Les pistes des Economistes istiqlaliens pour la réforme des circuits commerciaux face à la flambée des prix
Améliorer la régulation des circuits commerciaux, renforcer la transparence des marchés et moderniser les mécanismes de distribution... plusieurs propositions ont été formulées par les participants à une conférence-débat tenue à l’initiative de l’Alliance des économistes istiqlaliens, qui a réuni responsables publics, experts et société civile autour de la hausse des prix des produits de première nécessité.
La conférence-débat organisée jeudi 11 juin à Casablanca par l’Alliance des économistes istiqlaliens a placé la question de la formation des prix et de la protection du pouvoir d’achat au centre des échanges.
Près de 75% des ménages marocains déclarent une détérioration de leurs conditions de vie. Ce constat s’accompagne d’un signal d’alarme concernant la classe moyenne, traditionnellement considérée comme le moteur de la consommation et de la stabilité économique. Seuls 12,1% parviennent encore à épargner, tandis que 88% estiment ne pas être en mesure de constituer une épargne dans les mois à venir. Ce sont les derniers indicateurs du Haut-commissariat au plan (HCP) que Nizar Baraka a avancés pour étayer son propos.
Ouvrant les travaux de la rencontre, le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal a souligné que la question du pouvoir d’achat "dépasse les clivages partisans pour s’imposer comme un enjeu national majeur, touchant directement à la cohésion sociale du Royaume".
Cette vulnérabilité financière est directement corrélée au poids disproportionné des dépenses de subsistance dans le budget des familles. Si la moyenne nationale de la part consacrée à l'alimentation s'établit à 8,5% des dépenses globales, cette proportion grimpe de manière abrupte pour atteindre 45% à 50% chez les ménages à revenus limités. Dès lors, la moindre fluctuation des cours des produits de première nécessité fragilise immédiatement les équilibres financiers de ces foyers.
L'analyse de la structure de consommation montre que le budget alimentaire est fortement concentré sur trois catégories essentielles : les viandes (rouges, blanches et poissons) absorbent près de 20% des dépenses, suivies par les céréales et leurs dérivés à hauteur de 12,5%, et les légumes à hauteur de 10%.
Les facteurs structurels et conjoncturels de la hausse des prix
Les différents intervenants ont largement convergé sur le fait que la flambée des prix ne relève pas d'une simple fluctuation passagère, mais découle d'une imbrication de crises climatiques, de tensions internationales et de dysfonctionnements de l'économie locale.
D'une part, le Royaume sort de sept années consécutives de sécheresse, une situation sévère dont les effets se sont conjugués aux séquelles économiques de la crise sanitaire. Ce déficit pluviométrique persistant a entraîné une contraction des surfaces arables et une baisse des rendements de la production locale. Par conséquent, le fléchissement de l'offre nationale face à une demande constante a provoqué un déséquilibre des marchés, appliquant une pression haussière sur les prix.
D'autre part, les crises géopolitiques mondiales, notamment le conflit en Europe de l'Est et les perturbations logistiques internationales, ont eu des répercussions directes sur le secteur agricole. Les cours mondiaux des matières premières, en particulier des engrais azotés et phosphatés ainsi que des produits énergétiques, ont enregistré des hausses marquées. Ce renchérissement des facteurs de production a doublé les charges d'exploitation des agriculteurs, les contraignant à répercuter cette hausse pour préserver la viabilité financière de leurs activités.
Enfin, le fonctionnement des circuits d'approvisionnement demeure l'un des points de blocage majeurs de la chaîne de valeur. Les analyses présentées, étayées par le rapport du Conseil de la concurrence, révèlent que les intermédiaires et les spéculateurs captent entre 34% et 50% de la valeur finale des produits de la terre.
Ce système pénalise l'amont et l'aval : il maintient les producteurs dans la précarité tout en imposant des tarifs élevés en bout de chaîne. Ce phénomène est accentué par un manque de structuration des marchés de gros et par l'affaiblissement des mécanismes de contrôle et de répression des fraudes, ce qui favorise les comportements spéculatifs, notamment sur les marchés informels.
Vers une convergence des souverainetés hydrique et alimentaire
Les débats ont mis en exergue l'interdépendance entre la viabilité du secteur agricole et la sécurisation de la ressource en eau. Dans un contexte de stress hydrique structurel, la souveraineté alimentaire nationale est tributaire d'une refonte globale de la gouvernance hydraulique, érigée au rang de priorité stratégique.
Nizar Baraka a détaillé à cette occasion les chantiers d'envergure nationale en cours d'exécution, au premier rang desquels figure le mégaprojet d'interconnexion reliant les bassins du Sebou, du Bouregreg et de l'Oum Er-Rbia. Cette autoroute de l'eau vise à corriger les disparités spatiales en transférant les excédents hydrauliques du Nord vers les zones déficitaires du Centre.
L'objectif, conforme aux orientations royales, consiste à garantir l'intégralité des besoins en eau potable et à couvrir à hauteur de 80% les nécessités de l'irrigation agricole. Pour illustrer la viabilité de cette infrastructure, l'accent a été mis sur la progression des volumes d'eau conventionnelle mobilisés pour l'agriculture, passés de 1,2 milliard l'année précédente à 2,2 milliards de m3 actuellement.
L'autre axe majeur de cette feuille de route repose sur l'exploitation des ressources non conventionnelles, notamment à travers le développement de stations de désalinisation d'eau de mer destinées aux métropoles côtières. En déchargeant les barrages de la pression de la consommation d'eau potable des centres urbains du littoral, cette stratégie permet de réaffecter les eaux des retenues intérieures exclusivement à l'irrigation des plaines agricoles de l'arrière-pays.
