Viandes rouges : la hausse des prix devient-elle la nouvelle norme ?
Après les fortes tensions observées durant la période de Aïd al-Adha, les prix restent orientés à la hausse un mois plus tard. Cette situation interroge d'autant que ces prix, jugés autrefois exceptionnels, s'installent. Les dessous d’une flambée durable.
L'essentiel
- Les prix des viandes rouges restent sous forte tension malgré l’appel à s’abstenir du sacrifice de Aïd al-Adha en 2025, qui n’a provoqué qu’une détente temporaire sur le marché de gros.
- La viande ovine est aujourd’hui au cœur de la pression, avec un prix de gros passé de 58 DH/kg en avril 2020 à 140 DH/kg en juin 2026, soit une hausse de plus de 140%.
- Selon l’ANOC, le recul de l’offre bovine a profondément transformé la consommation nationale, obligeant le cheptel ovin à compenser une partie importante des volumes manquants.
- Les éleveurs assurent ne pas être les principaux bénéficiaires de la hausse, pointant le poids des intermédiaires, des coûts d’alimentation, des dépenses vétérinaires et des difficultés de main-d’œuvre.
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Les détails
Avant même l'appel royal à s'abstenir du sacrifice de Aïd al-Adha en 2025, plusieurs acteurs du secteur alertaient sur le risque de voir le kilogramme de viande ovine atteindre 200 DH.
L'appel du Roi avait provoqué un recul temporaire des prix. Au marché de gros de Casablanca, la viande ovine était redescendue autour de 90 DH/kg entre fin février et début mars 2025, et la viande bovine autour de 86 DH/kg.
Cette détente n'a toutefois pas duré. Les prix ont rapidement flambé de nouveau et poursuivi leur trajectoire haussière. En juin 2025, la viande ovine s'échangeait à environ 135 DH/kg au marché de gros de Casablanca, contre 110 DH/kg pour la viande bovine. Le 17 juin 2026, les cours s’établissaient à 140 DH/kg pour la viande ovine et 105 DH/kg pour la viande bovine.
Pour comprendre les raisons de cette situation, Médias24 a interrogé plusieurs acteurs de la filière. Voici leurs explications.
"Une offre insuffisante" face à une demande qui ne faiblit pas
Contacté par Médias24, le secrétaire général des commerçants de viande rouge au marché de gros de Casablanca ne cache pas son inquiétude. Selon lui, les prix ont atteint des niveaux "excessifs".
Il indique que la viande bovine quitte actuellement le marché de gros entre 105 et 110 DH/kg, tandis que la viande ovine se situe entre 130 et 140 DH/kg. Ces tarifs concernent les carcasses. Pour les morceaux nobles, comme le filet ou le faux-filet, les prix sont encore plus élevés.
Notre interlocuteur estime que le principal problème réside dans "l'insuffisance de l'offre nationale". Pourtant, le récent recensement officiel a fait état d'un cheptel de 32,8 millions de têtes, dont 23,2 millions d'ovins composés notamment de 16,34 millions de femelles.
Selon lui, ces chiffres ne reflètent pas totalement la pression exercée sur le marché. "L'offre est faible et les importations restent insuffisantes", nous déclare-t-il, soulignant que "le Maroc importe aujourd'hui principalement du Brésil", une information que nous n'avons pas été en mesure de confirmer auprès du ministère de l'Agriculture. "Les cargaisons importées sont rapidement écoulées sur le marché", souvent à des prix jugés relativement attractifs, ajoute-t-il.
"Les importations de bovins vivants en provenance d'Espagne ont été suspendues depuis l'automne dernier" à la suite de l'apparition de foyers de dermatose nodulaire contagieuse dans ce pays. Il demande ainsi "la réouverture des marchés européens afin d'élargir les sources d'approvisionnement". Mais que représente réellement la part du bétail importé par rapport à la production nationale ?
Si nous ne disposons pas encore des chiffres détaillés des importations au moment de la publication de cet article, joint par Médias24 en mars dernier, l'Office des changes nous avait informé que l'importation des animaux vivants représentait 6.976 MDH en 2025, et à peine 263 MDH en janvier 2026. Le détail par type de produit (ovins, bovins, etc.) n'était toutefois pas encore disponible.
