Comment Nelson Mandela a fait plier l’histoire
En 1994, jeune journaliste au "Financial Times", j’étais chargé de suivre le dirigeant du Congrès panafricain (Pan Africanist Congress – PAN) Clarence Makwetu, et notamment le moment où il glisserait son bulletin dans l’urne. Makwetu n’avait pas intérêt à la réconciliation. Durant l’apartheid, la branche militaire du PAC avait fait sien le slogan "un colon, une balle" et ses membres appelaient à rejeter "tous les blancs à la mer".
Aucun sondage des électeurs noirs n’avait jamais été réalisé avant ces élections, et ceux dont nous disposions n’étaient guère fiables; certains créditaient Makwetu et son parti d’un quart des intentions de votes. Beaucoup s’inquiétaient qu’un tel résultat ne déclenche une éruption de violence, et il semblait bien que cela dût être le cas.
Le matin même où vota Makwetu, un extrémiste blanc mécontent fit exploser une bombe à l’aéroport de Johannesbourg. La guerre en ex-Yougoslavie faisait alors rage et le génocide rwandais était dans ses première semaines; les médias internationaux se précipitèrent sur ce qu’ils pensaient devoir se transformer en nouvelle histoire sanglante: une guerre civile imminente en Afrique du sud entre extrémistes blancs de droite et extrémistes noirs de gauche.
Bien sûr, cette guerre ne survint pas. Quatre ans seulement après avoir été libéré de prison, où il avait été enfermé 27 ans pour sédition, Mandela est porté au pouvoir avec 60% des mandats, tandis que Makwetu et le PAC atteignent à peine 1%. Mais cela ne signifie pas que le résultat, le vote ou l’accession de Mandela à la présidence, était inéluctable.
Une fois l’encre sèche, l’histoire se confond toujours avec le destin. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui un monde où Mandela n’aurait pas relevé l’Afrique du sud des ruines de l’apartheid et jeté les fondations d’une nation unie. Mais en 1994, l’Afrique du sud était un nid de tensions et de divisions, dont beaucoup paraissaient insurmontables.
Dans les semaines qui précédèrent le scrutin, l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger conduisit un groupe de personnalités internationales pour tenter une médiation entre différents partis politiques du pays et le parti Inkatha de la liberté à dominante zouloue, qui promettait de boycotter les élections. Kissinger avait à peine quitté sa chambre d’hôtel à Johannesbourg qu’il s’affirmait quitte: "La médiation n’a jamais commencé, déclara-t-il, elle n’a donc pas échoué."
A ce moment, l’échec semblait pourtant inévitable. Il l’eût probablement été sans Mandela. Quelques jours avant le scrutin, il contribua à persuader l’Inkatha de renoncer au boycott. C’était un facteur indispensable de sa victoire, et des formidables progrès réalisés depuis par l’Afrique du sud.
Vingt-cinq ans après son élection, et près de cent un ans après sa naissance, Mandela a laissé le souvenir d’un homme d’Etat, d’un libérateur, d’une icône et d’un saint laïc. Mais avant d’être l’une ou l’autre de ces figures, il fut un homme politique, doué pour construire des coalitions et pour séduire ses opposants.
Des années plus tard, j’ai vu "Lincoln", le film biographique que Stephen Spielberg a réalisé en 2012, où il peint le seizième président des Etats-Unis comme un animal politique. Lincoln avait une grande et noble mission, déclarer hors la loi l’esclavage dans la Constitution des Etats-Unis, mais il ne dédaigna pas l’astuce, voire les caresses, pour remplir sa tâche. Tandis que défilait le générique, j’ai pensé: "Mandela était ainsi."
Comme Lincoln, Mandela pensait que l’histoire ne faisait pas toujours plier les gens, que parfois les gens pouvaient faire plier l’histoire. Et il a décidé qu’il le prouverait.
Cette figure-là de Mandela, plus que celle du saint, est celle dont je préfère chérir la mémoire. S’il fallait un saint pour résoudre un problème en apparence aussi difficile que l’apartheid, quelle chance aurions-nous d’y réussir, nous autres humains? Mais si un travailleur acharné, un battant, un optimiste aussi charmant que déterminé peut faire la différence, alors nous pouvons tous prendre notre part à la création d’un monde meilleur.
Ce sentiment est dans ma propre carrière une force motrice. Peu de temps après que Mandela quitta la présidence, en 1999, j’écrivis pour le FT un article, j’étais alors en poste à Washington, où j’insistai sur ce qui me semblait être la sclérose des Nations unies. J’attirai l’attention de la nouvelle direction du programme de l’ONU pour le développement, qui convenait que l’organisation nécessitait des changements et m’appela pour y contribuer.
Lorsque j’acceptai mes fonctions à l’ONU, je ne pensais pas y rester longtemps; je ne pris qu’une année de congé du journalisme. Dix-huit ans plus tard, je travaille toujours pour le développement mondial, aujourd’hui à la Fondation Bill et Melinda Gates. Si je regarde en arrière, il m’apparaît clairement que mon changement d’orientation fut conduit, dans une large mesure, par ce que Mandela aurait pu me demander de faire: "Pas plus l’esclavage ou l’apartheid, a-t-il déclaré, la pauvreté n’est naturelle. Elle peut être surmontée et éliminée par l’action des êtres humains."
Nous l’avons vu au cours des vingt années passées: le taux de pauvreté dans le monde a chuté de trois quarts, en grande partie grâce au développement économique rapide de l’Asie. En Afrique, si les progrès ont été inégaux, les taux de pauvreté de certains pays, comme l’Ethiopie, la Tanzanie, le Ghana et le Rwanda, ont chuté de deux tiers, voire plus. La réduction de la mortalité infantile et post-natale et les progrès de l’éducation sont encore plus nets et répandus.
L’Afrique du sud, quant à elle, lutte encore avec l’héritage de l’apartheid; l’essor d’une classe moyenne noire n’a pas suffi à compenser les disparités croissantes de revenu, d’éducation et d’accès aux soins de santé en fonction de l’appartenance raciale. Le pays fait néanmoins mieux, selon presque tous les critères, qu’il y a 20 ans. L’élection qui vient de s’achever est l’ultime preuve de ce progrès: personne ne craignait de troubles, quel que fût son résultat.
Mandela avait raison: la souffrance peut être vaincue par les actions des êtres humains. Une personne, même à elle seule, peut faire plier l’histoire.
Traduit de l’anglais par François Boisivon
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