Préservation du patrimoine architectural de Casablanca : Aucune avancée
L'étude pour élaborer le plan de sauvegarde et de valorisation du patrimoine architectural, urbain et paysager de l’arrondissement de Sidi Belyout, relancée en 2018 par l’Agence urbaine, n'a toujours pas abouti. Les démolitions de bâtiments anciens se poursuivent.
Trois démolitions en trois mois. C’est le décompte relatif aux deux villas et à l’immeuble démolis à Casablanca pendant le confinement : le 23 mars, trois jours après l’entrée en vigueur du confinement, un immeuble a été démoli au quartier Gauthier, à l’angle des rues Moussa Ibnou Noussair et Jean Jaurès. La palissade indiquant l’autorisation de démolition avait été posée bien avant, en janvier dernier.
Plus récemment, le 14 juin, en plein dimanche, la Villa Mauvillier, au croisement des boulevards Anfa et Zerktouni, a également été détruite. Elle avait été conçue en 1932 par l’architecte français Gustave Cottet et édifiée par les entrepreneurs Belvisi. Jouxtant l’hôtel Barcelo, sur le boulevard d’Anfa, elle hébergeait un bar restaurant au niveau du rez-de-chaussé, ainsi qu’un garage de mécanique pour les motocyclettes et un vendeur de fruits secs.
Enfin, plus récemment encore, le 18 juin, c’est une autre villa qui a été démolie place Ollier, quartier Gauthier, non loin du boulevard d’Anfa.
Un plan de valorisation qui n’a aucune valeur juridique
Sur les réseaux sociaux, ces démolitions ont suscité une levée de boucliers, de nombreux internautes dénonçant un coup porté au patrimoine architectural casablancais. Une incompréhension d’autant plus forte qu’en juin 2018, l’Agence urbaine de Casablanca avait relancé une étude pour l’élaboration d’un plan de sauvegarde et de valorisation du patrimoine architectural, urbain et paysager de l’arrondissement de Sidi Belyout, centre historique de Casablanca.
Or depuis deux ans, le dossier est au point mort, déplore Rabea Ridaoui, présidente de l’association Casamémoire, contactée par Médias24. Sollicitée par notre rédaction, l’Agence urbaine de Casablanca n’avait pas encore répondu à nos questions au moment de la publication de cet article. Sur son site, dans une rubrique dédiée à l’état d’avancement des études spécifiques, il est sobrement indiqué que le plan de sauvegarde et de valorisation du patrimoine du Grand Casablanca-Arrondissement Sidi Belyout est ''en cours''.
Conséquence de cette bien longue interruption : le plan de sauvegarde et de valorisation n’est toujours pas sorti des circuits. Mais ce plan n’aura de toutes les façons aucune valeur juridique. ''Le seul document opposable face à un juge, c’est le plan d’aménagement, qui réglemente des zones entières (zone villa et zone immeuble par exemple), et pas seulement un bâtiment. Le plan d’aménagement prime sur tout, y compris sur le plan de sauvegarde et de valorisation'', explique Rachid Haouch, urbaniste, paysagiste et vice-président du Conseil national des architectes, joint par Médias24. ''Les villas situées dans une zone immeuble, elle-même délimitée dans le cadre d’un plan d’aménagement, peuvent donc tout à fait être démolies. C’est le cas des villas qui ont été détruites : elles sont inscrites dans le plan d’aménagement en tant que zone immeuble'', complète-t-il.
Une communication officielle ambivalente
Quid du dossier déposé auprès de l’Unesco, dont l'association Casamémoire avait participé à l'élaboration, aux côtés d’autres entités, notamment la société de développement local Casa Patrimoine ? En 2014, Casablanca avait été inscrite sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco, c’est-à-dire une liste de biens qu’un État peut décider de proposer pour inscription, mais en 2016, la demande d’inscrire la ville sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco avait été retirée. La raison ? Le dossier aurait été mal ficelé. ''C’est ce qui a effectivement été dit mais jamais de manière officielle. Il n’y a pas eu de communication officielle concernant ce dossier'', regrette l’architecte Karim Rouissi, contacté par Médias24.
''L’intérêt du dossier de Casablanca n’est pas de sauvegarder des pièces architecturales ; la ville n’a pas de pièces architecturales uniques mais des ensembles architecturaux cohérents. Ce qui a été suggéré dans la liste indicative, ce sont des ensembles, des périmètres avec une cohérence architecturale et urbaine ; des sortes d’archipel avec plusieurs quartiers à sauvegarder'', ajoute-t-il.
Mais surtout, cet architecte déplore que certains bâtiments ne soient pas valorisés en tant que patrimoine mais démolis pour construire de nouveaux immeubles, spéculation immobilière oblige. ''Si le patrimoine était valorisé comme il se doit, ces villas n’auraient pas été démolies mais revendues en tant que patrimoine'', croit-il.
Karim Rouissi déplore par ailleurs l’ambivalence du discours officiel : ''D’un côté, on nous dit que la ville possède des trésors architecturaux et de l’autre, on démolit. Toute la question est de savoir quelle est la place du patrimoine dans le développement urbain de Casablanca ; quelles sont les pièces considérées comme relevant du patrimoine. Le patrimoine est une construction collective : si collectivement on se rend compte qu’il n’a pas de valeur, on peut s’en tenir à cela, mais il faut que les choses soient claires.''
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