La tension militaire créée par l’Algérie aux confins du Maroc pourrait embraser tout le Sahel

La tension militaire créée par l’Algérie aux confins du Maroc pourrait embraser tout le Sahel

Le 15 novembre 2021 à 11h17

Modifié le 15 novembre 2021 à 23h24

Face aux menaces terroristes croissantes au Mali et au Sahel, trois pays (Algérie, Russie et Turquie) veulent se rendre indispensables en y rétablissant l’ordre. L’ex-diplomate Ahmed Faouzi avance que ces tentatives ne menacent pas le Maroc, mais qu’une collusion entre ces pays pourrait entraîner, à terme, une déstabilisation générale de l’Afrique, avec des soubresauts jusqu’en Europe.

Après le départ de l’armée française du Nord Mali, l’Algérie, la Russie et la Turquie préparent une grande offensive stratégique dans plusieurs pays du Sahel contre ce qui constituait jusqu’ici le pré carré français, mais également, de façon indirecte, contre les intérêts marocains et la stabilité régionale.

« Un grand remplacement à venir de l’omniprésence française au Sahel »

Une tentative de mainmise que le géographe-criminologue Xavier Raufer a récemment intitulée dans un article, « Le grand remplacement », voire la débâcle à venir de la présence stratégique française sur cette région d’Afrique.

Sollicité par Médias24, l’éminent chercheur a rappelé que la société russe paramilitaire privée Wagner, en concertation avec l’Algérie qui multiplie les contacts avec les autorités maliennes, avait pris ses quartiers à Bamako, le 5 octobre dernier, avec un armement conséquent, dont 4 hélicoptères de combat, dans le but de rétablir l’ordre.

Dans la même veine, Xavier Raufer nous a révélé que la tournée imminente du président turc Erdogan au Nigéria, en Angola et au Togo, avait pour véritable objectif de signer des accords militaires pour mettre fin à la « jadis influence française ».

Ainsi, « la reprise en main du Nord Mali serait, selon lui, le premier signe d’une action à la syrienne, avec à terme la formation au Sahel d’un axe informel entre la Russie et l’Algérie (soutiens du régime de Bachar el-Assad), et enfin de la Turquie ».

À l’appui de sa thèse, Raufer a rappelé le récent entraînement sans précédent de 80 militaires algériens en Ossétie du Nord. Ces derniers ont manœuvré avec leurs homologues russes sur un polygone comparable aux paysages du Mali et du Sahel.

« Assurer l’ordre dans l’immense aire sahélienne, c’est d’abord pacifier un espace continental chaotique qui va de l’Atlantique à la Libye méditerranéenne », résume cet enseignant à l’université Paris II. Il laisse entendre que l’établissement de l’ordre dans cette région n’est qu’une étape avant de pouvoir profiter, à terme, de ses immenses potentialités économiques et commerciales.

« Les pères fondateurs du terrorisme qui sévit au Mali sont algériens »

Tout en confirmant la thèse de la perte de vitesse de la France dans les dix pays du Sahel (Burkina Faso, Cameroun, Gambie, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Nigéria, Sénégal, Tchad), Ahmed Faouzi, ex-ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire, nous rappelle que la déstabilisation actuelle au Sahel a commencé au Mali via son voisin du Nord.

« En effet, si ce pays sahélien a toujours été plus neutre que la Mauritanie sur l’affaire du Sahara marocain, son principal problème est qu’il partage mille kilomètres de frontières poreuses avec son voisin algérien. »

L’occasion de rappeler qu’après la signature, sous l’égide des Nations unies, du cessez-le feu en 1991 et la victoire avortée aux législatives du Front islamique du salut (FIS), l’Algérie avait expulsé de nombreux terroristes du GIA (Groupe islamique armé) vers le désert malien.

« Trente ans après, force est de constater que tous les groupes terroristes qui déstabilisent actuellement le Mali ont été créés par des Algériens (Mokhtar Belmokhtar) ou des éléments du polisario (Walid El Sahraoui) », explique Ahmed Faouzi.

