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Sécheresse, stress hydrique, monde rural : une conversation avec Tariq Sijilmassi (2/3)

INTERVIEW. Fin connaisseur et grand passionné du monde rural, le président du directoire du Crédit Agricole du Maroc évoque, dans cet entretien, la situation du secteur agricole en cette année de sécheresse, la problématique de l’eau ainsi que les résultats et la stratégie de la banque qu’il dirige.

Sécheresse, stress hydrique, monde rural : une conversation avec Tariq Sijilmassi (2/3)

Le 10 avril 2022 à 17h27

Modifié 11 avril 2022 à 17h31

INTERVIEW. Fin connaisseur et grand passionné du monde rural, le président du directoire du Crédit Agricole du Maroc évoque, dans cet entretien, la situation du secteur agricole en cette année de sécheresse, la problématique de l’eau ainsi que les résultats et la stratégie de la banque qu’il dirige.

Après la première partie de notre conversation avec Tariq Sijilmassi sur les effets de la sécheresse et son impact sur le monde rural, nous abordons, dans cette deuxième partie de l’interview, un paramètre qui risque de bouleverser la politique agricole du pays : la variable eau.

Cette année, en raison de la sécheresse et de la baisse historique des réserves des barrages, les autorités ont été obligées de faire un arbitrage douloureux, en sacrifiant l’agriculture pour servir l’eau potable à la population de certaines zones.

Comment Tariq Sijilmassi appréhende-t-il cette problématique ? Pense-t-il que le Maroc aurait pu faire de meilleurs choix pour ne pas aboutir à cette situation ? Peut-on continuer selon la même logique, avec cette donnée devenue structurelle de la rareté de l’eau ? Y a-t-il menace sur la production agricole marocaine ?

Des questions auxquelles le patron du Crédit Agricole du Maroc répond, encore une fois, avec franchise et sans langue de bois, en attendant la troisième partie de cette conversation qui portera sur la banque qu’il dirige, son statut, ses performances et sa stratégie.

Médias24 : Pour reprendre l’image du portefeuille boursier que vous avez utilisée dans la première partie de cet échange, l’optimisation de la gestion de tout portefeuille se fait sous contraintes. Dans l’agriculture, il y a une contrainte majeure qui entre en jeu, et qui risque de chambouler la répartition des actifs, c’est la rareté de l’eau et le stress hydrique. Peut-on se permettre, au Maroc, de maintenir des cultures très consommatrices en eau et qui sont dirigées essentiellement vers l’export, comme c’est le cas pour la tomate ou la pastèque à Zagora ?

Tariq Sijilmassi : Ce sont de mauvais procès qui sont faits. On utilise toujours des cas extrêmement marginaux, notamment celui de la pastèque de Zagora, pour tirer des conclusions générales sur la politique agricole. Pour le cas spécifique de Zagora, il y a un problème d’eau structurel, qui est indépendant de la pastèque…

Si on veut juger la politique agricole par quelques hectares micro-localisés, ce n’est pas fair-play 

– Et pourquoi a-t-on choisi d’y planter des pastèques ? C’est cela la question que se posent les Marocains…

– On ne va pas juger toute la politique agricole du Maroc par une dizaine d’hectares de pastèque à Zagora. A un moment donné, il faut être fair-play. Mettez-vous à la place du petit fellah de Zagora qui cultive des pastèques. Il vous dira une seule chose : j’y ai vu mon intérêt. On ne va pas demander au petit fellah de Zagora de se substituer à l’Etat et de gérer des problématiques de stress hydrique.

– Et pour le cas de la tomate, que répondez-vous à ceux qui disent que le Maroc exporte son eau ? S’agit-il d’un cliché ?

