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L'Afrique et sa représentation de la justice

De l’OUA à l’Union africaine, le rêve panafricain a traversé les époques, les conflits et les désillusions. En 2025, la Journée mondiale de l’Afrique choisit le thème de la justice réparatrice. Cette chronique de Larabi Jaidi propose une lecture critique des mutations africaines à la lumière de l’histoire, de la mémoire et des fractures géopolitiques.

Le 29 mai 2025 à 16h58

Il y a 62 ans, le 25 mai 1963, les délégués de 32 pays africains indépendants se rassemblaient à Addis-Abeba (Éthiopie) pour fonder l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Ils embarquaient pour un extraordinaire voyage à la recherche de l’unité d’un continent, le plus vieux de l’univers par les traces des ossements humains et le plus jeune du monde par la moyenne d’âge de ses habitants.

L'OUA a évolué au fil du temps pour devenir l'Union africaine (UA), avec pour vocation de promouvoir le développement d’un continent dynamique et en croissance rapide, où vivent désormais plus de 1,4 milliard d'habitants.

Depuis lors, l’UA commémore la date de création de l’organisation continentale dans une Journée mondiale dédiée à l’Afrique. Le thème choisi en cette année 2025 est "Justice pour les Africains et les personnes d'ascendance africaine par les réparations". Un appel à honorer la mémoire de ceux qui ont souffert sous l'esclavage et le colonialisme. Le paiement de réparations pour les crimes historiques commis contre les Africains, la restitution d'artefacts culturels pillés aux pays africains ont toujours fait partie des initiatives mémorielles pour promouvoir un monde fondé sur la reconnaissance et faire avancer la cause de la justice.

La première conférence panafricaine sur les réparations s'est tenue en avril 1993 au Nigéria, elle a donné lieu à la "Proclamation d'Abuja sur les réparations". La dernière en date a été la conférence internationale accueillie par le Ghana en novembre 2023 ; elle s’est achevée par l’adoption de la "Proclamation d'Accra sur les réparations".

On ne recense plus les recommandations formulées dans diverses initiatives à l'intention de l'UA aux fins d’élaborer une politique africaine commune en matière de réparations et d'y intégrer des programmes d'action réparateurs.

A titre d’exemple : la mise en place d'un Comité d'experts sur les réparations ; la création d'un Fonds mondial de réparations, soutenu par les institutions et agences multilatérales ; l’exploration des options juridiques et judiciaires en matière de réparations ; le renforcement du rôle de l’ONU, etc...

Les impacts de ces mesures de justice et de réparations se font toujours attendre. La justice réparatrice implique de réécrire le récit historique, de se réapproprier la mémoire et l'identité africaines. Mais nous savons que cela ne suffit pas. Le combat pour la justice exige un respect de la dignité retrouvée des peuples africains tout en affirmant leurs droits humains ici et maintenant.

Justice, réparations, mémoire et identités culturelles ne peuvent plus être traités comme des concepts symboliques d’un passé douloureusement glorieux. Elles exigent une interpellation critique de la trajectoire des mouvements de libération africains au lendemain des indépendances, une réflexion sur la redéfinition du panafricanisme aujourd'hui, qui, après avoir porté à sa naissance les rêves des peuples africains, a fini par perdre sa vision stratégique dans des querelles idéologiques.

Réfléchir au parcours historique de l'Afrique, oui…. Mieux encore, il faudrait inscrire les actions de justice mémorielle dans le cadre d’une vision et de politiques concrètes et audacieuses en vue d’un avenir juste et prospère pour les générations futures.

L'Afrique ne peut être prise en otage par la douleur de son passé comme l’a affirmé le nouveau Président de la Commission de l’Union Africaine dans le discours prononcé lors de la commémoration de la journée à Addis Abeba. Le continent doit "construire son avenir de paix, de prospérité et d’intégration en se libérant des conflits, du sous-développement, en protégeant ses ressources, en donnant la priorité à la valeur ajoutée".

Jusqu’à la dernière décennie du XXIème siècle, l’Afrique était considérée comme un continent du Sud mal parti. Une perception d’un espace relégué à la marge du système mondial empêtré dans les catastrophes (sécheresses, famines, guerres),

Dans la séquence ouverte en 2000, l'Afrique est devenue un pôle émergent de la mondialisation. Elle a troqué son image de marge contre celle de nouvelle frontière pour ses partenaires traditionnels et nouveaux. Elle est ainsi apparue comme un espace d'opportunités favorisées par l'abondance de ressources, l’urbanisation, le progrès de l’éducation, l’élargissement des classes moyennes, les besoins d'infrastructures, les revendications démocratiques et les relations Sud-Sud favorisant l’augmentation des capacités de négociation face à ses partenaires.

