La stratégie perdant-perdant de Trump
BERLIN – Selon toute vraisemblance, ni lui ni ses conseillers n’en ont la moindre idée. Peut-être parce que rien de tout cela n’arrivera.
Certes, le retrait opéré par Trump du Plan d’action global commun (Joint Comprehensive Plan of Action – JCPoA) remplit une de ses principales promesses de campagne. Le problème, c’est que ni lui ni ses conseillers ne semblent avoir réfléchi à ce qui se passerait après.
L’une des rares constantes de la méthode de gouvernement de Trump est sa détermination à s’assurer l’appui du cœur de son électorat. Et comme il a aussi fait campagne sur le désengagement de l’Amérique, on peut sans trop se risquer estimer que ses électeurs ne souhaitent pas voir les Etats-Unis se lancer dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Une conflagration militaire avec l’Iran ferait encore plus de victimes, sans compter qu’elle serait encore moins susceptible de déboucher sur une victoire, que les guerres menées précédemment par les Etats-Unis en Afghanistan et en Irak.
La pression conduit à la confrontation militaire
Pour sa part, Trump souhaite sans doute éviter une guerre tout en continuant à augmenter les pressions sur le régime iranien. Toutefois, la ligne de partage entre les deux options, dans l’environnement politique du Golfe persique, n’est pas d’une grande netteté. Et l’expérience montre que les pressions, au-delà d’un certain seuil, créent souvent les conditions d’une confrontation militaire.
A l’inverse de son conseiller pour la sécurité nationale John Bolton, aux tendances bellicistes, Trump affirme que le changement de régime par la violence ne fait pas partie des objectifs de sa politique iranienne. Il agit pourtant exactement comme si les néoconservateurs qui conduisirent le président George W. Bush à intervenir en Irak dictaient encore leur loi.
Cette situation est d’autant plus dangereuse que les marges de manœuvre des dirigeants américains au Moyen-Orient se sont nettement réduites depuis 2003. La position stratégique de l’Iran est beaucoup plus solide qu’elle ne l’était alors, précisément parce que la guerre d’Irak a fait tomber son grand rival régional. Qui plus est, loin d’être isolé, l’Iran pourrait compter, dans l’éventualité d’une escalade militaire, sur le soutien matériel et diplomatique tant de la Russie que de la Chine.
La politique iranienne de l’Occident se berce d’illusions, au moins depuis la chute du shah, en 1979. Sous la houlette des Etats-Unis, elle n’a longtemps juré que par les sanctions, pour contraindre le régime iranien à changer d’orientations et de comportement. Mais la méthode, qu’aggravent les nombreuses autres erreurs commises dans la région par les Américains, a surtout servi à renforcer l’Iran, dont les forces militaires, propres ou à sa solde, sont désormais présentes en Irak, en Syrie, au Liban – jusqu’à la Méditerranée et à la frontière nord d’Israël. Et si l’économie iranienne plie sous le poids des sanctions, elle ne rompt pas. Quant à l’appareil de sécurité, il ne montre pas la moindre fissure.
En réponse à la décision qu’a prise Trump de dénoncer le JCPoA et d’imposer de nouvelles sanctions, l’Iran a menacé de reprendre son programme d’enrichissement d’uranium à des fins militaires. Si le régime devait acquérir l’arme nucléaire, la probabilité immédiate d’une guerre ou d’une course aux armements dans la région, et la menace qu’elle ferait peser sur la sécurité de l’Europe, deviendrait non négligeable.
C’est précisément pour éviter d’en arriver là que les Européens avaient lancé les négociations avec l’Iran sur le nucléaire au début des années 2000, après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. Mais dans l’ensemble, la stratégie occidentale n’évolua pas avant l’arrivée du président des Etats-Unis Barack Obama. Au regard de tant d’avancées réalisées dans les années Obama, les régressions consécutives à l’arrivée de Trump montrent clairement que l’Europe est à elle seule trop faible pour dissuader l’Iran de reprendre son programme d’armes nucléaires.
L'entêtement de l'Iran
Outre la non-prolifération, il est utile de rappeler que le JCPoA avait aussi été conçu pour réintégrer l’Iran dans la communauté internationale. A l’instar des Européens, l’administration Obama reconnaissait que l’isolement de l’Iran ne résolvait rien et qu’il fallait absolument éviter une nouvelle guerre dans la région. En faisant machine arrière, Trump a condamné la seule voie qui permettait d’avancer.
L’Iran est depuis plus de deux mille ans une entité politique et culturelle distincte dans la région; il ne va plus nulle part. La seule question qui vaille est celle du rôle que cette ancienne et fière civilisation devrait jouer dans la région et dans le monde en général. Faute d’une réponse satisfaisante, c’est tout le Moyen-Orient qui restera frappé d’instabilité, et le risque d’une guerre s’étendant bien au-delà des frontières régionales ne cessera de croître.
Depuis le début du retrait partiel des troupes américaines du Moyen-Orient, sous le mandat de Barack Obama, l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël se disputent la domination régionale. Le JCPoA ayant pu laisser augurer d’un rapprochement des Etats-Unis avec l’Iran, il n’a pas calmé les tensions entre ces rivaux de longue date. Dans le même temps, l’Iran a renforcé sa position et étendu sa présence dans la zone lors de la guerre civile syrienne et des autres conflits qui s’y sont déclarés. Saoudiens et Israéliens étant eux-mêmes sur des charbons ardents, une reprise du programme iranien d’armement nucléaire pourrait faire basculer la région dans une guerre lourde.
Il faudra déployer de réels efforts diplomatiques pour dissuader l’Iran de se doter d’armes nucléaires et pour que se définisse un rôle régional et international constructif de la République islamique. Même alors, la stabilisation de la région devra venir de l’intérieur; les expériences du siècle passé le montrent.
En se retirant sans bonne raison du JCPoA, Trump s’est perdu dans le dédale iranien. Il pourrait bientôt parvenir à la croisée des chemins, sans autre issue que perdre la face ou déclencher une confrontation militaire. Qu’il choisisse l’une ou l’autre voie, il mécontentera ses partisans et rendra le Moyen-Orient, donc le monde avec lui, plus dangereux.
Traduit de l’anglais par François Boisivon
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