– En fait, il y a une rationalité économique qui est là. On a en face de nous des gens qui sont demandeurs de tomates. D’ailleurs, cette année, le ministère a été obligé de réduire un peu les exportations pour laisser la tomate sur le marché marocain, tellement le produit a été demandé à l’étranger. On a eu le problème à l’envers…

– Mais cela était lié à la hausse des prix de la tomate sur le marché local ; l’Etat voulait rééquilibrer l’offre et la demande…

– Oui, en effet. Mais cela prouve que notre tomate est fortement demandée à l’étranger. Et qu’il y a une rationalité économique derrière cette culture. La tomate se vend à 6 euros sur le marché européen, faites le calcul à combien elle est produite au Maroc, et vous vous retrouvez dans une super rationalité économique. Quand vous avez un produit qui se vend, il faut le vendre.

– Même si ce produit épuise les ressources en eau du pays qui, elles, n’ont pas de prix ?

– Vous savez aujourd’hui quels sont les produits les plus consommateurs en eau ? Ce sont les cultures bio.

Allez expliquer aux bienpensants qui nous disent qu’il ne faut pas faire de la tomate, qu’il ne faut pas faire non plus des cultures bio. Et je ne suis pas contre les cultures bio.

La problématique hydrique est une des composantes de la composition du portefeuille d’activités au Maroc, on est bien d’accord. Cela dit, on a eu plusieurs politiques successives de l’eau, dont certaines sont quasiment achevées et d’autres en cours. C’est une problématique qui est prise très au sérieux.

Et je peux vous citer trois ou quatre de ces politiques qui ont déjà donné leurs fruits ou qui les donneront dans le futur. L’un des projets du règne du Roi Hassan II était la politique des barrages. C’est un projet structurant qui nous permet d’avoir aujourd’hui presque 1,6 million d’hectares de superficies irriguées. Maintenant, quand il y a une accumulation d’années de sécheresse, leur réserve baisse, parce qu’ils n’ont pas été conçus dès le départ pour résister à trois ou quatre années de sécheresse.

Il y a également la politique des bassins versants qui est en train de se déployer. Il y a des bassins qui ont des excédents d’eau, et d’autres qui sont en déficit. De ce que j’en sais – et je ne suis pas un politique, mais un banquier -, la connexion des deux sera faite, et la mise en œuvre de cette politique des bassins versants est aujourd’hui une réalité.

Vous avez aussi toute la politique de la rationalisation de l’utilisation de l’eau, à travers la généralisation de la micro-irrigation. Quand on a commencé le Plan Maroc vert il y a quinze ans à peu près, les superficies micro-irriguées étaient minoritaires. Aujourd’hui, la quasi-totalité des cultures arboricoles est micro-irriguée, et une bonne partie des cultures maraîchères l’est également. C’est très significatif.

Il y a aussi la politique du dessalement qui est lancée. La station de Chtouka Ait Baha est en train de sauver Agadir aujourd’hui. Et plusieurs autres projets seront lancés un peu partout dans le pays.

A mon avis, le grand programme d’investissement qui sera lancé ces prochaines années, c’est monter des unités de dessalement un peu partout

– Vous pensez que le dessalement sera la solution qui va résoudre cette problématique de l’eau au Maroc ?

– Nous revenons d’Israël dans le cadre d’une mission avec la CGEM et, là-bas, 100% de l’eau agricole est de l’eau dessalée. C’est un pays beaucoup plus petit, mais ils ont les mêmes problématiques que nous. C’est un pays semi-aride, qui connaît des phénomènes de désertification et a un accès sur la mer. Il y a beaucoup de similarités avec le Maroc. Au Maroc, nous avons plus de 3.000 km de côtes et, à mon avis, le grand programme d’investissement qui sera lancé ces prochaines années, c’est monter des unités de dessalement un peu partout.

Il faut se donner un peu de temps. Et vous n’allez pas sacrifier votre place sur les marchés mondiaux dans l’orange ou la tomate, en attendant d’avoir une industrie de l’eau dessalée.

