Nizar Derdabi

Analyste en défense et sécurité

Coup de pouce des services de renseignements marocains à leurs homologues occidentaux, une aubaine autant qu’un embarras

Le 22 avril 2021 à 15h58

Modifié 22 avril 2021 à 16h05

Coup sur coup, en l’espace de trois mois, les services de renseignement marocains ont permis à leurs homologues américains et français, de déjouer des attentats terroristes à New York et à Béziers (ville du sud de la France) et éviter ainsi des pertes humaines tragiques.

Ce n’est pas la première fois que les services de renseignements marocains se distinguent dans la lutte contre l’extrémisme violent en alertant leurs homologues étrangers sur l’imminence d’attaques terroristes, et ce sur la base de renseignements avérés, recueillis et traités par leurs agents. Ainsi, l’action de ces services, notamment la DGST (Direction générale de la surveillance du territoire), est régulièrement citée et saluée par les responsables politiques des pays qui bénéficient de cette coopération en matière de renseignement.
Néanmoins, il apparait de plus en plus que ces renseignements partagés constituent aussi bien une aubaine qu’une source d’embarras, lorsqu’ils font l’objet de communiqués de presse ou d’articles dans les médias. En effet, cette médiatisation met les services de sécurité et de renseignement de ces pays devant leurs manquements et leurs insuffisances en matière d’anticipation et de prévention face à la menace terroriste et peut créer un sentiment de malaise auprès de leurs responsables.

Opérations avortées aux Etats-Unis et en France

Rappel des faits: Le 19 janvier 2021, un soldat américain est arrêté par le FBI pour son implication dans la planification d’actes terroristes en lien avec un groupuscule ayant prêté allégeance à l’organisation de Da’ech. L’attaque terroriste qui avait pour cible le mémorial du 11 septembre de Manhattan, à New York, a pu être évitée grâce aux renseignements fournis par la DGST dès le mois de septembre 2020. Ce qui a permis aux agents du FBI de mener une surveillance sur les activités et les fréquentations du suspect, afin de l’arrêter avant son passage à l’acte.
Dans la nuit du 3 au 4 avril, la DGSI (service de renseignement intérieur français) a arrêté une jeune femme de 18 ans d’origine marocaine à Béziers, soupçonnée d’avoir voulu commettre plusieurs attentats visant des églises de la ville. Cette arrestation a été effectuée suite aux renseignements transmis par la DGST, indiquant que la jeune femme suspecte s’était radicalisée et qu’elle était en relation avec des membres de Da’ech. L’enquête menée par les services français après l’arrestation de cette jeune femme a révélé qu’elle préparait une attaque imminente à l’aide d’engins explosifs improvisés en cours d’assemblage.

Bien qu’elle s’articule autour de plusieurs axes (action judiciaire, policière, sociale, économique, religieuse, etc…), la lutte contre le terrorisme reste avant tout la compétence et la priorité des services de renseignement. Lorsqu’un attentat est commis, c’est d’abord les services de renseignement qui sont pointés du doigt pour ne pas avoir anticipé, décelé ou identifié correctement la menace. Or avec l’amplification du phénomène de migration, le brassage des populations qui multiple les diasporas de ressortissants à l’étranger mais aussi la menace du retour des CTE (Combattants terroristes étrangers), les services de renseignement sont confrontés à des défis quasi insurmontables.

Un défi pour les services de renseignement

Du fait qu’un nombre important d’activités terroristes transcendent les frontières et les juridictions, le rôle de la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme est décisif afin de partager les informations sur les différents réseaux terroristes. Ce qui permet aux services de sécurité de pays partenaires de mettre sous surveillance des individus suspects en cours de radicalisation ou en lien avec des groupes terroristes déjà identifiés. Ainsi, un nombre important de candidats au jihad, qui passent en dessous des radars des services de sécurité des pays où ils résident, sont identifiés grâce aux informations fournies par des services alliés. Ces informations permettent souvent de mettre à jour des candidats potentiels au jihad dont le processus de radicalisation arrive à terme, sans attirer l’attention de leur entourage ou des services de renseignement locaux. C’est précisément le cas de la jeune femme arrêtée à Béziers, qui n’avait aucun antécédent judiciaire ni aucun contact avec le milieu intégriste en France, mais qui a été repérée par les services marocains en raison de ses liens sur internet avec des extrémistes suivis par les éléments de la DGST.

Ainsi, la veille qui a été mise en place sur ses différents comptes sur les réseaux sociaux, a permis de révéler que cette personne consulte régulièrement les contenus numériques diffusés par l’organisation terroriste Da’ech et notamment des vidéos qui montrent comment confectionner des engins explosifs à l’aide de produits en vente dans les grandes surfaces ou dans les magasins spécialisés (jardinerie, bricolage, droguerie).
Ainsi, la coopération entre services constitue véritablement une aubaine, car elle permet d’échanger et de mutualiser les informations collectées sur le milieu intégriste dans le but d’éviter des attentats sanglants commis par des individus ou des groupes appartenant à la même nébuleuse terroriste internationale.

