Une bonne Saint-Valentin pour les Européens
À Munich, le ton chaleureux de Marco Rubio a rassuré des Européens encore marqués par la virulence de JD Vance. Mais derrière la forme apaisée, le message américain demeure inchangé : l’Europe doit assumer davantage sa sécurité et cesser de dépendre de Washington.
Le 14 février dernier, jour de Saint-Valentin, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a fait quelques heureux parmi les Européens qui l’écoutaient patiemment lors de la Conférence sur la sécurité de Munich. Échaudés par le discours virulent du vice-président JD Vance, l’année précédente, et ses critiques sévères, les Européens ont bien accueilli celui de Rubio, perçu comme bienveillant à leur égard. Pourtant, ce dernier n’a fait que reformuler diplomatiquement les mêmes exigences américaines en adoptant un ton rassurant et chaleureux.
L’intervention du vice-président Vance, un an auparavant, avait été très mal reçue et avait affligé son auditoire européen. Il avait critiqué ouvertement et sans retenue la restriction des libertés d’expression, ainsi que l’immigration non contrôlée et envahissante en Europe. Après ce discours, un silence avait submergé la salle qui ne s’attendait pas à une telle posture de la part de leur allié américain. Des critiques avaient fusé par la suite contre ce discours perçu comme une remontrance idéologique inutile, et une ingérence dans les affaires européennes.
Cette année le discours du secrétaire d’État Rubio a été mieux accueilli, car il n’était ni frontal ni agressif. Non parce que le contenu était différent, mais parce que le ton employé était poli et respectueux. En adoptant un vocabulaire rassurant et chaleureux, et en insistant sur les liens historiques profonds entre les États-Unis et l’Europe, il a su toucher le cœur des Européens qui continuent à espérer compter sur l’appui et l’assistance de Washington. Les États-Unis, leur a-t-il déclaré, sont l’enfant de l’Europe, et les destins entre les deux sont extrêmement solides.
Tout en rappelant ce qui lie les deux parties, Rubio a tenu cependant à réitérer les thèmes trumpiens que les Européens abhorrent et n’aiment pas entendre. Il a, lui aussi, insisté sur la défense des valeurs occidentales chrétiennes, et la nécessité de réduire l’immigration qui altère la pureté de l’Occident. Il a structuré son intervention autour de l’idée d’une alliance historique à revitaliser, en insistant sur les liens civilisationnels communs. Pour lui, l’Amérique reste l’enfant de l’Europe, et leurs destins sont entrelacés. Il a fait référence au patrimoine chrétien, c’est-à-dire le patrimoine conservateur, qui a façonné et changé le visage du monde selon son expression.
Quand il a voulu reprocher aux Européens leurs politiques, Rubio l’a fait avec doigté, finesse et diplomatie. Il a décrié le déclin civilisationnel que l'Europe s'auto-inflige, la délocalisation de ses industries, sa dépendance dangereuse de l’extérieur, sa vision extrême sur le climat et l’environnement, et sa politique migratoire incontrôlée. Pour ce Cubain d’origine, dont les parents avaient trouvé refuge aux États-Unis, une migration massive menace la cohésion des sociétés occidentales. Elle est un danger pour la pérennité de sa culture et pour l’avenir de ses peuples.
Rubio a appelé par ailleurs de tous ses vœux à une Europe plus forte, et prié les Européens d’assumer plus de responsabilités pour mieux organiser leur défense. Il leur a demandé ouvertement d’augmenter les budgets militaires, et d’être moins dépendants des États-Unis. C’est dans cette seule optique que son pays pourrait venir en aide à l’Europe pour reconstruire et renouveler l’Occident, la plus grande civilisation de l’histoire humaine. Il n’y aura pas, selon lui, d’abandon de l’Alliance atlantique, mais une revitalisation de sa nature est urgente pour la défense de la civilisation occidentale.