Le sujet n’est pas de dire qu’on exporte de l’eau avec la tomate, mais de voir si on l’exporte au bon prix ou pas

– Il faut donc faire du ‘en même temps’ si on suit votre raisonnement…

– Exactement, d’autant que nous avons des avantages compétitifs que l’on doit garder. Si on réussit à bien vendre nos tomates, c’est parce que nous avons des cultures dans le Sud (Souss, Dakhla, etc.) qui viennent à maturité de manière décalée dans le temps, par rapport à la tomate espagnole et européenne. Notre tomate est aussi demandée parce qu’elle est de bonne qualité. Nous avons des parts de marché au niveau mondial, il ne faut pas les laisser tomber.

Notre eau est mieux vendue dans une tomate que dans un kilo de céréales

Et le sujet n’est pas de dire qu’on exporte de l’eau avec la tomate, mais de voir si on l’exporte au bon prix ou pas. Et je peux vous dire que notre tomate est exportée au bon prix. On n’est pas en train de faire de la perte de valeur. Ce qu’on fait, en revanche, ce sont parfois des arbitrages moins optimaux, parce que nous avons besoin de cette eau également pour la consommation humaine et animale.

Quand vous êtes uniquement sur l’agriculture, on est juste dans un problème boursier encore une fois.

– Notre tomate et notre eau sont-elles vendues au juste prix ?

– Notre eau est mieux vendue dans une tomate que dans un kilo de céréales. C’est évident. Là, c’est le financier qui vous parle. Il faut donc arrêter de dire qu’on donne de l’eau aux Européens, c’est faux. Notre eau est valorisée à son juste prix. Si on était en train de brader la tomate, je vous dirais alors qu’on marche sur la tête. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Maintenant le vrai sujet, c’est l’arbitrage entre l’eau de l’agriculture, l’eau potable pour les humains et l’eau pour le bétail. Et quand on arrive à ce genre d’arbitrage, là on se dit, il y a le feu. Parce qu’effectivement, vous ne pouvez pas priver l’humain d’eau au profit de l’agriculture. Les humains ne vont pas mourir de soif parce qu’on doit arroser des champs de tomates. C’est pour cela que je dis qu’il ne faut pas sacrifier l’agriculture.

– Cette année, précisément, on a été confronté à ce type d’arbitrage. Comment faire pour ne plus se retrouver dans la même situation ?

– Il y a des investissements importants à faire. La politique des barrages, il faut la poursuivre. Il y a des barrages collinaires à faire, d’autres barrages, grands, moyens et petits qu’il faut construire, des barrages à améliorer parce qu’ils se sont envasés, etc.

Il y a la politique des bassins versants, la désalinisation qui peut devenir le grand projet du pays et qu’il faut coupler avec de la production d’énergies renouvelables.

Et puis vous avez aussi d’autres possibilités. Le ministre de l’Agriculture en a parlé récemment : la désalinisation des eaux saumâtres des puits à l’intérieur des terres. C’est quelque chose d’extrêmement intelligent auquel il faut donner suite. Au Crédit Agricole, nous avons monté un produit de financement pour ça. Et ce sont des techniques assez simples : on installe de petites unités de traitement de l’eau à l’intérieur des terres, qui récupèrent l’eau salée de ces puits et la réhabilitent. C’est de l’eau dormante, il faut aider les gens dans le monde rural à s’équiper pour l’exploiter.

Et il y a un dernier volet, c’est la politique de la performance agricole. Là aussi, par exemple, je vous ramène au dernier déplacement que nous avons effectué avec Monsieur le ministre à El Hajeb ; nous avons visité une ferme exceptionnelle de 800 ha où le promoteur pratique le semis direct, une technique de culture qui permet d’économiser beaucoup d’eau.

Vous avez aussi des techniques de suivi digitalisé des superficies qui permettent de donner la juste quantité d’eau nécessaire, au bon moment et dans les meilleures conditions.

Je vois des publicités qui passent après l’ftour où une personne vivant dans le monde rural parle de fibre optique… Inimaginable il y a dix ans

– Ces techniques sont déjà utilisées dans certaines grandes fermes au Maroc. L’enjeu c’est de les démocratiser, ce qui n’est pas une sinécure, n’est-ce pas ?

