Guelmim : l’épopée politique des familles sahraouies (I)

REPORTAGE. Si la bataille politique, à l’occasion des échéances électorales, est particulièrement endiablée dans les régions du sud, avec des alliances d'intérêts entre familles puissantes et influentes, la ville de Guelmim, surnommée la porte du désert, ne déroge pas à cette règle. D’ou les familles sahraouies puisent-elles leur légitimité, leur force et leur influence ? Comment se dessine la cartographie politique dans la province de Guelmim ? Quelles familles sont toujours dans la course et lesquelles sont hors circuit ?

A Guelmim pendant la campagne électorale pour le scrutin du 8 septembre

Guelmim : l’épopée politique des familles sahraouies (I)

Le 19 septembre 2021 à 6h53

Modifié 20 septembre 2021 à 8h24

REPORTAGE. Si la bataille politique, à l’occasion des échéances électorales, est particulièrement endiablée dans les régions du sud, avec des alliances d'intérêts entre familles puissantes et influentes, la ville de Guelmim, surnommée la porte du désert, ne déroge pas à cette règle. D’ou les familles sahraouies puisent-elles leur légitimité, leur force et leur influence ? Comment se dessine la cartographie politique dans la province de Guelmim ? Quelles familles sont toujours dans la course et lesquelles sont hors circuit ?

[Guelmim. Amine Belghazi].- Dans les lieux publics, en période électorale, difficile d’échapper au sujet du moment. Que ce soit dans les cafés, les taxis et les souks, les élections sont sur toutes les bouches. Ici, on ne discute pas (ou très rarement) les projets politiques des partis, ce sont les noms des candidats qui reviennent le plus souvent dans les discussions.

Et pour cause, la rotation des têtes de listes entre certains grands partis politiques est une pratique courante à Guelmim. Qu’il s’agisse des municipales, des régionales ou des législatives, il n’est pas rare de croiser un candidat affilié à un parti politique, se présenter sous une autre bannière les élections suivantes. A Guelmim, la migration partisane est un jeu de chaises musicales rythmé par les tensions familiales, tribales ou ethniques, et alimenté par les collusions ou divergences d’intérêts économiques.

Ici, les élections sont d’abord un terrain d’affrontements claniques, dans lequel les allégeances muent ou se rompent.

Dans cette série d’articles, Médias 24 vous propose différentes grilles de lecture, dans une tentative de décryptage des enjeux électoraux, des raisons sous-jacentes motivant les alliances et les dissensions politiques, en essayent de les confronter à l’épreuve des résultats des dernières élections en date.

Si historiquement certains grands partis sont la chasse-gardée de familles sahraouies influentes, d’autres sont ouverts aux candidats qui présentent un potentiel électoral important. Dans l’enquête qui va suivre, Médias 24 fera la distinction entre les partis auxquels des familles sont historiquement liées à Guelmim, les partis qui connaissent un turn-over électoral fréquent, et ceux qu’on ne peut classer dans aucune des deux catégories précitées.

Bouaida, la famille diplomate

Originaire du village Lagsabi, la famille Bouaida fait partie des familles incontournables du paysage politique de la région de Guelmim-Oued Noun. Elle appartient à la tribu arabe sahraouie Aït Lahcen.

L’étendue de son influence dépasse les affiliations raciales. De fait, les Bouaida bénéficient du soutien des tribus Aït Baamrane, d’origine majoritairement Chleuh.

Ce soutien remonte à l’époque de Ali Bouaida qui, malgré les dissensions existant entre les deux principales confédérations tribales dans la région de Oued-Noun; les tribus arabophones (Ait Jmel) et les tribus parlant principalement tachelhit (Ait Bella), a ouvert les portes du commerce mondial à la tribu des Aït Baamrane.

En effet, les échanges économiques dans la région transitaient, avant la libération de Ifni et Tarfaya, exclusivement par la Compañia Mercantil Hispano-Africana, via le port Victoria, bâti sur les côtes de Tarfaya plus d’un demi-siècle plus tôt par l’entrepreneur écossais Donald MacKenzie, et tombé entre les mains de l’administration espagnole en 1916.

Proche de l’armée de libération marocaine, c’est en 1958, suite à la guerre d’Ifni, que Ali Bouaida a été nommé par le sultan Mohammed V gouverneur de Tarfaya.

D’ailleurs, son fils Omar Bouaida n’est autre que le cofondateur du parti du Rassemblement national des indépendants aux côtés d’Ahmed Osman.

Jouissant d’une multitude de sources de légitimité et de reconnaissance, que lui confèrent à la fois son rôle historique dans la création du RNI, son statut de famille nationaliste et son implication dans le maintien des équilibres tribaux dans la région, le clan Bouaida est rapidement devenu, à l’aube de l’indépendance du Maroc, l’une des familles les plus importantes dans l’échiquier politique de la région, et par ailleurs l’un des principaux bailleurs de fonds du parti.