Pourquoi le Maroc constitue-t-il un partenaire de choix ?

Les services de renseignement marocains ont acquis au fil des années une expertise et une connaissance profonde des réseaux islamistes de Da’ech et d’Al-Qaïda. Les attentats de Casablanca de 2003 qui n’ont pas pu être anticipés, ont agi comme un électrochoc pour les responsables du renseignement. Ainsi, aussi bien les services de renseignement intérieur qu’extérieur ont fait les efforts nécessaires pour mieux appréhender cette menace et étudier ces organisations terroristes dans le moindre détail. Avec le temps, ils ont acquis une maîtrise des principaux réseaux terroristes sur une zone géographique qui s’étend de la Syrie, en passant par le Sahel et le Maghreb jusqu’à l’Europe. Leur tâche est d’ailleurs facilitée par la présence dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique du nord, d’une importante diaspora marocaine.

La gestion des personnes issues d’une communauté étrangère constitue souvent un challenge difficile pour les services de renseignements des pays d’accueil. De ce fait, les services de renseignements marocains qui ont une meilleure connaissance des candidats binationaux au jihad (d’origine marocaine et de nationalité européenne), à savoir leur parcours, leur entourage, leur idéologie et leurs contacts, partagent tous ces renseignements avec leurs homologues étrangers. Ainsi des pays comme la Belgique, la France, l’Espagne ou les Pays-Bas sollicitent régulièrement l’aide des services marocains pour avoir des informations sur des binationaux suspectés d’activités terroristes.

Au vu de la sociologie récurrente des terroristes en Europe depuis 2015 (d’origine maghrébine) et par méconnaissance d’une partie de leurs ressortissants, notamment binationaux, ces pays européens ont pris conscience de la nécessité de mettre en place une coopération active sur le volet du renseignement avec le Maroc. Cette coopération a été entamée dès 2008, par l’octroi d’un statut avancé au Maroc par l’Union européenne. Ce statut accorde au-delà de la coopération économique en matière de tarifs douaniers, une large part à la sécurité et à la coopération en matière d’intelligence et de renseignements. Ensuite, en 2016, après la vague d’attentats qui a frappé la France, la Belgique, et l’Espagne, l’organisation de police européenne Europol a annoncé un renforcement de sa collaboration avec le Maroc, à travers l’échange d’informations sur les profils radicalisés pouvant présenter une menace réelle pour la sécurité du vieux continent.

Les derniers événements en date n’ont fait que confirmer une tendance constatée sur la communication entourant ces affaires. En effet, les responsables de la sécurité (ministre de l’Intérieur, chef de service de sécurité) passent sous silence l’aide reçue par des services étrangers et préfèrent mettre l’accent dans leur communication sur le travail accompli par leurs propres services. C’est le cas du ministre de l’Intérieur français Gérald Darmanin qui lors de sa première communication ayant suivi cette affaire a complètement occulté la participation des services marocain, mais n’a pas oublié de souligner le rôle joué par ses services: «La DGSI (…) par son travail de renseignement d’une grande efficacité sait se prémunir d’attaques le plus possible sur notre territoire national».

« Maintenir la coopération sécuritaire avec le Maroc »

Le ministre Darmanin, qui a parfaitement connaissance du rôle joué par la DGST pour repérer cette personne radicalisée préfère mettre en valeur le travail des services de renseignement français. En tant que «premier flic» de France, il est conscient que sa mission principale est de prémunir les français contre la menace terroriste récurrente ces dernières années. Ainsi, après avoir renforcé le budget et les capacités des services de renseignement et avoir tenu un discours de fermeté à sa prise de fonction à la place Beauvau, Darmanin se trouve embarrassé de devoir admettre que ses services n’ont pas pu anticiper et empêcher une attaque imminente sur le sol français sans l’aide de ses homologues marocains. D’autant plus que ce n’est pas la première fois que la France bénéficie d’un coup de pouce venant du Maroc.
Néanmoins, le Maroc a vite fait de rétablir les faits par un communiqué de la MAP afin de mettre en avant le rôle joué par la DGST en déclarant: «Les informations fournies par la DGST aux services sécuritaires français concernés comprenaient des données personnelles sur la suspecte principale et ses données d’identité électroniques, ainsi que sur le projet terroriste qu’elle s’apprêtait à exécuter en coordination avec des éléments de l’organisation terroriste Da’ech». Juste après, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean Yves Le Drian a tenu à saluer la qualité de la coopération sécuritaire des deux pays, notamment en matière de lutte contre le terrorisme. A travers ce message, Le Drian souhaite maintenir la coopération sécuritaire avec le Maroc, dans un contexte où la menace terroriste n’a jamais été autant présente.

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