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Tenir tête à l'Amérique de Trump

L’Office fédéral allemand pour la protection de la Constitution a déterminé le vendredi 2 mai que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) devait être classée comme un mouvement extrémiste de droite avéré. En réponse, le secrétaire d’État du président américain Donald Trump, Marco Rubio, a défendu l’AfD et a condamné cette décision comme un acte de "tyrannie déguisée".

Le 10 mai 2025 à 13h00

MADRID – À l’instar du discours du vice-président américain J.D. Vance durant la Conférence de Munich sur la sécurité au mois de février, ainsi que du soutien adressé par Elon Musk à l’extrême droite européenne à de nombreuses reprises, ces attaques récentes confirment que les États-Unis ne sont plus les alliés de l’Europe, mais désormais un adversaire. Non seulement Trump manifeste-t-il sa volonté d’abandonner l’Ukraine à la Russie, mais il cherche également ouvertement à détruire le modèle social, écologique, économique et démocratique de l’Europe.

L’objectif de Trump consiste à bâtir un ordre mondial autoritaire et illibéral. Le président américain entend démanteler l’État démocratique dans son propre pays, établir des alliances transactionnelles avec les principaux régimes illibéraux de la planète et créer une forteresse nord-américaine imprenable en affirmant la souveraineté des États-Unis sur le Canada, le Groenland et le canal de Panama. Il n’exclut pas même de recourir à la force pour parvenir à ses fins. Trump ne voit pas d’inconvénient à ce que l’Ukraine bascule dans l’orbite de Moscou, tant il se réjouit du retour à un monde dans lequel les grandes puissances puissent exercer leur autorité sur des "sphères d’intérêt". Tous ces objectifs soulèvent des défis géopolitiques, économiques et sécuritaires pour l’Europe.

Certains Européens s’accrochent à l’espoir que la rupture des relations transatlantiques soit temporaire, misant sur les midterms de 2026 ou l’élection présidentielle de 2028 pour un retour à une situation normale. Or, il serait très risqué pour l’Europe de fonder sa stratégie sur une telle idée.

Toute fébrilité de l’Europe dans sa réponse à l’attitude agressive de Trump ne fera que conforter le président américain dans sa position. À l’instar du président russe Vladimir Poutine, Trump ne croit qu’aux rapports de force, estimant que "c’est la puissance qui fait le droit".

Par ailleurs, la capacité de Trump à faire basculer durablement les États-Unis vers l’autocratie –un régime aux antipodes des valeurs européennes– est plus importante que beaucoup ne le pensaient initialement. C’est bel et bien à une "poutinisation" rapide de la politique américaine à laquelle nous assistons aujourd’hui.

La position anti-européenne de l’administration Trump ne surgit pas de nulle part. Tournés vers l’Asie, les États-Unis cherchent depuis longtemps à se désengager de l’Europe. Le président Barack Obama avait ainsi décidé de ne pas fermement s’opposer à l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014, et de ne pas faire respecter sa "ligne rouge" au moment de l’utilisation de gaz toxique par le président Bachar el-Assad contre sa propre population.

Bien que le soutien des États-Unis à l’Ukraine durant l’administration du président Joe Biden ait freiné cette tendance, un cap était déjà franchi. Il était évident que le désengagement américain en Europe se poursuivrait après Biden. Bien avant la réélection de Trump en novembre dernier, j’en étais arrivé à la conclusion que Biden serait probablement le dernier président américain véritablement transatlantique. En effet, pour de nombreux Américains, l’OTAN apparaît de plus en plus comme le vestige d’une époque révolue.

Quelles sont alors les possibilités d’action pour l’Europe ? Pour commencer, il nous faut répondre avec force à la guerre commerciale déclarée par Trump et ne pas céder à ses tentatives d’extorsion concernant nos réglementations relatives aux Big Tech. Nous sommes en effet dangereusement dépendants des États-Unis en matière de technologies numériques. Cela ne peut plus durer : nous devons procéder aux mêmes démarches de réduction des risques que celles que nous menons vis-à-vis de la Chine. N’oublions pas non plus que l’Amérique est elle aussi dépendante de l’Europe. L’Union européenne représente encore aujourd’hui un cinquième de la consommation mondiale, et gagne en importance pour des entreprises américaines désormais confrontées à un accès réduit au marché chinois.

Deuxièmement, l’Europe doit avancer avec constance vers la souveraineté stratégique en matière de défense et de haute technologie. Les rapports ne manquent pas concernant ce qu’il convient d’accomplir. Ces investissements nécessiteront des ressources importantes, et par conséquent de nouvelles émissions de dette paneuropéenne. (Contrairement à celui du fonds NextGenerationEU, le remboursement de la dette devra cette fois être assuré par de nouvelles ressources à l’échelle de l’UE.)

Troisièmement, nous devons nous rapprocher de plusieurs autres pays qui partagent nos principes et qui subissent les agressions de Trump : le Japon, la Corée du Sud, le Canada et l’Australie. Les victoires électorales de Mark Carney et d’Anthony Albanese, respectivement au Canada et en Australie, démontrent que l’Occident ne se laissera pas faire par le nouvel illibéralisme. Nous devons créer un G6 –un G7 sans les États-Unis– et mettre en place une architecture de défense entièrement européenne, incluant des pays tels que le Royaume-Uni et la Norvège.

Quatrièmement, il est nécessaire que nous tendions la main aux pays du Sud, à la fois pour atténuer la pression exercée par Trump et Poutine et pour préserver le multilatéralisme. Cela nécessitera toutefois des changements importants. Il nous faudra rompre avec les politiques migratoires d’une Europe "forteresse", ainsi qu’avec la permissivité affichée à l’égard du gouvernement d’extrême droite du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. En tolérant l’intolérable à Gaza, nous avons perdu l’essentiel de notre autorité morale.

Est-il réaliste de proclamer l’indépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ? Proches alliés du pays durant huit décennies, les Européens peinent naturellement à s’habituer à un président américain qui se comporte comme un dictateur russe. Les changements que nous devons opérer se heurteront inévitablement à la résistance de certains pays de l’UE politiquement alignés sur le trumpisme.

Il s’agit également d’un défi pour la Commission européenne, qui a tendance depuis quelques années à s’aligner systématiquement et imprudemment sur les États-Unis, dans tous les domaines. Fort heureusement, les récentes déclarations du nouveau chancelier allemand Friedrich Merz indiquent que l’un des pays traditionnellement les plus atlantistes d’Europe comprend le nouveau défi auquel nous sommes confrontés.

Le Parti populaire européen et ses entités membres nationales doivent également rompre une bonne fois pour toutes leurs accointances avec les populistes d’extrême droite pleinement en phase avec Trump et Poutine. Les partis européens de centre droit doivent revenir à leurs alliances traditionnelles avec les sociaux-démocrates, les libéraux et les écologistes pour s’opposer ensemble à Trump.

Il ne sera pas facile pour l’Europe de parvenir à l’indépendance vis-à-vis des États-Unis. Mais si nous n’agissons pas maintenant de manière décisive, l’avenir de notre modèle social et démocratique pourrait s’assombrir.

©Project Syndicate 1995–2025

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Le 10 mai 2025 à 13h00

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