Ce mécanisme de transfert d'usage devrait générer un apport d'environ 2 milliards de m3 supplémentaires à l'horizon 2030. Un travail conjoint entre le ministère de l'Agriculture et les agences de bassins hydrauliques est actuellement mené pour cartographier les périmètres irrigués prioritaires devant bénéficier de cette ressource sécurisée.
Pistes de réformes et régulation des circuits commerciaux
Pour remédier aux dysfonctionnements constatés, les participants ont formulé une série de propositions visant à moderniser le commerce intérieur, à garantir la transparence des transactions et à sécuriser les revenus des exploitants.
En premier lieu, le système de commercialisation actuel souffre d'une informalisation croissante. Le fait que plus de la moitié des flux de fruits et légumes contourne les structures officielles de gros témoigne de l'obsolescence du cadre réglementaire. La réforme de ce secteur nécessite une numérisation des transactions pour assurer la traçabilité des produits et l'introduction d'enchères électroniques, réduisant ainsi les bêtises d'accès pour les producteurs.
De plus, afin de limiter les intermédiations successives qui n'apportent aucune valeur ajoutée, les intervenants ont préconisé l'application rigoureuse de la loi 37-21 sur les marchés de gros, en synergie avec la loi 04-12 relative à l'agrégation agricole. Ces dispositifs juridiques permettent aux coopératives et aux groupements de producteurs structurés de contourner l'obligation de transit par les marchés de gros pour approvisionner directement les réseaux de distribution finale et les moyennes et grandes surfaces, garantissant un prix plus équitable pour le consommateur et le producteur.
Par ailleurs, sur le modèle des outils d'analyse appliqués au secteur des hydrocarbures, la création d'un observatoire national des marges aurait pour mission de cartographier la formation des prix de l'amont à l'aval. Cette transparence permettra de repérer précisément les niveaux de marges excessives à chaque étape de la chaîne d'approvisionnement et de fournir des données fiables pour sanctionner les pratiques spéculatives et d'entente.
Sur le plan logistique, le déficit en capacités de stockage frigorifique à l'échelle des régions accentue le fléau du gaspillage et des pertes post-récolte. L'alignement du Royaume sur les standards de pays comparables de la région MENA permettrait de réguler l'offre sur le marché en période de forte production, évitant ainsi les effondrements de prix suivis de hausses brutales en période de pénurie.
Enfin, les pertes de revenus liées aux aléas climatiques ont poussé près de 2 millions d'habitants des zones rurales vers les centres urbains au cours de la dernière décennie. Pour stabiliser ces populations, il est nécessaire de réformer le système de financement et d'assurance multirisque. L'objectif est de proposer des produits financiers adaptés aux petits exploitants, avec des mécanismes d'indemnisation rapides, afin de sécuriser leur trésorerie en cas de crise climatique et de préserver l'attractivité du secteur pour les jeunes générations.
Perspectives des acteurs de la chaîne de valeur
La parole aux représentants des différents maillons de la chaîne de production et de consommation, permettant de confronter les réalités du terrain aux orientations stratégiques.
Rachid Benali, président de la COMADER, a mis l'accent sur la crise de rentabilité qui frappe les producteurs. Au-delà du déficit hydrique, la hausse des charges d'exploitation compromet la viabilité de l'activité agricole. Le coût journalier de la main-d'œuvre a doublé, voire quadruplé dans certaines régions, s'établissant désormais entre 200 et 400 DH en raison d'une pénurie de main-d'œuvre accentuée par le désintérêt des jeunes pour les métiers de la terre.
De plus, les investissements requis pour atteindre les nappes phréatiques (forages de puits de plus en plus profonds) ont doublé de coût. M. Benali préconise la mise en place d'aides directes et ciblées à la production pour préserver l'outil de production national.
Hicham Mellakh, DG de Dislog, a quant à lui souligné que l'inflation est alimentée par un déficit de transparence logistique. Actuellement, les réseaux d'intermédiation tirent profit d'un monopole de l'information concernant l'état des stocks, les flux de transport et les besoins réels du marché. Pour briser cette spéculation informationnelle, il recommande de numériser l'ensemble des flux de transport de marchandises et d'investir dans des plateformes logistiques publiques, ce qui permettrait de fluidifier la distribution et de réduire le taux de perte des produits de première nécessité.
Mehdi Bouamrani, DG de Dislog, a pour sa part mis en contraste le comportement des prix des produits de grande consommation manufacturés (comme l'épicerie ou l'hygiène) avec celui des produits agricoles frais. Alors que les premiers affichent une stabilité tarifaire remarquable sur près de deux décennies grâce à des structures industrielles organisées, des contrats de distribution clairs et une concurrence saine, les seconds subissent une volatilité permanente en raison d'un manque de contractualisation et de l'absence de régulation des marges des grossistes.
Enfin, Bouazza Kherrati, président de la FMDC, a alerté sur le développement de pratiques commerciales déloyales nées de la crise, telles que la réduction masquée du poids des emballages (shrinkflation) ou l'altération de la qualité de certains produits de base. Il a déploré l'absence, depuis la réorganisation administrative de 2010, d'un service public autonome et actif dédié spécifiquement à la répression des fraudes et au contrôle de la qualité sur les marchés de détail. Il appelle à l'institution d'une autorité de contrôle dotée de pouvoirs de sanction pour assainir les circuits de vente et protéger le consommateur final.
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