Que veulent-ils construire avec les Brics ?
Le quinzième sommet des cinq pays des Brics − Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud − se tiendra dans ce dernier pays du 22 au 24 août après une interruption qui aura duré trois ans suite à la pandémie de Covid. Pour la première fois, le président russe Vladimir Poutine n’y participera pas en raison du mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et de déportation d’enfants en Ukraine.
Ce sommet tant attendu compte réaffirmer la place de la Russie au sein du groupe, et la volonté de ses membres de ne rien céder, ni aux injonctions de l’Occident, ni aux sanctions économiques imposées à Moscou. L’objectif qu’affiche désormais cet ensemble, qui a pris de l’ampleur depuis l’invasion de l’Ukraine, est d’aller vers un rééquilibrage de l’ordre mondial, aussi bien dans ses aspects géopolitiques que dans ses aspects financiers et économiques.
Les crises financières successives, l’augmentation des taux d’intérêt, les crises de dettes et tous les règlements imposés par les institutions de Bretton Woods, dont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ont pressé les membres des Brics à prospecter davantage les voies pour réduire leur dépendance au dollar. Les sanctions économiques occidentales dirigées contre la Russie et les menaces de ceux qui commercent avec elle, ont miné la confiance dans le système économique établi depuis le second conflit mondial.
Les Brics exigent de plus en plus un rôle plus important dans les organes de gouvernance mondial et le passage vers un ordre multipolaire juste et équitable. La crise entre l’Occident et la Russie d’une part, et entre les États-Unis et la Chine de l’autre, accélèrent les transformations en cours. Malgré son poids dans l’économie mondiale, qui avoisine les 32% du PIB mondial, et une démographie de 3,2 milliards d’habitants, les cinq pays des Brics savent qu’ils ne peuvent peser contre le système actuel qu’en étant unis, et qu’en restant ouverts aux autres forces émergentes.
Les pays des Brics sont conscients des injustices qu’ils subissent collectivement. Ils ne disposent que de 15% des droits de vote à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, tandis que leur PIB (31,5%) est supérieur à celui du G7 (30,7%) pour l’année en cours. Les pronostics prévoient qu’ils seront à 35% du PIB mondial en 2028, bien avant le G7 qui, lui, en sera à 27,8%. Avec les nouvelles adhésions prévues, la physionomie de l’économie mondiale serait encore plus accentuée.
L’Algérie bientôt membre des Brics ?
Les thèmes que les pays des Brics aborderont lors de ce sommet tourneront autour des sujets économiques qui tendent à mener vers un vrai rééquilibrage de l’économie mondiale. On y abordera la lutte contre le protectionnisme des pays du G20, la gouvernance du système monétaire international et la réforme des institutions financières internationales. La mobilisation des fonds de la nouvelle banque de développement pour financer les infrastructures des pays membres sera aussi au cœur des débats.
Les nouvelles adhésions prendront également une large place. On annonce qu’au moins treize nations ont témoigné leur intérêt pour rejoindre les Brics. Parmi eux l’Iran, le Mexique, l’Argentine, l’Arabie saoudite, l’Algérie et bien d’autres. Chacun de ces pays a ses propres raisons, économiques ou politiques, pour demander à rejoindre le club. Les dirigeants des Brics restent, quant à eux, prudents pour accepter des pays dont les économies ne sont pas encore assez diversifiées, ou n’enregistrent pas des taux de croissances similaires aux autres membres.
Parmi tous ces nouveaux prétendants, l’Algérie semble la plus déterminée à vouloir adhérer aux Brics. Si de telles adhésions se font généralement dans la discrétion, Alger en a fait une politique nationale de mobilisation tous azimut pour la conquête d’un prestige international. Elle y a mis les pressions et le lobbying nécessaires. Le président s’est rendu en Russie et en Chine, quand le chef des armées s’est rendu au Brésil pour promouvoir cette candidature. Mal dans sa géographie, Alger cherche à adhérer aux Brics pour marquer son opposition à l’Occident et à leurs alliés dans la région, au moment où l’Union du Grand Maghreb est laissée à l’abandon.
C’est en novembre 2022 que l’Algérie annonçait avoir déposé officiellement sa demande de rejoindre les Brics. Pour le président Tebboune, cette adhésion permettrait à son pays de s’éloigner de l’attraction des deux blocs, comme si la Russie et la Chine ne figuraient pas parmi les membres des Brics. C’est cette même logique qu’il a réitérée lorsqu’il s’est rendu en Russie et en Chine en juillet dernier. Il avait ouvertement affirmé qu’Alger cherchait à adhérer aux Brics pour sortir de l’hégémonie du dollar et de l’euro.
