IPO, ambitions, inflation, métier de la construction, entretien avec Mohammed Bouzoubaa (TGCC)

Brian Brequeville | Le 7/6/2022 à 15:18
Dans ce premier entretien accordé à la presse suite à l’IPO du groupe TGCC en décembre 2021, son fondateur Mohammed Bouzoubaa, se confie et revient sur l’évolution de son groupe. Il évoque comment TGCC fait face à la conjoncture inflationniste auprès de ses clients et fournisseurs et comment le groupe se construit, depuis quelques années, une place sur les marchés africains. Interview.

TGCC est le dernier arrivant à la Bourse de Casablanca après son IPO en décembre 2021. Le groupe, âgé de 30 ans, a commencé comme une petite entreprise familiale avant de devenir aujourd’hui l’un des acteurs de référence de la construction au Maroc.

Dans un entretien exclusif, Médias24 et LeBoursier sont allés à la rencontre du président directeur général et fondateur de TGCC, Mohammed Bouzoubaa. Le chef d’entreprise, à la base ingénieur, nous reçoit au siège du groupe pour nous parler de son histoire, sa passion de la construction et sa vision pour son entreprise.

Cela a également été l’occasion pour le dirigeant de décrypter la situation actuelle au niveau du secteur du BTP, frappé comme de nombreux autres secteurs par la forte hausse des prix des intrants. Mohammed Bouzoubaa a également évoqué les grands chantiers qui ont marqué l’histoire de TGCC, l’impact de l’inflation sur la rentabilité du groupe et sur la situation économique sectorielle ainsi que les actions prises pour limiter ces répercussions. Discret, le chef d’entreprise s’est également dévoilé sur ses débuts d’entrepreneur parti de zéro jusqu’à son ascension, sur ses ambitions africaines et sa façon de gérer le travail au quotidien. Entretien.

 

LeBoursier : l’année 2021 a été celle de l’IPO et elle a été marquée par un fort engouement des investisseurs avec une opération souscrite 22 fois, comment avez-vous accueilli cela ?

Mohammed Bouzoubaa : C’était un grand moment, avec des émotions fortes. Pour moi, c’était une fierté de voir l’engouement qu’il y avait concernant TGCC. J’aimerais remercier toutes les personnes qui ont participé à la réussite de cette IPO. Nous nous attendions à tout sauf à une souscription de 22 fois. Maintenant, il faut travailler et honorer la confiance que les gens ont placée en nous.

-Aujourd’hui, le cours a baissé de 12% en YTD. Après le bon début amorcé en janvier et février, la conjoncture catalysée par la guerre en Ukraine a affecté le cours. Comment l’interprétez-vous ?

-La crise est globale et ne touche pas uniquement TGCC. Les épargnants ont une appréhension globale vis-à-vis de la situation économique et par conséquent, il y a cette peur de l’inconnu. C’est un mécanisme tout à fait normal.

Mais franchement, l’action TGCC, je ne la regarde pas beaucoup, pour la simple raison que j’ai un objectif clair. Travailler, atteindre les objectifs et les résultats fixés, rester focalisé sur l’aboutissement des projets et trouver les solutions comme il faut.

Actuellement, nous sommes dans un contexte de guerre qui a des répercussions négatives, notamment sur l’inflation. Il a fallu trouver des actions pour contrecarrer cette situation. Personne ne prévoyait cela. Je pense que le souci, c’est aussi l’inconnu. Nous ne savons pas quand cela va s’arrêter. Il y a des répercussions marché qui sont liées à cette guerre mais il y a aussi de la spéculation sur le marché, localement et à l’international.

-D’un point de vue opérationnel, vous l’avez dit, le secteur du BTP a été affecté par les répercussions de la crise en Ukraine, notamment la flambée des matières premières. Comment cela se répercute-t-il chez TGCC ?

-TGCC agit pour revoir les leviers d’optimisation. Plusieurs actions ont été menées pour contrer ces effets de hausse des prix des intrants.

Premièrement au niveau des achats, où nous avons travaillé pour limiter les répercussions. Un comité de veille sur cette partie-là a été constitué pour regarder les prix des matières premières et voir comment elles évoluent et comment nous pouvons limiter les répercussions. Nous avons toujours travaillé en spot, sur une durée d’un mois et demi ou deux mois, par exemple sur l’acier. L’avantage que l’on a, c’est de travailler avec beaucoup de monde, que ce soit les clients, les fournisseurs ou les sous-traitants. Tous les sous-traitants ont souhaité ne pas impacter directement la charge de l’inflation sur TGCC et l’impact est donc moindre que celui que l’on pouvait imaginer.

