Offensive israélienne sur Gaza : analyse d’un parti pris médiatique français (Boniface)

Au Maghreb et dans de nombreux pays du Sud, le traitement de l’offensive israélienne à Gaza par les médias français irrite, voire scandalise les masses. L’occasion d’interroger le géopolitologue Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques, sur les ressorts d’un parti pris médiatique clairement assumé qui tranche, selon lui, avec l'état d'esprit de l’opinion publique française.

Offensive israélienne sur Gaza : analyse d’un parti pris médiatique français (Boniface)

Le 29 novembre 2023 à 18h43

Modifié le 30 novembre 2023 à 7h06

Au Maghreb et dans de nombreux pays du Sud, le traitement de l’offensive israélienne à Gaza par les médias français irrite, voire scandalise les masses. L’occasion d’interroger le géopolitologue Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques, sur les ressorts d’un parti pris médiatique clairement assumé qui tranche, selon lui, avec l'état d'esprit de l’opinion publique française.

Que faut-il penser des couvertures médiatiques des chaînes d’information françaises qui donnent l’impression de soutenir sans aucune réserve, voire d'être des auxiliaires décomplexés du gouvernement israélien ? Médias24 a sollicité une des rares voix dans l’Hexagone qui osent critiquer cette situation.

Médias24 : Vingt ans après la parution de votre livre intitulé Est-il permis de critiquer Israël ?, est-il devenu totalement interdit de critiquer la politique de ce pays dans les médias français ?

Pascal Boniface : Pas totalement interdit, mais il est vrai que ceux qui reprennent les éléments de langage de l’armée israélienne sont beaucoup plus nombreux qu’en 2003, et que lorsqu’ils sont interrogés dans les médias, personne ne leur fait remarquer qu’ils ne développent pas une analyse autonome.

Pour résumer, on peut encore critiquer Israël, mais ceux qui se risqueront à cet exercice auront beaucoup plus de difficultés à s’exprimer dans certains médias et ne seront pas majoritaires, loin s'en faut.

- Pourquoi tout le monde au Maghreb, et plus généralement en Orient, est-il choqué par le deux poids deux mesures des médias français sur le traitement des événements en Ukraine et en Palestine ?

- Parce que c’est tout simplement une réalité que j’avais d’ailleurs déjà signalée dans mon livre Guerre en Ukraine, l’onde de choc géopolitique, paru en août dernier, avant le déclenchement des événements actuels.

À cette occasion, je disais que tout ce que l’on racontait sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine venait contredire les postures occidentales sur le conflit du Proche-Orient.

Dans ce livre, j’avais mis en avant le fait que l’on condamnait très fermement l’acquisition, par la force et par la Russie, des territoires ukrainiens, ce qui paraissait légitime moralement et juridiquement, mais que l’on n’avait pas du tout le même type de condamnation lorsqu’il s’agit des territoires palestiniens, notamment de Jérusalem-Est qu’Israël a annexé par la force.

 Si quelques intellectuels continuent à avoir une parole libre, certains se sont engagés de façon militante auprès d’Israël (...). Enfin d’autres intellectuels qui ne tiennent pas les mêmes propos en privé qu’en public le font par lâcheté

- Les intellectuels craignent-ils de prendre parti pour la cause palestinienne sous peine d’être blacklistés par les médias français, ou d’être accusés d’antisémitisme comme vous l’avez été ?

- Il y a des gens qui le font quand même, mais il est vrai que le fait de critiquer la politique israélienne − et non pas l’existence d’Israël ou le fait de s’attaquer au peuple juif en tant que tel − peut conduire très rapidement à l’accusation d’antisémitisme, qui est devenue le rayon paralysant de la pensée actuelle.

Les intellectuels sont en effet confrontés à une stratégie très élaborée et efficace qui consiste à qualifier d’antisémite toute critique visant Israël, et on voit ce qui peut arriver à ceux qui s’y risquent comme moi.

Cela dit, il y a quand même des intellectuels juifs qui continuent à critiquer Israël. Si quelques-uns continuent à avoir une parole libre, certains se sont engagés de façon militante auprès d’Israël, souvent sans véritable connaissance, et d’autres encore à cause d’un sentiment de culpabilité qui persiste après la Shoah.

