Pascal Boniface: le scénario de guerre Maroc-Algérie me paraît irrationnel, il s’agit de gesticulations

INTERVIEW. Expert en relations internationales et grand connaisseur du dossier du Sahara et des conflits de notre région, Pascale Boniface pense qu’une guerre entre le Maroc et l’Algérie est impensable dans le contexte actuel. Malgré cette escalade inédite d'Alger, pour lui, il ne s’agit que de gesticulations qui visent à faire diversion sur les problèmes internes de l’Algérie.

Photo ENAC

Pascal Boniface: le scénario de guerre Maroc-Algérie me paraît irrationnel, il s’agit de gesticulations

Le 6 novembre 2021 à 17h07

Modifié 6 novembre 2021 à 17h19

INTERVIEW. Expert en relations internationales et grand connaisseur du dossier du Sahara et des conflits de notre région, Pascale Boniface pense qu’une guerre entre le Maroc et l’Algérie est impensable dans le contexte actuel. Malgré cette escalade inédite d'Alger, pour lui, il ne s’agit que de gesticulations qui visent à faire diversion sur les problèmes internes de l’Algérie.

Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface a écrit ou dirigé la publication d’une soixantaine d’ouvrages ayant pour thème les relations internationales, les questions nucléaires et de désarmement, les rapports de force entre les puissances, la politique étrangère française, l’impact du sport dans les relations internationales (il a développé le concept de géopolitique du sport), le conflit du Proche-Orient…

Grand connaisseur du dossier du Sahara et de la géostratégie de la région Afrique du Nord et Moyen Orient, il nous livre dans cette interview son analyse de l’escalade entre l’Algérie et le Maroc, ses tenants et ses aboutissants.

Médias24: Les tensions entre le Maroc et l’Algérie durent depuis longtemps. C’est devenu même une constante. Mais depuis quelques mois, on assiste à une escalade sans précédent, qui a commencé côté algérien par des accusations contre le Maroc de déstabilisation du pays, par la provocation des incendies de l’été, le soutien aux indépendantistes Kabyles… On a vu l’Algérie à rompre ses relations diplomatiques avec le Maroc, interdire son espace aérien aux avions marocains. Mais avec l’incident du 1er novembre qui a causé, selon l’Algérie, la mort de trois de ses ressortissants, le spectre de la guerre est aujourd’hui présent plus que jamais. Comment expliquez-vous cette escalade qui ne cesse de monter ?

Pascal Boniface : Je pense que tout cela a commencé par les déclarations du représentant marocain à l’ONU, qui a commis une maladresse à mon avis en parlant de l’indépendance de la Kabylie. L’Algérie a surréagi, et ça lui a servi de prétexte pour faire monter les enchères.

Face aux problèmes internes, le régime algérien essaie de faire diversion en créant un ennemi, qui est le Maroc. Le Maroc a donné ici l’occasion au régime algérien l’occasion de légitimer son pouvoir, son utilité.

-Pensez-vous qu’une guerre soit possible entre les deux pays ?

-Le scénario de guerre me paraît irrationnel. Il s’agit simplement de gesticulations qui servent, comme je l’ai dit au début, à alimenter un discours interne en Algérie pour créer une sorte d’union nationale et faire oublier les revendications populaires du Hirak. Car la guerre ne profitera à personne, surtout à celui qui la provoquera, et qui sera dans une mauvaise posture vis-à-vis de la communauté internationale.

-Depuis la montée de ces tensions, le Maroc a choisi le silence, et n’a jamais répondu aux accusations algériennes. Comment expliquez-vous ce silence marocain ?

-Je trouve que c’est un signe de sagesse. Le Maroc par son silence ne veut pas rentrer dans une surenchère qui ne serait pas bonne et qui alimenterait encore plus les tensions.

-Une des raisons évoquées par l’Algérie pour légitimer son discours anti-Maroc, c’est l’alliance du Royaume avec les États-Unis et surtout la reprise des relations avec Israël, un pays qui aurait selon les Algériens un agenda de déstabilisation de l’Algérie. Qu’en pensez-vous ?

-Le Maroc, comme plusieurs autres pays de la région, a normalisé ses relations avec Israël. Et cela ne plaît pas bien sûr à l’Algérie, qui se positionne comme le seul pays qui est resté attaché à ses positions de défense de la cause palestinienne. Ce sujet sert également à alimenter le discours interne en Algérie, et montrer que le pays reste fidèle à ses principes, contrairement à son voisin marocain qui est prêt à pactiser avec n’importe qui pour servir ses intérêts.

-Quand on analyse le fond du problème, le sujet du Sahara apparaît comme le point par qui tout le reste est venu. D’abord à travers l’intervention des FAR à Guerguerat, l’ouverture de consulats d’une vingtaine de pays au Sahara, la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, et tout récemment la résolution du Conseil de sécurité qui n’a pas été du goût de l’Algérie et que la présidence algérienne a critiquée de manière officielle. L’Algérie agite surtout la menace que représente pour elle l’alliance marocaine avec les États-Unis et Israël… Pensez-vous que ce conflit est lié à 100% au Sahara ou y a-t-il d’autres considérations qui sont entrées en jeu ?