Beyrouk, les régents de Oued Noun

Il est difficile de parler des notables du sud sans évoquer la famille Birouk (Beyrouk), originaire de la tribu Ait Moussa ou Ali, appartenant à la confédération tribale Ait Jmel. Le père Cheikh Beyrouk et ses trois fils, qui avaient un pouvoir étendu sur toute la région, jouissaient d’une légitimité, à la fois politique de par leur défiance de l’autorité du Sultan, économique notamment par le commerce des plumes d’autruches et des revenus tirés des échanges des expéditions étrangères capturées, et religieuse ; Cheikh Beyrouk étant considéré comme le chef de l’armée des Mouslimine.

Les différentes missions diplomatiques basées au Maroc estimaient que pour toute expédition dans la région, il fallait composer avec les Beyrouk, allant jusqu’à les qualifier de “souverains de fait d’Oued Noun” selon une correspondance du ministre plénipotentiaire d’Espagne au Maroc, datée d’avril 1864.

A la même période, une partie des prisonniers capturés et non échangés étaient soit utilisés pour sécuriser les voies commerciales ou vendus comme esclaves. Ainsi, une partie du clan Beyrouk descend de l’union entre des membres de la famille et des femmes captives d’origine touareg ou subsaharienne, et qui par aversion tribale, s’est vu écartée des circuits du pouvoir.

C’est en 1882, et après la pacification des relations entre la famille et le trône alaouite, que le sultan Moulay el Hassan a nommé Dahmane ben Beyrouk, petit-fils du Cheikh Beyrouk, caïd sur la région Saqia el Hamra. C’est d’ailleurs le Caïd Dahmane qui sera l’instigateur de l’assaut contre le port Victoria qui poussera la couronne britannique à négocier les termes de sa cession au Makhzen au prix de 50,000 livres, avant que le port ne tombe sous le contrôle espagnol.

C’est le petit-fils de Caïd Dahmane, Ahmed Salek abou Zaid Ould Caïd Dahmane qui sera l’un des artificiers de la création du parti du Mouvement Populaire en 1957.

Sanctionné par les déchirements internes, le clan Beyrouk a perdu en influence au sein du parti du Mouvement Populaire. C’est aujourd’hui la famille Hannana, originaire de la tribu sahraouie Aarrib de l’erg Chegaga, près de M’hamid el Ghizlane, qui se trouve aux commandes du parti dans la région.

Lahbib Zouiki, l’étalon retraité de l’Union Constitutionnelle

Dessin Amine Belghazi

Originaire d’Azouafit de la Tekna d’Ait Bella (l’une des deux confédérations tribales de la région Oued Noun, opposée à la tekna Aït Jmel à laquelle appartient le clan Bouaida), Lahbib Zouiki faisait partie des cartes électorales importantes dans la région.

Il était l’homme fort du parti de l’Union Constitutionnelle dans la région. Sa gestion des affaires locales, en tant que président du conseil provincial, était peu formelle et peu procédurière, selon plusieurs témoins rencontrés à Guelmim.

Ce qui pouvait être considéré comme une forme de laxisme était, chez les habitants, une marque de respect ou de générosité, selon nos mêmes sources.

Plusieurs années plus tard, il est toujours considéré à Guelmim comme un ascète, un mécène, à l’écoute des petites gens. Beaucoup d’entre eux se souviennent, par exemple, des inondations qui avaient frappé la région en 1985. Lahbib Zouki avait alors ouvert l’accès à son domicile et à ses terres aux dizaines de familles qui ont été frappées par les intempéries, nourries et logées plusieurs semaines durant.

Après une longue carrière en politique à la tête du conseil municipal de Guelmim, et comme parlementaire à la chambre des représentants sous la bannière de l’Union Constitutionnelle, affecté par l’âge et la maladie, Lahbib Zouiki s’est officiellement désengagé de la politique après les élections communales de 2015 où il aura essuyé un échec cuisant.

Toutefois, son influence dans le jeu politique n’est pas à négliger, notamment en ce qui concerne la concrétisation des alliances au sein des conseils, ou la mobilisation de la base électorale qu’ils peuvent faire pencher dans un sens ou l’autre de l’offre électorale. Ce sont d’ailleurs ces mêmes élections qui verront propulsé, à la tête de la municipalité, un certain Mohamed Belfkih, qui n’est autre que le frère de celui que Lahbib Zouiki a initié à la politique ; Abdelouahhab Belfkih.

(A SUIVRE)

Références

https://www.academia.edu/37538289/صورة_القايد_دحمان_بن_بيروك_في_كتاب-converted.pdf

https://journals.openedition.org/emam/743

https://www.icj-cij.org/public/files/case-related/61/9472.pdf

https://www.icj-cij.org/public/files/case-related/61/9470.pdf

https://www.asrarpres.com/2019/06/blog-post_14.html

http://www.berberemultimedia.fr/bibliotheque/auteurs/Faidherbe1_NAV_1859-t163.pdf

https://revues.imist.ma/index.php/RASHS/article/view/27405/14333

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