Enfin, une dernière partie d'intellectuels qui ne tiennent pas les mêmes propos en privé qu’en public le font par pure lâcheté.

- Partant de ce constat, le monde académique que vous représentez est-il encore libre de s’exprimer ?

- Pour ma part oui, grâce aux réseaux sociaux et aux 284.000 abonnés de ma chaîne YouTube.

Je me dois cependant de préciser que je suis interdit dans de nombreux médias français et que la situation ne risque pas de s’arranger, plus d’ailleurs pour mes critiques d’un certain nombre d’intellectuels que pour celles contre la politique d’Israël.

En effet, le fait de s’attaquer au milieu médiatique n’est pas du tout apprécié par certaines de ses figures.

Pour vous répondre clairement, on voit beaucoup de gens qui racontent des énormités et des mensonges éhontés en faveur d’Israël qui ne sont pas contredits, alors que personne n’a jamais été sanctionné pour avoir été du côté d’Israël en proférant des contre-vérités.

A contrario, si l’on s'aventure à critiquer le gouvernement israélien, il sera beaucoup plus difficile de se faire entendre.

C’est donc une situation un peu contrastée, ce n’est pas une censure totale, mais disons que le flux naturel de la parole n’est pas totalement respecté.

- Comment peut-on expliquer le parti pris décomplexé des médias français, tout est désormais permis sans crainte de sanction ?

- La question est en effet d’actualité, car nous avons vu des gens soutenir sans vergogne que tous les morts n’avaient pas la même valeur et qu’il y avait des morts qui comptaient plus que d’autres.

Partant de cette différence de traitement et d'absence de réaction, on peut dire par conséquent que les sanctions sont à géométrie variable en France.

- Après près de deux mois d’offensive israélienne soutenue par la France, sentez-vous un changement de perception chez l’opinion publique ?

- Il y a en effet une coupure entre une grande partie de l’opinion publique française, qui est majoritairement émue par ce qui se passe à Gaza, et le bruit médiatique général qui donne l’impression d’une sensibilité aux souffrances israéliennes et d’une indifférence aux souffrances palestiniennes.

Je ne pense pas que la France soit devenue plus hostile, mais plutôt moins sensible à la cause palestinienne

- La réception par le public français de la récente caricature de l’émission "L’heure des pros" de Pascal Praud, par l’humoriste Malik Bentalha, semble aller dans ce sens ?

- Son succès, soit plus de 30 millions de vues il y a trois jours et je ne sais combien aujourd’hui, montre justement et surtout que les Français ne sont pas dupes de l’image déformée que renvoient les médias.

- Comment la France est devenue l’un des pays les plus hostiles à la cause palestinienne, après les présidents de Gaulle ou Chirac qui y étaient bien plus favorables ?

- Je ne pense pas que la France soit devenue plus hostile, mais plutôt moins sensible à la cause palestinienne.

Cela s’explique par un militantisme sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui est beaucoup moins mobilisé et important que lors du siècle passé.

Ce tournant est arrivé après la fin de la présidence de Jacques Chirac, soit au début de celle de Nicolas Sarkozy, et s’est confirmé avec François Hollande, qui avait pourtant promis lors de sa campagne électorale de reconnaître la Palestine... et ne l’a pas fait.

Dans le droit fil de ses prédécesseurs, le président Macron, qui s’était pourtant réclamé du mitterrandisme, apparaît aujourd'hui beaucoup plus proche d’Israël que des Palestiniens.

Cela s'explique par le fait que les élites françaises sont plus facilement occidentalistes, dans le sens où elles baignent dans un courant intellectuel occidentaliste, et qu'elles considèrent Israël comme un pays occidental au milieu d'une région orientale.

Entre le retour de l’occidentalisme en France et la crainte extrêmement forte d’être accusé d’antisémitisme, le soutien à la cause palestinienne devient donc vite assimilé à de l’antisémitisme ou à des courants islamistes.

- La complicité des pays occidentaux est-elle une donnée du problème palestinien ?

- Bien sûr, car sans leur soutien, Israël n’aurait jamais pu conserver impunément les territoires palestiniens comme il le fait actuellement.