-La guerre froide n’existe plus, donc le fait de dire que le Maroc est devenu un allié incontournable des ÉtatsUnis ne doit plus faire l’objet de querelles. Sachant que les relations entre le Maroc et les États-Unis datent de bien longtemps, et que cette querelle pouvait se justifier quand l’Algérie a choisi dès son indépendance de faire alliance avec l’URSS. La guerre froide est finie, mais il semble que son héritage persiste en Algérie.

En fait, le fond du problème, c’est le Sahara, qui reste la question centrale dans les relations entre les deux pays. Et sur cette question, je ne veux pas donner le sentiment que, parlant à un journal marocain, je défends la thèse marocaine, mais j’essaie de tenir le même de discours que je tiens partout : le constat clinique et froid, c’est que quoique l’on pense sur l’alliance entre le Maroc, Israël et les États-Unis, le fait est que le Maroc a marqué des points dans la période récente par rapport à l’Algérie. C’est un constat factuel. Le Maroc a marqué des points et le rapport de force lui est plus favorable aujourd’hui qu’il y un ou deux ans.

-Pour régler le conflit Algérie-Maroc, il faudra donc d’abord régler le problème du Sahara. Quelle sera l’issue à votre avis de ce dossier du Sahara ?

-C’est l’œuf et la poule. Dans « L’Atlas des crises et des conflits » que j’ai coécrit avec Hubert Védrine, on parle de cela. La solution ne viendra que d’une décision politique des deux pays pour dire que nos relations ne doivent plus être gâchées par ce problème et qu’on doit prendre une décision historique, trouver un accord qui soit acceptable par les deux parties… Cela nécessite certainement de trouver un point d’équilibre entre les points de vue des uns et des autres.

Tant que la question du Sahara n’est pas résolue, les deux pays ne peuvent pas avoir des relations assainies. Et tant que les deux pays n’ont pas décidé d’assainir leur relation, la question du Sahara ne sera pas résolue. C’est vraiment l’œuf et la poule.

-A qui profitera un scénario de guerre entre les deux pays ?

-A personne. Et celui qui déclencherait la guerre prendrait une décision contraire à son intérêt national.

Militairement, c’est tout à fait incertain, et personne ne peut dire aujourd’hui qui pourrait emporter la victoire. Aucun des deux pays ne peut dire que la victoire est facile. On sait comment les guerres commencent, mais on ne sait pas comment elles se terminent. On ne sait pas non plus quel en sera le coût.

Le Maroc est en période de développement, une guerre viendrait porter un coup terrible à sa trajectoire de développement, à la dynamique des investissements. L’Algérie est en difficulté, une guerre viendrait accroître ses difficultés de façon incalculable. Je pense qu’on est plutôt face à un scénario où chacun essaie de montrer ses muscles pour ne pas à avoir à s’en servir.

-En cas de guerre, quelles seront les conséquences sur la région, mais aussi sur l’Europe ?

-Une guerre entre le Maroc et l’Algérie aurait de lourdes conséquences pour l’Europe. Cela créerait un nouveaux flux de réfugiés, et ça provoquerait des difficultés économiques pour un partenaire important aussi bien pour la France que pour l’Europe. Les deux premiers perdants seront le Maroc et l’Algérie, surtout leurs populations. La France qui a des relations avec les deux pays serait le troisième perdant.

 -En Europe justement, la fermeture par l’Algérie du Gazoduc Maghreb-Europe (GME) fait l’objet de vifs débats. L’Algérie a décidé de couper ce gazoduc, au moment où l’Europe vit une grande pénurie de gaz et subit un renchérissement de ses prix. Le Maroc, via son Office national de l’électricité et de l’eau (ONEE) a dit que cela n’aura qu’un impact minime sur la production interne d’électricité. Mais quelles seront les conséquences d’une telle décision sur l’Europe ?

-L’Algérie a besoin de vendre son gaz. Et l’Europe est dépendante du gaz algérien. Je ferai la même analyse que je fais pour le gaz russe. Quand on dit que l’Europe est dépendante de la Russie pour son gaz, il faut dire aussi que la Russie est dépendante de l’Europe pour ses dollars. Donc, l’Algérie qui est en difficulté économique ne peut pas couper comme ça le robinet du gaz vu l’importance du gaz et du pétrole dans le ressources algériennes.

-C’est donc une décision irrationnelle d’un point de vue économique ?

-C’est une gesticulation…

-On n’est plus dans la gesticulation puisque le gazoduc est déjà fermé…

-Je dis que c’est une gesticulation, car il sera rouvert à mon avis. Je ne vois pas comment l’Algérie peut faire, dans cette situation de crise économique, sans exporter du gaz.

-Ils ont déjà un gazoduc direct avec l’Espagne et qui selon l’Algérie, avec les travaux de son extension, serait capable de compenser le gaz qui partait via le GME…

-Je suis d’accord. Mais ce gazoduc direct existait déjà avant. S’il y avait un deuxième gazoduc qui passait par le Maroc pour aboutir à l’Espagne, c’est qu’il a été fait pour des raisons rationnelles. Quand on ferme un gazoduc, on ne peut pas trouver des solutions alternatives en 15 jours.

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