Concernant les clients, il faut savoir qu’avec le privé, les marchés sont fermes, non révisables. Sur cette partie-là, les personnes ont été à l’écoute et nous avons obtenu des accords pour atténuer l’effet de l’inflation. Concernant les marchés publics, ils sont majoritairement révisables. Une circulaire du Chef de gouvernement pour soulager le secteur des effets de l’inflation a été publiée en avril. Je sais que cela va dans le bon sens. Nous pensons obtenir des révisions sur les marchés publics, ce qui pourra couvrir la hausse de l’inflation.

Pour les activités avec le privé, nous n’avons pas pu couvrir totalement l’inflation, mais nous parvenons à en couvrir une partie.

Je suis très confiant dans le maintien des marges pour cette année malgré la crise internationale et l’inflation

-Avez-vous obtenu des prolongements des délais au niveau de l’exécution ?

-Honnêtement non, et je suis contre cela. Prolonger les délais signifie des frais fixes plus importants, donc nous n’avons pas diminué le trend de construction, ni pour le public, ni pour le privé. La situation nous est profitable quand la construction va vite. Nous ne souhaitons pas faire traîner les choses.

Je suis très confiant dans le maintien des marges pour cette année. Nous avons eu une année 2021 très satisfaisante où nous avons engrangé de grosses commandes à hauteur de 6,6 MMDH et nous sommes sur un trend tout à fait correct pour 2022.

-Quels types de solutions opérationnelles TGCC a-t-elle mis en place pour limiter l’impact sur les marges ?

-Nous avons fait des efforts sur toutes les charges fixes, sur l’administration, le support et la direction logistique. Nous avons diminué la voilure concernant les charges fixes pour diminuer l’impact de l’inflation. Nous avons pu revoir notre système et l’optimiser à cause de la conjoncture et cela a été assez fructueux. Cela vient également accompagner une optimisation de toute notre chaîne d’approvisionnement.

-Dans ce contexte économique tendu, avez-vous observé des allongements des délais de paiements de la part des clients publics ou privés ? Si oui, de quel ordre ?

-Je pense que tout le marché vit une psychose et une crainte par rapport à l’avenir. Nous observons un léger ralentissement mais qui, pour nous, n’est pas dommageable. Nous avons une fois par semaine, un comité de suivi des recouvrements pour passer en revue toutes les créances et voir où il y a blocage.

Quand on parle de délai de paiement, ce n’est pas toujours lié au problème financier, mais plutôt la procédure pour faire aboutir le paiement, particulièrement avec l’Etat. Il faut passer par des attachements, etc… Cela peut prendre du temps. Chaque mois, nous atteignons nos objectifs en termes de recouvrement, et ce, malgré la conjoncture. Donc c’est un travail minutieux qui porte ses fruits. Cela demeure dans le rythme des années d’avant. Si l’on retire les créances anciennes, nous parlons de délais moyens de paiement qui se situent entre deux et trois mois, pas plus.

A terme, 10% de notre chiffre d’affaires proviendra de l’Afrique subsaharienne

-Parlons des activités internationales du groupe. Pourriez-vous nous rappeler les différents chantiers en cours à l’étranger. Comment vous voyez la situation évoluer sur ces marchés ?

-Actuellement, à l’international, nous travaillons surtout sur l’Afrique subsaharienne, notamment le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Je ne promets généralement rien, mais je pense que l’on a beaucoup de bonnes surprises à attendre de l’activité africaine car nous sommes sur le point de signer des contrats assez importants.

Je pense qu’à terme, 10% de notre chiffre d’affaires proviendra de ces marchés. Le seul problème est souvent lié à la vitesse d’exécution. Les démarches administratives sont plus compliquées. Nous avons signé des partenariats public privé avec les Etats et nous sommes très sereins et confiant concernant le déroulé des prochaines années.

Mais c’est un marché où il faut faire ses preuves. Nous avons commencé nos activités en Côte d’Ivoire en 2016, et aujourd’hui nous sommes à un âge mature. Nous avons une bonne réputation dans le pays. Au Sénégal, nous avons commencé en 2018 et les perspectives sont très bonnes. Nous avons construit 3 projets et nous sommes en train de négocier d’autres projets importants.

-La concurrence n’est-elle pas trop féroce sur cette région ?

-Certainement. En Côte d’Ivoire, il y a tout le monde. Mais chacun peut tirer son épingle du jeu.

-Pour un passionné comme vous l’êtes de la construction et du bâtiment, qu’est-ce qui vous attire dans la construction, c’est la technicité, l’esthétique ?