Ce soutien occidental à la politique d’Israël est d’ailleurs de plus en plus reproché dans le reste du monde, notamment par la Russie et la Chine qui mettent en avant le deux poids deux mesures.

On ne peut, en effet, pas dire que les bombardements russes en Ukraine sont inadmissibles et qu’il s’agit de légitime défense lorsqu’il est question de Gaza, surtout lorsque l'on sait que le nombre de morts civils, en moins de deux mois d’offensive israélienne, a très largement dépassé celui des victimes civiles en Ukraine.

- Avec 16.000 victimes, peut-on parler de génocide ou d’épuration ethnique ?

- Je pense qu’il faut employer les termes avec prudence. Le terme plus approprié que celui de génocide est celui de crime de guerre, et peut-être par la suite de crime contre l’humanité.

Concernant l’épuration ethnique, elle est peut-être en cours, mais il est encore trop tôt pour l'affirmer.

Cela dit, si les 2,5 millions de Gazaouis ne peuvent pas rester à Gaza, il y aura bien une épuration ethnique pilotée par Israël.

Au-delà des questions morales et éthiques, il en va de l’intérêt des pays occidentaux que l'Etat palestinien existe

- Lorsque l’on sait qu’un ministre du gouvernement Netanyahou n’a pas exclu d’utiliser l’arme atomique pour tuer un maximum d’habitants de Gaza, une autre de réinstaller les Gazaouis ailleurs, est ce que la prochaine étape sera d’annexer la bande de Gaza ?

- Je n’y crois pas vraiment à ce scénario parce que le gouvernement actuel d’Israël irait trop loin.

Annexer voudrait dire contrôler directement alors que le blocus qui empêche les Gazaouis de vivre est bien plus confortable et maîtrisable pour Israël que l’annexion.

Cependant, alors que le président Joe Biden affirme vouloir relancer la solution à deux Etats, Netanyahou, de son côté, est en train de réactiver le processus de colonisation en Cisjordanie ; ce qui constitue un véritable bras d’honneur à son allié américain.

Il y a donc un vrai paradoxe dans cette alliance, car si Israël dépend étroitement de leur aide militaire et économique, la réalité montre que les Américains ont très peu, voire aucune influence sur le gouvernement israélien.

- Y a-t-il un vrai risque d’embrasement régional ?

- Pour l’instant non, parce que l’Iran pourrait jouer sa survie en s'investissant directement, et que son régime préfère clairement rester au pouvoir plutôt que l’avènement d’un État palestinien.

De plus, le Hezbollah semble avoir renoncé à ouvrir un deuxième front pour soulager le Hamas, mais il ne faut jurer de rien, car il y a parfois des engrenages qui peuvent se déclencher sans que l’on y prenne garde.

Au final, si ce scénario ne semble pas être d’actualité, on ne peut cependant pas totalement l’exclure.

- Est ce que la Palestine en tant qu’État a-t-elle encore un avenir ?

- Lors de la signature des Accords d’Oslo en 1993, je faisais partie de ceux qui pensaient que la raison allait l’emporter, mais trente ans après, l’avènement d’un État palestinien semble plus éloigné que jamais.

Mais au-delà des questions morales et éthiques, il en va de l’intérêt des pays occidentaux que cet Etat existe. Les images que nous voyons de Gaza, totalement détruite, vont en effet être un marqueur historique pour la plupart des opinions publiques et par conséquent le prix à payer pour Israël et l’Occident sera très lourd.

- Vous voulez dire que la création d’un État palestinien est inéluctable...

- Oui, sinon nous sommes partis pour des années d’affrontement où l’Occident sera tenu pour responsable de la privation des Palestiniens à disposer de leur propre Etat.

Au final, si l’occupation d’un peuple par un autre a été jugée condamnable au XXe siècle, comment pourrait-on continuer a l’accepter au XXIe siècle ?

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Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), est l’auteur de Guerre en Ukraine, l’onde de choc géopolitique (août 2023, Eyrolles), Géostratégix I et II (dessins par Tommy Dessine, décembre 2022 pour le tome I, septembre 2023 pour le tome II, éditions Dunod Graphic) et de La Géopolitique (10e édition, novembre 2023, Eyrolles).

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