Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le cru, le cuit et les “abats-joie”
Au Maroc, le sacrifice du mouton accompagne de grands moments et étapes de la vie : du baptême à l’Aïd el Kébir. Mais cette tradition ancrée n’est pas un dogme, car on peut s’en abstenir sans renier sa foi. Brèves variations sur de multiples sens d’un rite devenu miroir de la société.
L’appel royal a été clair, et la décision éclairée et responsable. En effet, l’abstention du sacrifice cette année est de nature à préserver le cheptel et à prémunir contre une augmentation de l’inflation et ses dangereuses conséquences sur les prix de la viande lesquels, selon les prévisions, pourraient dépasser les 200 DH. Mais alors qu’il reste quelques jours avant l’Aïd prévu pour le 7 juin prochain, une étrange effervescence a gagné certains marchés et la demande pour les abats a entraîné, selon les médias, une flambée des prix sans précédent.
A défaut du mouton entier, certains fervents tenants de la tradition ne veulent pas se passer de faire monter la fumée vers le ciel. Alors va pour les abats ! Tout est bon dans le mouton, comme diraient d’autres pour une autre bête dans une autre religion. Car s’il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas de fête sans fumée.
C’est ainsi que vivent les hommes et ce, depuis la nuit des temps et depuis que la notion du sacrifice a été établie et que, bien entendu, le feu fut inventé. L’anthropologue Claude Lévi Strauss, auteur du célèbre "Le cru et le cuit", rappelait que "le sacrifice du mouton est une manière de rendre l’animal comestible sans le banaliser". Alors on l’a sacralisé.
Le lien entre l’homme et le mouton n’a donc pas commencé avec le récit fondateur d’Abraham, repris et institué par l’Islam. Mais, s’il est commun aux trois monothéismes qu’il a traversés, il a été peu ou pas suivi par les deux autres religions.
Chez nous, du berceau du baptême au kanoun de l’Aïd, et des récits prophétiques au sang de l’immolation, le mouton est bien plus que cet animal domestique doux et placide : il est un rite, un repère et une mémoire. Derrière sa laine, c’est tout un tissu social, symbolique et parfois contradictoire, qui se révèle entre foi, festin, traditions, souvenirs et fardeau économique.
Et à propos de mémoire, notre premier contact, même si on ne s’en rappelle pas a été établi le jour du baptême ou l’aqiqa. Pour célébrer la naissance d’un enfant, on sacrifie un mouton, voire même deux si c’est un garçon, chez les plus nantis ou plus conservateurs. (Ah, la fameuse équation du sexe qui compte double et que l’on retrouve ailleurs !). Déjà, le mouton s’inscrit comme témoin et gage de l’entrée dans la communauté comme rite de passage avant celui de la circoncision, du moins pour les garçons.
Dans son premier roman autobiographique, "La mémoire tatouée", Abdelkébir Khatibi écrit à ce propos : "Le corps social s’écrit sur la chair, mais il ne parle qu’avec le sang". Et l’auteur d’expliquer qu’il doit son prénom (Abdelkébir) au jour de sa naissance, qui avait coïncidé avec celui de l’Aïd El Kébir. (Il ne dit pas combien de moutons on devrait sacrifier dans un cas pareil).
Après la naissance, chacun garde, chaque année renouvelée et avec ou sans nostalgie, les souvenirs du mouton, les premières odeurs de la grillade du foie enrobé de crépine, nommé boulfaf, et du reste. Le mouton, comme aurait dit Barthes s’il était de chez nous, c’est "la mémoire dans la bouche".
Est-ce que tout cela expliquerait cette étrange frénésie qui pousse quelques sacrificateurs contrariés par l’abstention à se rabattre sur les abats ? (Des abats -joie ?) On pourrait le dire. Mais toujours est-il que la majorité de la population, et notamment les moins nantis et plus précaires, ont salué l’appel royal à l’abstention du sacrifice.
Restent les récalcitrants chasseurs de fumée, les chennaqa, les chevillards et autres spéculateurs sans foi ni loi qui se nourrissent sur le dos de la bête, mangent la laine sur le dos des petites gens et restent sourds à tous les appels de sagesse pour la sauvegarde du cheptel.
Les médias et les réseaux sociaux rapportent depuis quelques jours les multiples dérives de cette engeance qui tente de contourner l’appel royal invitant le peuple à une abstention raisonnée sans pour autant interdire. Les images de camions chargés de moutons et des chennaqa en sueur et hallucinés courant dans tous les sens pour fourguer leurs cargaisons sont autant d’images qui ne peuvent inspirer que de la tristesse et peut-être aussi de la colère.
Mais plus triste encore est le silence assourdissant de certains hommes politiques, d’intellectuels et de ce qu’on appelle militants de la "société civile". Prompts à brandir slogans et à signer des pétitions pour tout et pour rien, on n’a pas vu beaucoup de ces "donneurs de leçon", ni encore moins certains prétendus défenseurs de la "veuve et de l’orphelin" expliquer le sens et la portée de la décision royale.
Ceux des partis se projetant dans de futures échéances électorales, craignent sans doute de mécontenter "le peuple" qu’ils tiennent pour leur électorat. Quant aux intellectuels et autres "gens de l’esprit", ils se planquent pour ne pas dénoncer une tradition qui, pourtant, n’est ni un pilier ni un dogme religieux, de peur également de heurter la "sensibilité religieuse" de ce même "peuple".
Ils savent pourtant, et nombre d’entre eux ont pensé, cogité et écrit sur les conflits entre "tradition et modernité", que le mouton, plus qu’un symbole festif, cristallise des tensions très actuelles. Ils savent que cette tradition faite de sang et de fumée porte en elle l’odeur de la fête, mais aussi le poids de la dette. Celle des gens de peu qui se saignent aux quatre veines pour l’achat d’une bête ; celle de la culpabilité de ceux qui s’éloignent du rituel par choix ou par gêne ; et enfin celle des manipulateurs, idéologues-démagogues de tout poil, qui l’ont érigée en bastion de l’identité.
Ils savent, mais le taisent, que la cérémonie du mouton, comme nombre d’autres traditions, révèle aussi l’invisible : les écarts sociaux, les angoisses modernes, le besoin d’appartenance... Elles disent le Maroc rural et celui populaire, mais aussi le pays moderne, ambitieux, plein d’énergie et d’espérances. Celui-là, certes, mais également ce Maroc qui doute, qui hésite mais avance vers son destin, et qui négocie avec ses traditions sans les trahir ni les subvertir.
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