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L’Europe, c’est quel numéro de téléphone ?

Cette boutade, lancée il y a plus d’un demi-siècle par l’ancien secrétaire d’État américain Henri Kissinger, est toujours d’actualité, et décrit à merveille l’effacement et l’absence de l’Europe de la table des négociations sur l’Ukraine qui se sont déroulées cette semaine en Arabie Saoudite.

Le 14 mars 2025 à 13h33

Aucun pays européen n’y était convié, ni l’Allemagne, ni la France, ni le Royaume Uni, considérés comme les puissances du Vieux Continent. L’Union européenne non plus n'en faisait pas partie, alors que la guerre contre la Russie se déroule bel et bien sur son propre continent.

À la veille de cette rencontre de Djeddah, l’Ukraine avait lancé une importante attaque de drones en territoire russe qui a fait des dégâts et plusieurs victimes, au moment où son armée se trouve en difficulté face aux Russes. Par cette attaque, l’objectif des Ukrainiens était de venger des précédentes offensives russes et d'entrer, en même temps, dans les négociations avec les Américains en position de force. Ils sont arrivés à cette rencontre avec une proposition de trêve dans les airs et en mer, pour donner une chance aux médiateurs américains pour faire sortir la région de cet engrenage.

Les Ukrainiens ont fini par accepter d’instaurer une trêve totale pour une période d’un mois, laissant aux Américains le soin de convaincre la partie russe de cette démarche pour aller vers une paix définitive. Ce n’est qu’après cet accord que les Européens se sont manifestés pour saluer cette avancée remarquable selon le Premier ministre britannique Keir Starmer, ou cette évolution positive, selon la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. Pour cette dernière, cette rencontre constitue un pas vers une paix globale, juste et durable, en soulignant que la balle est désormais dans le camp de la Russie.

Dans leur ensemble, les Européens ont mal digéré le discours du vice-président américain J.D. Vance lors de la récente conférence sur la sécurité à Munich, et encore moins l’accueil humiliant réservé au président ukrainien Zelensky à Washington. Ils ont vu dans ces deux actes un affront pour eux tous, et un signal inquiétant que l’Europe n’est plus la priorité de l’administration Trump. Les menaces de taxer davantage les produits européens importés aux États-Unis, puis les demandes répétées de Washington pour que les Européens financent leur propre défense et assurent leur sécurité au sein de l’OTAN, ont fini par les marginaliser dangereusement sur l’échiquier mondial.

Depuis longtemps, Américains comme Européens se font bien des illusions les uns sur les autres. Les Européens continuent à espérer pouvoir ressusciter les beaux jours d’hier, quand l’Amérique est venue les secourir des nazis et les a aidés à la reconstruction du Vieux continent. L’American way of life a fait par la suite rêver toute la jeunesse européenne. Une jeunesse qui était avide de liberté et de nouveaux horizons d’émancipation et qui voyait les États-Unis comme le modèle ultime vers lequel ils devaient tendre. Cette époque semble bien révolue, mais les Européens continuent naïvement d’entretenir le rêve d’un retour à une relation transatlantique sereine comme par le passé.

Tout à l’opposé, les Américains qui font face aux défis que représente la Chine voient l’Europe comme un boulet qu’ils trainent et qui leur coûte, de surcroît, très cher. Les républicains, et à leur tête Donald Trump, sont arrivés à la conclusion que l’entretien de l’Europe durant la guerre froide à ce jour a plus profité à l’Europe et à la Chine qu’aux États-Unis. Trump a même usé en public d’une expression triviale pour exprimer son ras-le-bol. Pour les Américains, le défi chinois structure désormais leur politique extérieure, et le mieux que l’Europe puisse faire, c’est de les rallier pour endiguer l’expansionnisme chinois.

En réalité, cette idée de se désengager de l’Europe a fait son chemin au sein de la société américaine depuis bien longtemps, et plus particulièrement depuis l’ère Obama. L’Europe et l’Otan, pense-t-on, ne doivent plus être l’absolue priorité du pays, car elles sont devenues plutôt des entraves à la défense de la place des États-Unis dans d’autres régions du monde. Ce sont principalement les républicains qui ont développé cette perception négative que l’Europe coûte cher au pays et qu’elle est devenue un fardeau dont il faut réduire le poids et les coûts. L’Asie est à leurs yeux la terre d’opportunités et de promesses, mais également de potentiels défis qu’il faudrait relever.

Vision binaire

L’équipe actuelle qui entoure Trump pense différemment les États-Unis et le monde par rapport à l’ancienne administration Biden. Elle regarde désormais l’Europe en termes de conquête et de confrontation, alors que les Européens continuent de les voir en termes de partenariat et de complémentarité entre de vrais alliés. Du côté américain, l’Europe est, au contraire, vue comme un concurrent et un marché, et du côté européen, on s’accroche toujours à la même vision binaire, qui s’adosse à l’idée surannée d’un Occident uni face au reste du monde.