– L’incorporation de la technologie dans l’agriculture, ça peut être exactement la même chose que la généralisation de la micro-irrigation. Il y a dix ans, seuls les privilégiés avaient la micro-irrigation, quand les autres avaient du gravitaire.

Aujourd’hui, il faut en effet démocratiser l’utilisation du digital dans le monde rural. On en fait une montagne, mais cette démocratisation est très facile. J’ai vu des start-up qui vous fournissent des capteurs, vous les enfoncez dans le sol et, après un certain nombre de calculs et de lectures, vous savez exactement combien il faut donner de quantité d’eau… Et tout cela s’affiche directement sur votre smartphone.

Quand on a commencé à parler digitalisation dans le monde rural, les gens me disaient que ça allait être très difficile, parce que le fellah ne saura pas faire de la banque en ligne. Aujourd’hui, les smartphones sont devenus un produit banal dans le monde rural.

Le fellah, il faut le savoir, est intelligent. A partir du moment où il voit son intérêt dans quelque chose, il s’y met. Et il a les capacités pour tout comprendre. Je vois des publicités qui passent après l’ftour, où une personne vivant dans le monde rural parle de fibre optique… Personne n’aurait pu imaginer cela il y a dix ou quinze ans.

– La digitalisation de l’agriculture, c’est donc l’avenir…

– Vous savez, moi, j’imagine le petit fellah marocain avec son smartphone en train de faire de l’analyse de sol, connecté avec des laboratoires qui se trouvent à 1.000 kilomètres de sa terre, pour le transfert de données. Juste en enfonçant des capteurs dans le sol, ou en s’abonnant à des services qui lui donnent des photos satellites, il peut gérer ses cultures de manière performante. Et ça existe déjà.

Il y a une start-up avec laquelle nous travaillons dans la banque, qui nous a réalisé une solution qui nous permet de suivre l’état végétal de nos clients. Ça nous donne une granulité de quelques hectares ; on suit des clients qui ont 5 ha, et on sait, avec exactitude, que ce client fait un hectare de pois chiche, deux hectares de céréales et deux hectares d’arboriculture, ce qui nous permet de suivre son cycle de production. On en est là… Le changement se fait aujourd’hui à une vitesse incroyable.

Et la technologie va nous apporter des révolutions spectaculaires dans les mois et années à venir.

Mon souci, c’est simplement qu’il n’y ait pas d’affirmations péremptoires. Je ne suis pas en train de dire que tout va bien, qu’on n’a pas fait d’erreurs ici ou là, mais on a en face de nous un portefeuille d’activités et une palette de moyens d’action, et on gère au mieux.

Celui qui gère un portefeuille boursier ne vous parle jamais de vérité absolue ; il vous parle de portefeuille efficient ; il vous dit qu’il doit être dans la frontière efficiente du portefeuille boursier, et cette frontière efficiente a des sensibilités qui dépendent de l’aversion au risque, qui dépend elle-même du profil de l’investisseur.

Nous, au Maroc, si je devais reprendre l’image, notre aversion au risque est liée à l’eau, et il nous est difficile d’arbitrer entre l’eau de l’agriculture et l’eau potable ; nous ne voulons pas arbitrer entre l’efficacité, la performance agricole et l’agriculture vivrière, la stabilisation des personnes dans les campagnes ; nous ne voulons pas faire d’arbitrage sur notre indépendance alimentaire, nous voulons qu’elle soit optimale.

Ce sont les normes de notre profil d’investisseur. Et à partir de ce profil, on monte le portefeuille efficient de l’agriculture marocaine. Et si vous voulez, on peut même imaginer des portefeuilles efficients région par région, l’agriculture d’El Gharb n’est pas l’agriculture du Souss Massa Drâa.

– En vous écoutant, on se dit qu’il y a de l’espoir, mais beaucoup de travail à faire encore…

– Il y a un travail colossal qui a été fait ces dernières années. Et il y a un travail aussi colossal à faire ces prochaines années.

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