Et d’ajouter : « L’autre problème préoccupant du Sahel, c’est que la diplomatie française s’affaisse de plus en plus face à la concurrence chinoise, mais surtout face à la tentative de mainmise régionale de la Russie qui pourrait, si elle parvenait à ses fins, provoquer un effet domino dans toute la région ; scénario qui paraît très plausible voire inéluctable. »

« En effet, à la veille de l’élection présidentielle française, dont l’immigration et l’islam semblent être les seuls thèmes de campagne, le quai d’Orsay n’a plus les capacités d’avoir une politique internationale crédible, notamment auprès des décideurs africains exaspérés qui, en réaction, préfèrent se tourner vers la Russie, la Turquie et l’Algérie. »

« Les investissements de longue date du Maroc au Sahel lui permettront de garder une place privilégiée dans la région »

« Cela dit, contrairement aux Russes et aux Turcs qui ne sont pas francophones, le Maroc conservera toujours une place privilégiée au Sahel, car il y est présent depuis longtemps avec ses nombreuses bourses offertes aux étudiants », poursuit l’ex-diplomate.

« L’éducation et la formation sont en effet les cartes maîtresses du Royaume dans cette zone. D’ailleurs, le nombre de bénéficiaires dépasse de très loin celles dispensées par l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte réunies. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à faire un tour dans les administrations des pays du Sahel, où de très nombreux fonctionnaires ont été formés au Maroc. »

« Idem pour la plupart des officiers militaires ou policiers des pays francophones du Sahel, qui sont aujourd’hui au sommet du pouvoir et ont presque tous été formés dans les académies de Meknès ou de Kénitra. Sans compter les formations religieuses d’imams, de morchidines et de morchidates qui sont assurées à partir du Maroc. »

« Plus important encore, encouragées par les nombreuses tournées royales, des dizaines de sociétés marocaines du secteur privé (banques, assurances, télécommunications, BTP, etc.) se sont installées au Sahel depuis plus de vingt ans. »

« Sur le plan géostratégique, un nouvel axe (Algérie-Russie-Turquie) aura donc beaucoup de mal à faire de l’ombre à la présence du Maroc, car on ne s’improvise pas investisseur du jour au lendemain. Pour cela, il faudrait d’abord disposer d’un secteur privé dynamique, ce qui n’est manifestement pas le cas de l’Algérie », assure Ahmed Faouzi.

« De plus, comment ce pays supposément altruiste pourrait-il aider ceux du Sahel, alors qu’il manque de tout et est obligé d’importer presque tous ses biens de consommation, sans parler de ses équipements et outils de production ? Malgré son ambition affichée d’installer l’ordre au Mali pour en récolter les fruits, l’Algérie aura d’autant plus de mal à y parvenir que ses propres routes ne sont pas sûres la nuit, et qu’elle est bordée par plusieurs pays en crise, dont la Tunisie et la Libye. »

« Au final, quoi que fasse l’axe Algérie-Russie-Turquie, il n’y aura pas de forte présence économique de sitôt pour la simple raison qu’ils ont un retard de vingt ans au Sahel », avance l’ex-ambassadeur, qui a sillonné toute la région.

« Un conflit entre le Maroc et l’Algérie embraserait la Mauritanie, puis tout le Sahel »

A contrario, une confrontation armée entre le Maroc et l’Algérie, ou alors une aide militaire directe d’Alger aux milices du polisario, pourrait déstabiliser à terme tout le Sahel, avec en premier lieu de graves conséquences sur le Mali puis la Mauritanie.

« Ainsi, en dehors du Mali qui fait l’actualité, la Mauritanie, autre maillon faible du Sahel, pourrait sombrer à son tour dans une instabilité chronique, en particulier si elle choisit de lier son sort à l’Algérie, pays sans vrai soutien international, et au polisario, mouvement rejeté par un nombre croissant de pays en raison des dangers qu’il représente. »

« Enfin, si les récentes interventions russes au Mali sont l’occasion pour Moscou de coordonner ses actions avec Alger, afin de compliquer la présence française, une telle politique permettrait aussi au polisario de survivre en enflammant tout le Sahel, avec une déstabilisation qui aurait des répercussions jusque sur le Vieux Continent », conclut l’ex-diplomate, laissant entendre que la stabilité de l’Afrique, mais aussi de l’Europe, passe obligatoirement par celle du Maroc.

Paris avertit Moscou que le déploiement de mercenaires russes au Mali serait « inacceptable » (AFP)

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