Depuis son retour à la tête de l’État, Trump a adopté la politique qu’il avait pourtant annoncée durant son premier mandat et qu’on peut résumer dans son slogan : America First, ou Make America Great Again, MAGA. Cette conception idéologique s’est traduite par l’adoption d’actions unilatérales, sans consultation aucune avec ses alliés européens, et parfois même à leurs dépens. Ainsi, a-t-il commencé par imposer, arbitrairement, des taxes tarifaires à ses partenaires européens, et même à ses proches voisins comme le Mexique et le Canada. Il avait averti par ailleurs qu’il compte réduire l’engagement américain au sein de l’Otan, tout en critiquant l’insuffisance des dépenses militaires européennes.

Il serait difficile donc aux Européens de faire abstraction de ces attaques répétées de la nouvelle administration américaine contre leurs intérêts, et encore moins d’y répondre efficacement. Ils savent que leur principale défaillance réside dans leur incapacité de parler d’une seule voix et d'imposer leurs priorités aux Américains. Au sein de l’Union européenne, Bruxelles est tiraillée entre défendre des exportations commerciales de ses membres et réglementer l’impact des grandes entreprises américaines de nouvelles technologies, les GAFAM, sur l’économie du continent. La confrontation actuelle ne peut en réalité que conduire à l’instauration de forteresses protectionnistes qui affaibliraient l’Occident face à la Chine.

Trump a cette qualité d’exprimer ouvertement, naïvement ou à dessein, les actions qu’il compte mener vis-à-vis de ses alliés comme de ses adversaires. Il a une vision spécifique des relations qu’il veut établir avec l’Europe et qu’il avait annoncée durant son premier mandat. Celle-ci repose sur plusieurs axes, dont le plus important est la réduction de l’engagement américain au sein de l’Otan. Alors que la guerre bat son plein en Ukraine, il avait même menacé qu’il pourrait ne pas défendre les pays européens en cas d’attaque extérieure. Cette menace est couplée à une pression économique continue qui ne fléchit pas, visant à taxer, toujours plus, les importations européennes. Dans sa vision, l’Europe est toujours appréhendée comme un concurrent et rarement comme un allié.

L’Europe pour sa part, et plus particulièrement l’Union européenne, a toujours tendu à vouloir rééquilibrer ses relations avec la puissance américaine et à se mesurer à elle comme une puissance équivalente, ce qu’en réalité elle ne l’est plus. Contrairement à toute logique, elle espère transformer ses rapports avec l’Amérique en un partenariat égalitaire et stratégique à sa convenance. Or cette propension, qui dure depuis la fin du second conflit mondial, ne correspond plus aux réalités d’aujourd’hui. Pour être l’égale de l’Amérique selon Trump, il faut d’abord commencer par se prendre en charge et assurer sa propre défense.

"Un oui mais…", "un non sauf …"

Paradoxalement, toutes ces confrontations entre Américains et Européens sont loin de déplaire à la Russie et à son chef Poutine, qui se voit pris en considération après tant d’années de marginalisation. Le président russe et Trump se connaissent bien, mais la méfiance reste de mise entre eux. On peut affirmer également qu’ils s’apprécient mutuellement aussi. La proposition américaine d’une trêve d’un mois fut jugée par Poutine comme positive, "un oui mais…", avec quelques nuances et réserves, selon Washington. Ce qui, en langage poutinien, se traduit tout simplement par "un non sauf …". Moscou sait qu’elle joue avec le feu, et qu’un non catégorique avec Trump risque de mener à d’autres sanctions encore plus sévères.

Et comme on pouvait donc s’y attendre, le président Ukrainien Zelensky a, pour sa part, dénoncé les manipulations de Poutine, tandis que Trump y a vu une déclaration prometteuse, même si elle est incomplète. Dans sa réponse, le président russe, qui tient à ménager Trump, a tenu également à évoquer le rôle et l’implication d’autres pays dans ces négociations de paix et qui se sont investis aussi dans le règlement du conflit. Ils sont tous membres des Brics, à savoir la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud. Aucun pays européen n’y est mentionné.

C’est pour toutes ces raisons que les Américains ont opté pour tenir les pourparlers sur l’Ukraine en terre lointaine d’Arabie, bien loin de l’Europe. L’émissaire américain pour l’Ukraine, Keith Kellogg, a affirmé qu’il n’était pas raisonnable d’avoir tout le monde autour de la table de négociation à ce stade, et il avait bien raison. Alors que les chefs d’État européens se concertaient entre eux pour mieux assurer leur défense au sein de l’Otan et relancer leurs industries d’armement, les Américains, eux, jouaient leur partition à Djeddah. Ils y conclurent un premier accord, qu’ils espèrent prometteur, pour instaurer la paix. Ce serait un pas de plus pour s’approcher davantage de la Russie au détriment des Européens et pour s’attaquer enfin à l’ennemi existentiel que représente la Chine.

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