore l’humanité, tout en montrant des signes de rupture de plus en plus visibles.

ENQUÊTE. Manuels scolaires : derrière les pénuries de livres, la fin d’un modèle vieux de 20 ans
ECONOMIE

Article : ENQUÊTE. Manuels scolaires : derrière les pénuries de livres, la fin d’un modèle vieux de 20 ans

Affiché à seulement 4,05 DH, un manuel scolaire a fini par coûter près de 200 DH à certains parents, contraints de multiplier les déplacements et les tournées de librairies pour parvenir à le trouver lors de la rentrée 2025-2026. Derrière cette situation se joue une réforme qui bouleverse l’ensemble de la filière du livre scolaire. Pendant plusieurs semaines, Médias24 a interrogé les professionnels du secteur et reconstitué les effets de cette réforme sur un marché de plusieurs centaines de millions de dirhams.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité