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Guelmim : l'épopée politique des familles sahraouies (III)

Dans un champ politique que l'on croit cadenassé par les alliances tribales ou les convergences d'intérêt, des partis essaient de se frayer un chemin. Le dernier épisode de la trilogie d'Amine Belghazi.

Guelmim : l'épopée politique des familles sahraouies (III)

Le 9 décembre 2021 à 16h47

Modifié 9 décembre 2021 à 16h47

Dans un champ politique que l'on croit cadenassé par les alliances tribales ou les convergences d'intérêt, des partis essaient de se frayer un chemin. Le dernier épisode de la trilogie d'Amine Belghazi.

A Guelmim, le champ politique est cadenassé par les alliances tribales et familiales d’une part, comme c’est le cas du RNI et du MP, et les convergences d’intérêts des acteurs politiques d'autre part, à l’image du PAM et de l’USFP.

Pourtant, dans cette configuration figée, d’autres partis essayent, tant bien que mal, de se frayer un chemin en adoptant les règles classiques du jeu politique.

En dehors des cercles que nous avons décrits dans les deux premières parties de cette série, d’autres partis ont fait le pari de ne pas s’adosser aux puissantes familles sahraouies, ni de faire appel aux "bêtes électorales" qui leur assureront une victoire certaine au détriment de l’éthique empruntée à cette fin.

L’impossible fair-play

Le Parti du progrès et du socialisme (PPS) fait figure d’outsider. Son mode opératoire tranche avec la stratégie de recrutement répandue opérée par certains partis. Le PPS à Guelmim n’est pas non plus noyauté par une branche tribale ou familiale. L’image que projette le PPS dans l’esprit des électeurs est en profonde rupture avec l’existant. Il s'agit du parti de l’élite éduquée et instruite.

C’est d’ailleurs sous les couleurs du PPS que Abderrahim Benbouaida, professeur universitaire à Marrakech, et membre du clan Bouaida, a fait ses premières armes en politique en 2011.

Très présents et largement déployés sur le terrain lors de la dernière campagne électorale en date, les militants et sympathisants du parti n’ont finalement récolté que deux sièges sur les 35 que compte l’actuel conseil communal de Guelmim.

Le PJD adopte à Guelmim une approche tout à fait différente. Ici, ce sont les militants du parti qui s'attèlent à la tâche. A trois jours du scrutin, des membres procèdent, avec minutie, au décompte des questions écrites soumises au gouvernement par les parlementaires sortants de la région Guelmim-Oued Noun, pour les besoins de communication avec les électeurs. Tandis que d’autres disposent les tables dans le chapiteau qui accueillera, non loin de là, les observateurs partisans des élections, pour un séminaire de formation.

Hors de question de recruter des profils en dehors de la formation politique. Un membre du bureau local rencontré pendant la campagne électorale à Guelmim nous confie : "on ne peut pas recruter ni s’allier avec une personne qui n’a pas de culture partisane".

Le souvenir de la déconfiture lors de l’élection des membres du conseil communal en 2015 a beaucoup marqué les esprits. "Le PJD avait scellé un accord pour une alliance en vue de former la majorité au conseil communal avec le RNI et le parti de l’Istiqlal. Le jour du vote, deux colombes (RNI) se sont envolées vers la rose (USFP) et ont brisé la majorité", se souvient notre source.

De son côté, l’Alliance de la gauche démocratique (AGD) essaye tant bien que mal de tirer son épingle du jeu. Ses membres visent dans leur communication la partie de l’électorat appartenant à la classe moyenne éduquée. Proches idéologiquement des milieux syndiqués et de la coalition des diplômés chômeurs, ils savent pertinemment que la plupart de celles et ceux qui partagent leur doctrine sont partisans du boycott.

Pourtant, les positions politiques sont souvent remises en doute par le fardeau des appartenances familiales. Une anecdote survenue sur la terrasse d’un café illustre parfaitement la situation : un membre de la coalition des diplômés chômeurs a fait part à ses camarades de lutte du déshonneur familial qu’il encourait, dans le cas où il refuserait de voter pour un proche qui s’est présenté aux élections sous les couleurs de l’un des partis favoris au scrutin.

Mohamed Boujid, l'antithèse

Au milieu de ce système rigide qui rend toute mutation improbable, il arrive que le miracle se produise. Ce fut le cas en 1997, lorsque l’avocat Mohamed Boujid, originaire de la tribu Azouafit près de Tighmert, jusque-là inconnu du bataillon, s’est présenté sous la bannière d’un petit parti : le Front des forces démocratiques.

Face à lui se présentaient des magnats de la politique bien rodés aux jeux des alliances, et dont les fortunes respectives leur assuraient une victoire certaine, presque confortable. Rien ne prédisait la victoire du jeune avocat. Mais très rapidement, son nom est devenu le symbole de la rupture avec les notables et autres élites politiques qui dominaient le paysage politique de la région, jusqu’à remporter les élections communales de 1997.

L’ascension fulgurante de Mohamed Boujid continue, à ce jour, d'inspirer les partis marginaux dans la région. Et pour cause, son périple ne fut pas sans embûches et coups bas : voyant sa popularité croître auprès de la population de Guelmim, il a fallu inventer un alibi solide à même de faire obstacle à la vague de soutien populaire qui accompagnait sa candidature.

Les habitants se souviennent des bruits que faisaient courir les adversaires politiques du jeune avocat. "La rumeur s’était répandue selon laquelle Mohamed Boujid était un apostat, qu’il n’observait ni jeûne ni prière, et qu’il n’appartenait pas à la Oumma de l’islam", se souvient un natif de la ville. Ce à quoi les partisans répondaient : "rigoureux au travail, il serait intransigeant même avec son propre père", se souvient, amusé, le quadragénaire Guelmimi.

C’est d’ailleurs avec cette rigueur, qui tranche avec le mode de gestion relativement laxiste de son prédécesseur Lahbib Zouiki, qu’il a dirigé le conseil municipal jusqu’en 2003, avant de se retirer de la vie politique à la fin de son mandat.

A Guelmim, comme dans de nombreuses provinces du Sud du Maroc, la subtilité du jeu politique implique une redéfinition des stratégies partisanes : les influences ethniques et tribales assurent une certaine longévité de la base électorale, comme nous l’avons observé avec les partis du RNI, du MP et plus anciennement de l’UC. Les alliances d’intérêts sont, quant à elles, électoralement beaucoup plus efficaces mais relativement instables ; le mercato politique est soumis à la loi du plus offrant, et il n’est pas rare, comme nous avons pu le constater, que des migrations partisanes cruciales aient lieu à l’aube des échéances électorales.

Au milieu de ces deux systèmes à caractères archaïques dominants, où les projets et visions des partis politiques s'effondrent face aux liens du sang ou des intérêts, la modernité, incarnée par la voie des urnes, est perçue comme une menace qui pèse sur les privilèges des élites politiques locales. La rivalité politique loyale peine ainsi à s’affirmer.

Guelmim : l’épopée politique des familles sahraouies (I)

 

Guelmim : l’épopée politique des familles sahraouies (II)  

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