Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Petites inimitiés entre gens de lettres
Dans l’arrière-cuisine des arts et des lettres, derrière les chefs-d’œuvre inspirés, mijote un plat souvent amer : la haine ou les inimitiés entre artistes ou écrivains. Rien de bien neuf, car depuis que les créateurs existent, ils se regardent rarement avec des yeux de velours.
La rivalité entre les gens de lettres a toujours existé et certains en ont même fait une marque de leur œuvre. Victor Hugo, qui a été jalousé autant qu’haï et qui s’en glorifiait, disait : "J’ai l’honneur d’être un homme haï".
A ce sujet, deux universitaires français ont répertorié un historique de ces haines recuites et un florilège d’anecdotes toutes frappées au coin de la pire détestation ou de la pure vacherie, et ce, durant l’effervescence littéraire du XIXe siècle : "Une histoire des haines d’écrivains" d’Anne Boquel et Etienne Kerne (éditions Flammarion. Champs. Essai).
C’est souvent aussi dans la correspondance des gens de lettres que la détestation se manifeste. Rivalité professionnelle, émulation, inimitiés, jalousie confite ou tout simplement posture littéraire ont donné naissance à des textes dont la facture dépend du talent épistolaire des uns et des autres.
De plus, la jalousie n’est-elle pas un ressort éminemment littéraire et l’ingrédient qui entretient une dramaturgie soutenue ? La haine, quelle que forme qu’elle revête, précisent les deux universitaires, est au fondement de la création littéraire. Il n’est pas de confrère qui ne soit un adversaire potentiel. En effet, il faut aimer follement son art pour mépriser avec autant de hargne ceux qui l’abîment ou qui l’incarnent mieux que soi.
On rapporte ce sage conseil donné par le poète-dramaturge et diplomate, Paul Claudel : "N’invitez jamais plusieurs hommes de lettres à la fois ; un bossu préférera toujours la compagnie d’un aveugle à celle d’un bossu". Peu d’hôtes suivraient ce conseil, tant le désir de réunir au même endroit un aréopage de gens de lettres est bien le but recherché, parce qu’il est le signe d’une assemblée réussie.
Il nous est arrivé -au temps où artistes, écrivains et journalistes se réunissaient à l’invitation de tel "amoureux des arts et des lettres", souvent pour fêter l’après-vernissage d’une exposition qu’on disait réussie – de nous retrouver cette fois-ci à une exposition canine. Entre attaques ad hominem et plaisanteries peu ragoûtantes et avinées sur le travail du collègue dont on vient de célébrer le vernissage de son exposition réussie, ce sont notamment les plasticiens qui se jalousaient.
Le peu d’auteurs publiés à l’époque, de langue arabe comme de langue française, se tenaient loin de ces chamailleries, mais n’en pensaient pas moins. Réunis à la faveur de rencontres littéraires, sous la bannière de l’Union des écrivains, les premiers se soutenaient et se lisaient entre eux tout en se congratulant en de longs et mielleux panégyriques, pratiquant un renvoi d’ascenseur régulier et fraternel. Une détestation commune de la majorité des auteurs arabophones vis-à-vis de leurs confrères d’expression française renforçait encore plus cette fraternité.
En effet, longtemps, et plus précisément au cours des années 70 et 80 de l’autre siècle, un débat identitaire sur la marocanité d’une littérature dite d’expression française avait marqué cette époque. La question de la langue a souvent été la ligne de front.
Les francophones soupçonnés de trahison culturelle et d’inauthenticité et les arabophones accusés d’être "repliés et archaïques". Au sein de l’Union des écrivains du Maroc (UEM), peu reconnaissaient aux œuvres d’expression française de qualité littéraire et à ses auteurs un statut d’écrivain, même si rien dans le règlement de cette entité ne le précisait. En plus de l’usage de la langue du colon, on leur reprochait de se conformer servilement aux normes littéraires de l’empire colonial. La tendance en ces temps agités par un discours idéologique teinté d’un panarabisme moyen-oriental allait dans le sens des revendications et des appels incessants à la généralisation de l’arabisation.
Les quelques écrivains francophones de renom étaient publiés ou résidaient en exil en France ; d’autres étaient embastillés à la prison de Kénitra. Deux partis de l’opposition, l’un socialiste et l’autre nationaliste et conservateur, se succédaient à la tête de l’UEM dans une alternance entendue.
Le paysage littéraire et ses acteurs reflétaient fidèlement celui de la vie partisane du pays, et les écrivains adhérents, encartés pour la plupart, étaient bien obligés de suivre le mouvement. Le pouvoir, quant à lui, ne s’en mêlait pas, mais surveillait tout ce beau monde, non sans se méfier des uns et des autres, et sans leur octroyer la moindre subvention ou soutien. Une indépendance dont se félicitaient, et même se glorifiaient les gens de lettres de l’UEM, face à leurs collègues dans toutes les unions similaires au sein d’un monde arabe, subventionnées mais mises au pas, et où un bon écrivain est un écrivain encarté.
Loin de ces considérations et calculs bassement politiques, il me vient en mémoire le doux souvenir fraternel et les rires amicaux de trois écrivains qui m’étaient chers et aujourd’hui disparus : Driss Khoury, Mohamed Zaf-Zaf et Mohammed Choukri. Tous trois se tenaient à égale distance des cercles du pouvoir et des conclaves de l’opposition.
Ils "s’opposaient" à leur manière dans une folle indépendance qui est la marque des auteurs de la marge, cultivant l’art de la contingence et loin de toute allégeance. Ils avaient l’habitude de se chambrer amicalement à propos de leurs écrits autour d’une bouteille, voire plus. Mais s’ils se jalousaient à coups de bons mots et de traits d’esprit, c’est moins par animosité malsaine que par cette folle envie de vouloir écrire ce que l’autre avait déjà publié.
Le nouvelliste des "gens d’en bas" au style court, direct et rigolard qu’est Khoury complète son acolyte Zaf-Zaf, nouvelliste décapant lui aussi et romancier des gens de peu ; et tous deux rejoignent le tangérois Choukri, auteur surgi comme une météorite avec son roman autobiographique, l’iconoclaste "Le Pain nu", un best-seller mondial traduit dans plusieurs langues. Cette fulgurante célébrité internationale donnait souvent lieu à des chamailleries où se mêlaient jalousie et chambrage affectueux. Fort de sa renommée mondiale, l’auteur du "Pain nu" se moquait avec délectation dans son inimitable accent tangérois en répliquant : "N’tina akhay diali, ghi Katib Mahalli" (toi, mon frère, t’es qu’un écrivain local).
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