Les dynamiques de l'économie, de la population et de la politique se sont enchevêtrées de manière complexe pour produire des trajectoires multiples au sein du continent. Certains États s'inscrivent dans des logiques d'émergence, d'autres s'enfoncent dans des spirales tragiques, Mais les multiples chocs externes, les crises intérieures ont fait renaître le spectre afro pessimiste.

La justice mémorielle ne peut penser le problème du basculement du monde et de ses retournements. Elle est impuissante à rendre compte du temps présent, sa multiplicité et ses latences. Elle est une catégorie paresseuse qui affectionne la commémoration du passé et peine à expliquer les causes de la perpétuation de l’injustice. Elle risque même d‘être manipulée pour permettre à de nouvelles élites de renouveler la domination ou de capter ses ressorts pour l’utiliser à leur profit.

De profondes interrogations demeurent sur la façon dont l'Afrique s'organisera pour gérer ses défis internes et défendre ses intérêts au niveau international. Demeurera-t-elle, le continent en proie aux crises et aux conflits qui auraient déjà fait près de 10 millions de morts depuis 1960? Des conflits multiples qui révèlent des tensions sociodémographiques sur fond de pauvreté, qui sapent les fondements de la justice sociale et dont les responsabilités sont politiques et internes.

Parmi les plus importants conflits figurent:

-Les conflits frontaliers. L’artificialité des 83.500 km de frontières qui séparent les différents États africains est souvent jugée responsable de leur fragilité et de leur trajectoire heurtée, de déplacements de populations. Que la délimitation des frontières ait été exogène n'enlève rien à la responsabilité de leur usage dans des tensions tragiques. A travers les épreuves, les frontières se sont consolidées et le sentiment national s'est constitué, en dépit des crises politiques ou grâce à elles.

-Les conflits découlant des guerres, plus souvent civiles qu'entre États. A l’origine de ces drames se sont succédé les affrontements par procuration, reliquats de la guerre froide ; les irrédentismes pour des raisons ethniques ou linguistiques ; la guerre d’accès aux ressources et à des rentes alimentant les tentatives de sécession ; les insurrections religieuses amalgamant des ressorts mondialisés et des tensions sociopolitiques nationales et locales. Nombre de troubles entre voisins finissent par générer des conflits régionaux débouchant sur l'intervention des puissances étrangères.

-Les violences déclenchées par l’enlisement des transitions institutionnelles. Dans les années 1990, l'Afrique s’était engagée dans un processus de décompression autoritaire. Les populations se sont mobilisées pour exiger leurs droits, les juntes militaires et les régimes du parti unique ont reculé et les élections ont favorisé une ouverture politique. Mais la résilience de l’autoritarisme et la résurgence du clientélisme ont fini par fragiliser et déstabiliser les démocraties en herbe.

Il ne s'agit pas ici de prédire si l'Afrique de demain ira bien ou ira mal, ni de déterminer qui il conviendra alors de louer ou de blâmer.

Les débats entre afro pessimistes et afro pessimistes sont stériles. Le moment est venu de penser les conséquences des mutations systémiques d'intensité sismique sur l'Afrique. Le continent occupe une place incertaine dans les recompositions liées à la fragmentation du monde.

Unie, l'Afrique pourrait devenir l'un des poids lourds des relations internationales, à l'image de l'Europe, de la Chine ou de l'Inde. Seulement, les nations qui la composent forment un groupe peu homogène, peu solidaire, et, par conséquent, peu audible dans les forums de gouvernance mondiale.

La justice d’aujourd’hui invite nos imaginaires à dessiner d’autres possibles historiques ; la plupart de ces possibles sont encore en phase de germination. Ancrée sur un grand corps abondant en minéraux, l'Afrique a besoin d’accélérer à vive allure sa plasticité cérébrale pour exploiter et partager au mieux les fruits de ses ressources.

Elle a encore beaucoup à refaire ou à faire naître. Il s'agit d'interroger le politique différemment, à partir de catégories dont la valeur heuristique indique le chemin aux générations futures.

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Le 29 mai 2025 à 16h58

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