C’est donc un discours qui semble faire oublier celui de Vance, perçu comme agressif et moralisateur. Rubio a certes su adoucir son message pour le faire accepter, sans cependant renier les objectifs assignés à la diplomatie de son pays. Il a usé de l’humour, comme quand il décrit l’arrivée des migrants allemands en Amérique qui a permis d’améliorer le goût de la bière locale. C’était un discours de réassurance tactique sur la forme, sans rien céder sur le fond. Si on le croit, l’Amérique ne cherche que le bien de l’Europe pour la voir souveraine, mais alignée tout de même sur la politique que préconise Trump. En dépit de ce ton amical, certains Européens doutent et restent sceptiques quant aux implications américaines en Ukraine ou au sein de l’OTAN.
C’est le cas du chancelier allemand Friedrich Merz, qui a profité de cette conférence qui se déroule chez lui pour afficher son leadership européen. Il a montré sa détermination à faire de l’Allemagne une grande puissance qui compte en Europe, mais aussi au niveau mondial. Il a déclaré : "Nous avons compris qu’à l’ère des superpuissances, notre liberté n’est plus simplement acquise, mais elle est surtout menacée. Il faudra de la force et de la volonté pour défendre donc notre liberté". Cette déclaration a été perçue comme un signal fort, dans une Europe où Berlin est attendu au tournant, et où la France se trouve en grande difficulté.
C’est ce sentiment que le président de la conférence, l’ancien ambassadeur allemand à Washington Wolfgang Ischinger, a voulu partager. Dans son rapport adressé à cette session sur le thème "Un ordre international en cours de destruction", il décrit Trump comme un éléphant dans une pièce de porcelaine. Pour lui, les Européens n’ont de choix que d’assurer leur propre sécurité et leur autonomie au niveau de la défense, de l’énergie, de la technologie et de la finance. Il reconnaît que la renonciation des États-Unis aux éléments essentiels de l’ordre international a des effets visibles sur l’Europe.
Ce rapporteur énumère par ailleurs les défis que l’Europe doit relever, face à une Russie agressive, à une Amérique en retrait, et à une Chine de plus en plus puissante. Le système commercial mondial, écrit-il, est de plus en plus contesté, et les promesses d’une croissance équitable ne se sont pas réalisées. Et de continuer : c’est pour cette raison que, depuis son retour au pouvoir, Trump fait fi des règles multilatérales. Ironiquement, les États-Unis, qui ont façonné l’ordre international, sont maintenant ceux qui détruisent cet ordre établi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, conclut-il.
Ébranlés par le discours de Vance l’année dernière, les Européens ont été envoûtés par celui de Rubio cette année. Si la forme a changé, la substance, elle, demeure la même. Rubio n’a pas annulé ce que Vance avait annoncé un an auparavant. Il l’a tout simplement reformulé pour mieux faire admettre son message. Il a repris les mêmes exigences et les a enveloppées dans un vocabulaire chatoyant pour les faire accepter. Les Européens ont maintenant la certitude que, tant que Trump est au pouvoir, leurs alliés américains ne chercheront qu'à refondre l’ordre international à leur seul profit.
On sait qu’en diplomatie un discours est un acte sérieux qui engage officiellement l’État. Les allocutions de Vance comme celle de Rubio ne sont pas contradictoires, mais sont complémentaires, et les deux annoncent des changements dans la stratégie américaine à l’égard de l’Europe. Elles ont pour but d’accélérer la prise de conscience des Européens pour qu’ils comptent sur eux-mêmes pour leur sécurité et leur défense, plutôt que de dépendre continuellement des États-Unis. Du discours choc et brutal de Vance à celui amical mais ferme de Rubio, l’ère de la dépendance absolue de Washington est révolue. Cette conférence de Munich a eu le mérite de mettre les Européens devant une seule réalité, celle qui leur annonce qu’il est grand temps pour eux de prendre enfin leur avenir en main.
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