Au Maroc, la richesse augmente mais tous les ménages ne le ressentent pas
La croissance est bien là, mais elle se voit moins dans le revenu des ménages. Entre 2014 et 2024, la part qui revient aux salaires a reculé (de 38,4% à 33,8%), tandis que la part captée par les entreprises et les indépendants a augmenté. ANALYSE.
Qui capte la valeur ajoutée au Maroc, et pourquoi une partie des ménages a le sentiment que la croissance ne tombe pas dans ses poches, même lorsque les agrégats se portent mieux ?
La question n’est pas morale, elle est comptable, car elle relève de la manière dont la richesse créée dans l’économie est distribuée entre les différents revenus.
Pour apporter une réponse à ces questions, Médias24 analyse comment la valeur ajoutée créée chaque année se répartit entre salaires, excédent d’exploitation, revenu mixte et prélèvements.
Avant d’analyser le cas marocain, il est utile de situer un ordre de grandeur international afin d’éviter les comparaisons approximatives.
Le rapport de l’Organisation internationale du travail "Labour income share and distribution" (p. 30) indique, ainsi, qu’une moyenne d’environ 53,1% du PIB peut être observée pour les pays disposant de données complètes, tandis que pour les pays où la mesure est plus difficile – ce qui correspond souvent aux économies émergentes et en développement –, cette part est sensiblement plus faible, autour de 45% à 50%, en raison notamment du poids du revenu mixte et de l’emploi informel.
À noter qu’une estimation rigoureuse du partage repose sur la valeur ajoutée plutôt que sur le PIB. C’est le choix retenu ici, car le PIB inclut les impôts nets sur les produits, qui ne rémunèrent ni le travail ni le capital.
Dix ans de réallocation interne de la richesse
Entre 2014 et 2024, la part salariale, mesurée par la rémunération des salariés rapportée à la valeur ajoutée brute, diminue progressivement, passant de 38,4% à 33,8%.
Le mouvement n’est pas parfaitement linéaire, mais la tendance est claire. Après une relative stabilité autour de 36-37% sur la seconde moitié des années 2010, le décrochage s’accentue à partir de 2021 et devient très visible en 2023-2024.
En parallèle, la part de l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte augmente, passant de 60,7% à 65,4%, traduisant un déplacement progressif de la répartition de la valeur ajoutée. Il s’agit d’un zero-sum game, ce que l’un perd, l’autre le gagne.
Ce décalage explique pourquoi la croissance peut être réelle et mesurable au niveau macroéconomique, tout en étant perçue comme moins tangible par une grande partie des ménages.
Implications macroéconomiques et sociales
La baisse de la part salariale dans la valeur ajoutée n’est pas un simple détail. C’est un signal de réallocation interne de la richesse créée, qui modifie directement la capacité de la demande intérieure à porter la croissance.
Dans une économie comme le Maroc, où la consommation des ménages constitue une composante majeure de la demande (plus de 60%), la dynamique des revenus du travail salarié est un des canaux les plus directs par lesquels la croissance devient visible pour la population. Quand ce canal se rétrécit, la croissance peut rester réelle, mais elle devient moins diffuse.
Les données du HCP montrent d’ailleurs que la consommation reste étroitement liée au revenu disponible. Lorsque celui-ci progresse, la consommation suit la même trajectoire, même dans un contexte d’inflation plus faible.
La propension moyenne à consommer, mesurée par le ratio consommation sur revenu disponible, se situe globalement entre 88% et 90% sur la période 2014-2024. Cela signifie que la dynamique de la consommation ne dépend pas seulement des prix, mais aussi, et surtout, de l’évolution des revenus effectivement distribués aux ménages.
Un autre constat important concerne la propension marginale à consommer (PMC)*, qui mesure la part d’un revenu additionnel transformée en consommation. Sur la période 2014-2024, elle ressort à 91,6%. Autrement dit, chaque dirham supplémentaire de revenu disponible s’est traduit, en moyenne, par 0,92 dirham de consommation supplémentaire.
Et c’est là que la déformation du partage de la valeur ajoutée devient un problème. La demande intérieure devient moins portée par les ménages, et la croissance dépend davantage d’autres moteurs, notamment l’investissement et la dépense publique, largement financés par l’endettement.
Cette lecture aide à comprendre un paradoxe fréquent. Le pays peut créer des emplois, afficher une croissance respectable et une désinflation remarquable, tout en laissant une partie des ménages avec l’impression d’une stagnation.
Ce n’est pas nécessairement une contradiction. Si les emplois créés sont majoritairement à bas salaire, si les gains de productivité ne sont pas redistribués vers le salariat, ou si le poids relatif du salariat recule dans la valeur ajoutée, l’amélioration du revenu moyen et du pouvoir d'achat peut rester limitée.
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NB :
- Il est important d’interpréter ces constats avec prudence. Le bloc formé par l’excédent brut d’exploitation et le revenu mixte ne correspond pas uniquement aux revenus du capital au sens strict. Le revenu mixte inclut une composante de travail, notamment celui des indépendants et des petites activités.
- Toutes les données utilisées sont publiques et proviennent du HCP, à partir des comptes non financiers de l’économie et des ménages.
-* : la PMC est estimée à partir de la variation de la consommation des ménages rapportée à la variation de leur revenu disponible.
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