-Oui, c’est tout ça. L’architecture, le défi technique… Un beau bâtiment, quand vous le regardez, vous devez vous dire que c’est une œuvre d’artiste.

-Qu’est-ce que vous préférez parmi vos réalisations, le plus beau bâtiment, le plus technique ou bien le premier que vous avez réalisé ?

-C’est une bonne question. Vous savez, j’ai commencé tout petit, donc les premiers bâtiments que j’ai faits ont un aspect sentimental pour moi. Ce ne sont pas les plus techniques ou les plus beaux, mais je ne les ai pas oubliés.

Sur notre plaquette par exemple, nous avons mis le stade de Fès. C’est un ouvrage que nous avons fait en 2001 ou 2002. C’était l’un de nos premiers grands projets. C’est un ouvrage qui nous a fait changer de dimension. Je pense qu’actuellement, la tour Mohammed VI est un des chantiers les plus intéressants qui soit.

-Vous êtes dans les délais concernant ce projet ?

-Pas tout à fait, honnêtement. Mais c’est un ouvrage complexe où il y avait beaucoup de soucis techniques et d’études. La structure est quasiment terminée, nous sommes en train de travailler l’intérieur actuellement.

-Comment évolue le métier ? Ne devient-il pas de plus en plus technique voire technologique ?

-Il n’y a pas beaucoup d’innovation en soi, mais disons qu’elle vient plutôt dans la manière d’exécuter et d’optimiser nos procédés. Le béton et l’acier seront je pense encore utilisés dans un siècle, mais je pense qu’aujourd’hui, la méthode peut changer d’un ouvrage à l’autre. Le coffrage, les performances du béton etc… Tout cela a évolué.

A travers les années, chez TGCC, nous nous sommes dotés d’un certain nombre d’ingénieurs très performants et ils participent à l’amélioration de nos procédés par rapport à nos débuts. Au démarrage, je travaillais tout seul directement avec les chefs de chantiers. Désormais, cela a changé, naturellement. Il y a aussi l’évolution des règles environnementale qui ont modifié les façons d’utiliser les matériaux. Nous sommes triplement certifiés ISO 9001, 14001 et 41001.

-A quoi ressemble une journée type pour vous ?

-Une journée type commence très généralement par les chantiers. Je préfère ne pas prendre de rendez-vous en début de matinée car de 8h à 11h30, je suis sur les chantiers. J’aime y aller pour me nourrir du travail et contrôler. C’est un métier qui me tient beaucoup à cœur et j’y vais pour rencontrer mes ingénieurs, chefs de chantiers et recadrer certaines choses au besoin. C’est un métier où le contact est très important. Je suis un manager certes, mais mon amour à ce métier fait que la visite de chantier est pour moi quelque chose d’instinctif.

J’ai des déplacements réguliers à Marrakech ou encore Tanger. Pour les activités africaines, je m’y déplace en général tous les trimestres. Mais nous avons bien sûr une équipe sur place. Nous avons un directeur qui passe la moitié de son temps en Côte d’Ivoire.

-Si vous aviez des conseils à donner à quelqu’un de jeune qui aimerait débuter, que lui diriez-vous ? Et selon vous quelles sont les erreurs à ne pas commettre ?

-Il est vrai que TGCC est un bel exemple à ce niveau-là. J’ai commencé à zéro et j’ai réussi avec mes collaborateurs à bâtir une entreprise qui est une fierté pour moi et mon entourage.

Concernant les erreurs, je dirais qu’il faut éviter d’investir sans avoir bien étudié la situation au cas par cas. Nous avons quelques exemples d’échecs comme la participation à création d’une société d’énergie qui n’a pas marché à cause de l’étude qui n’avait pas été mûrement réfléchie. Chaque projet doit être bien pensé et évalué pour savoir si les choses sont faisables.

Désormais, nous sommes entourés de personnes qui nous conseillent. Je suis assez téméraire donc il est nécessaire de tenter des choses, mais je le suis de moins en moins. Nous avons investi sur pas mal de choses et nous allons élargir sur différents lots, comme le lot technique, la diversification et l’internationalisation, notamment avec l’ouverture de nouveaux pays africains. Nous avions annoncé que nous allions lancer les activités dans un nouveau pays tous les deux ans. Nous n’avions pas pu le faire à cause du Covid, mais je pense que la dynamique est relancée et nous permettra d’agrandir notre portefeuille et notre chiffre d’affaires.

>>> Lire aussi : IPO de TGCC : Ce qu’il faut savoir sur le nouvel arrivant en bourse et ses perspectives

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