Les Brics, une alternative au dollar américain pour l’Algérie
On se demande dès lors pourquoi un tel discours maximaliste est tenu par un chef d’État, censé promouvoir les intérêts de son pays, alors que son intégration au sein des Brics n’est pas encore entérinée. Une telle déclaration ne pouvait que mettre en porte-à-faux son pays, dont l’économie et le commerce se font toujours en dollar et accessoirement en euro, tout en lui attirant l’animosité des Occidentaux.
L’économiste Alexandre Kateb semble comprendre cette volonté ardente de l’Algérie d’adhérer aux Brics. Il déclarait à la radio RFI en août 2022 que l’entrée de l’Algérie dans ce club lui permettrait d’avoir des relations avec ces grandes puissances émergentes et de rehausser son statut diplomatique. Il ajoutait qu’il pourrait y avoir aussi des opportunités économiques, notamment à travers la banque des Brics et son système financier alternatif au dollar américain.
Pour adhérer aux Brics, l’Algérie a davantage fait valoir son porte-monnaie que la diversité de son économie, élément essentiel à toute adhésion à cet ensemble. En juillet dernier, Alger a proposé d’injecter un milliard et demi de dollars à la nouvelle banque de développement des Brics pour faciliter son entrée au sein du club. L’objectif ultime pour les responsables algériens est de pouvoir présenter au peuple cette future adhésion comme une victoire sur l’Occident honni.
Pour le président Tebboune, l’Algérie a tous les attributs nécessaires pour faire partie des Brics. C’est tout au moins ce qu’il annonçait lors de ses périples à l’étranger. C’est un pays influent sur la scène africaine, et stratégique pour ses ressources énergétiques, disait-il. Les Brics lui ont signifié que cela n’était pas suffisant. Pour eux, toute accession est tributaire de la poursuite des efforts en matière d’investissements, de développement économique et humain et de diversification des exportations.
C’est certainement en raison de ces exigences que le président algérien a dû rétropédaler lors de son interview à Al Jazeera en avril dernier. Il y annonçait, sans grande conviction, que son pays adhèrerait aux Brics en tant que pays observateur dans un premier temps. Mais depuis ses récentes visites en Russie et en Chine, il a placé la barre plus haut en demandant tout bonnement une adhésion totale. Dans cette démarche, l’Algérie sait qu’elle peut compter sur l’appui inconditionnel des autorités sud-africaines.
L’Afrique du Sud, un soutien de taille
L’Afrique du Sud, seul pays africain pour le moment à faire partie des Brics, milite pour avoir l’Algérie au sein de cet ensemble. Un membre situé au nord du continent, avec qui elle partage de surcroît une certaine proximité idéologique, ne peut que lui être utile. L’adhésion de l’Algérie lui serait d’un atout supplémentaire pour renforcer son leadership régional et réorienter l’ensemble du continent vers ce nouveau bloc qu’est le Brics.
L’invitation faite par Pretoria aux pays africains de venir discuter, en marge de ce sommet, de l’intégration continentale est une initiative qui va dans ce sens. Mais l’agenda sud-africain n’est pas forcément celui des autres membres des Brics. Ceux-ci sont d’abord animés par leurs propres intérêts et par l’instauration d’un nouvel ordre économique international dans un monde multipolaire plus équitable et plus profitable pour eux-mêmes.
La grande leçon qui doit être tirée de l’expérience des Brics, c’est que rien ne prédestinait ses cinq membres à travailler en commun alors que les cinq autres de l’Union du Grand Maghreb, dont fait partie l’Algérie, est en état de mort cérébrale. Bien que les premiers soient distants géographiquement, et n’aient ni liens historiques, ni affinités idéologiques, ils sont en train de créer une nouvelle dynamique à travers une communauté de destin et d’intérêts.
Les responsables algériens, qui font une fixation sur les Brics et tiennent absolument à y adhérer avec un agenda exclusivement politique, doivent méditer ce succès et éventuellement s’en inspirer pour le bénéfice de notre région, qui a tant besoin d’unir ses forces économiques dans un monde en totale refonte et en mutation permanente.
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