Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Chronique d’un décervelage ordinaire
Entre indignations automatiques, opinions prêtes à l’emploi et abdication du jugement, un vide de l’esprit s’installe. Brèves notes cliniques d’une courte plongée frileuse dans un bain numérique.
"C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal", écrivait Hannah Arendt dans son ouvrage "Les origines du totalitarisme", réflexion qu’elle avait développée plus tard dans ses écrits sur la banalité du mal.
Souvent citée et parfois mal comprise, cette affirmation ne dit pas forcément que le mal naît d’une monstruosité intérieure ou innée, ni d’une perversité démoniaque. Bien au contraire, elle affirme quelque chose de plus troublant, à savoir que le mal prospère, croît et se fortifie lorsque la pensée se retire, que l’esprit s’absente ainsi que sa capacité de juger, de distinguer, de se singulariser ou de résister. Cependant, ce vide n’est pas l’ignorance au sens scolaire ou le manque de connaissances académiques, mais plutôt l’abandon de l’exercice de la pensée. Car penser n’est pas accumuler des informations mais ouvrir un dialogue avec soi-même, suspendre l’évidence, interroger les normes et refuser le panurgisme ou toute sorte de suivisme.
C’est quand cesse toute activité de la pensée que surgit le vide car, comme disait Flaubert, "tout ce qui dispense de penser pousse à l’abrutissement". (L’auteur de Madame Bovary disait cela à propos de la presse qu’il n’aimait pas. Que n’aurait-il écrit aujourd’hui à propos des nouveaux médias ?).
La question que nous pose aujourd’hui la citation de la philosophe allemande Hannah Arendt est vertigineuse. Nous vivons en effet une époque paradoxale où jamais l’humanité n’a eu autant accès à l’information, et jamais la pensée n’a semblé aussi menacée. Si le monde numérique n’a pas créé le vide de l’esprit, il l’a en tout cas industrialisé. Dès lors, la délégation massive de la faculté de réfléchir à la machine, aux algorithmes et au flux continu de contenus a engendré une nouvelle force de décervelage doux, consentant et presque joyeux.
Alors que je parle ici de consentement presque joyeux, je me dois de faire cette confession toute honte bue. En effet, après avoir longtemps résisté à l’attrait des réseaux sociaux et au flux incessant qu’ils charrient, mal m’en a pris lorsqu’un jour j’ai jeté un regard craintif sur ce monde de bruit et de fureur. Certes, j’avais, à travers les partages de certains amis et proches, un échantillon de ce qui s’exerçait dans ce monde pour moi jusqu’ici méconnu ou ignoré. Je m’en contentais en me préservant car cela ne donnait pas envie.
Mais voilà que lors du déroulement de la CAN, je vais céder à une malsaine curiosité, poussé par ma passion pour le football en général et pour l’ambiance de cette manifestation africaine. Je passe sur les polémiques à propos de tel incident suivi de la réponse des uns et des autres, venue du monde dit arabe, de pays africains, notamment du Nord et plus précisément de l’Algérie.
Plongé dans le bain numérique qui tient du marécage fangeux, on lit de tout et n’importe quoi, le tout hérissé de titres furieux et illustré d’images, de mèmes et de vidéos authentiques ou manipulés. Mais l’algorithme aidant et pourchassant, on vous sert ce qui se rapproche ou renvoie à ce que vous vous veniez de subir. Consentant, le boomer novice que je suis, récalcitrant sans être technophobe, s’est jeté dans ce monde parallèle pour découvrir avec effroi ce qu’il avait toujours fui.
Harponné et presque fasciné par le vide sidéral, il n’en continue pas moins de constater que la pensée est souvent remplacée par l’indignation mécanique. Un fait divers surgit, une vidéo partielle circule, un extrait sans contexte devient vérité. Les commentaires affluent, violents, définitifs et sans nuances. On emprunte des opinions comme on partage des statuts et le commentateur ne dialogue pas avec lui-même, il relaie. Ce mécanisme est d’autant plus redoutable qu’il donne l’illusion de participation citoyenne.
On croit s’engager alors qu’on s’aligne. Le vide de l’esprit se lit également dans la manière dont le débat public s’appauvrit. Les questions sociales complexes – inégalités, libertés individuelles, rôle de la religion, justice sociale – sont souvent traitées sur un mode binaire : pour ou contre, halal ou haram, patriote ou traître. Cette simplification extrême n’est pas innocente car elle transforme le citoyen en consommateur d’opinions échevelées et souvent hystérisées.
Après m’être exposé – une semaine durant à raison d’une heure par jour – à cette toxicité numérique, j’ai réalisé combien il était facile de devenir addicte à une telle pratique qui offre le luxe de ne plus avoir à penser et le confort de ne plus avoir à douter. "Débattre, disait Raymond Aron, c’est prendre le risque de changer d’avis". Nombreux ceux qui estiment qu’il est bien plus confortable de s’en abstenir et d’épouser l’avis d’autrui afin, comme disait Montaigne bien avant Aron, de ne pas "frotter son esprit contre celui des autres". Et à propos de ces derniers, laissons le mot de la fin à la poésie et à ces deux alexandrins extraits de "Châtiment" de Victor Hugo :
"L’histoire a pour égout des temps comme les nôtres.
Et c’est là que la table est mise pour vous autres".
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