Des prix très élevés qui deviennent la nouvelle norme
Si l’on analyse l’évolution des prix depuis 2020, une tendance particulièrement préoccupante se dégage. Les hausses semblent s'effectuer par paliers successifs. Les prix augmentent fortement, se stabilisent pendant quelques jours, enregistrent parfois une légère correction avant de repartir à la hausse pour atteindre un nouveau seuil, systématiquement supérieur au précédent, comme le montrent les graphiques ci-dessous.
Pour la viande bovine, le prix de gros est passé d'environ 63 DH/kg en avril 2020 à 105 DH/kg en juin 2026. Il a augmenté de plus de 65% en six ans.
La situation est encore plus marquée pour la viande ovine. Son prix est passé de 58 DH/kg en avril 2020 à 140 DH/kg en juin 2026, soit une hausse de plus de 140%.
Le constat est le même à chaque épisode de tension. Les prix ne reculent que brièvement avant de repartir à la hausse. Chaque correction semble n'être qu'une parenthèse avant l'installation d'un nouveau niveau de prix plus élevé. Cette évolution donne le sentiment que ces tarifs, pourtant exceptionnels il y a quelques années, sont progressivement acceptés et normalisés.
Des sources bien informées soulignent toutefois que les niveaux de prix les plus élevés sont aujourd’hui observés principalement dans les régions Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-Settat, sans toutefois pouvoir en expliquer les raisons.La consommation s'est massivement reportée sur l'ovin
Pour l'Association nationale ovine et caprine (ANOC), l'explication se trouve avant tout dans la profonde transformation des habitudes de consommation.
Elle rappelle qu'il y a encore trois ans, "la consommation nationale de viande rouge était assurée à hauteur de 60% par les bovins et 40% par les ovins. Sur une consommation annuelle totale d'environ 500.000 tonnes, les bovins représentaient près de 300.000 tonnes contre 200.000 tonnes pour les ovins".
"Aujourd'hui, cet équilibre s'est inversé. La production bovine ne fournit plus les volumes habituels". Selon notre source au sein de l'ANOC, "le marché fonctionne désormais avec environ 150.000 à 200.000 tonnes de viande bovine, tandis que l'ovin représente près de 350.000 tonnes".
"Cette différence de près de 150.000 tonnes a dû être compensée par le cheptel ovin. Rapportée à une carcasse moyenne de 20 kg, cette demande supplémentaire correspond à près de 8 millions de têtes d'ovins qui ont dû être injectées sur le marché. Certes, les effectifs ont progressé selon le recensement, mais la pression sur l'ovin s'est elle aussi considérablement accentuée".
Notre interlocuteur à l’Association rappelle que "les années précédentes, entre 6 et 7 millions de moutons étaient consommés lors de Aïd al-Adha, auxquels s’ajoutaient environ 5 millions de têtes destinées aux autres événements familiaux et religieux. Aujourd’hui, la situation a évolué. Aux 5 millions de têtes consacrées aux événements s’ajoutent environ 8 millions de têtes supplémentaires. La demande structurelle est désormais plus forte, dans un contexte marqué par le recul de l’offre bovine".
Un autre phénomène intervient, d'après la même source. "Le désintérêt croissant d'une partie des consommateurs pour le poulet fait que les ménages se tournent davantage vers les viandes rouges, notamment l'ovin, pour couvrir leurs besoins en protéines". Mais il faut noter que ce supposé désintérêt est récent, alors que les tensions sur les prix des viandes rouges remontent au moins à la période du Covid.
L'Association estime ainsi que les éleveurs ont réussi à maintenir l'approvisionnement du marché, malgré une demande en forte hausse.Les éleveurs ne sont pas les principaux bénéficiaires de la hausse
L'ANOC insiste par ailleurs sur un point. "Les éleveurs ne sont pas responsables des prix observés chez le consommateur final". Elle nous explique que plusieurs intermédiaires interviennent tout au long de la chaîne de valeur et contribuent à renchérir fortement les prix.
Notre interlocuteur à l'Association cite l'exemple de Aïd al-Adha, où un mouton acheté 5.000 DH pouvait nécessiter jusqu'à 500 DH pour l'abattage et près de 1.000 DH supplémentaires pour la découpe. "Des montants importants pour des opérations qui ne nécessitent parfois que quelques dizaines de minutes. Ces revenus supplémentaires ne profitent malheureusement pas aux éleveurs".
Il rappelle également que "les coûts de production demeurent très élevés. L'alimentation animale représente toujours une charge importante". La subvention accordée aux mâles destinés à l'Aïd, à hauteur de 75 DH par tête, ne couvre selon lui "qu'environ une semaine d'alimentation, puisqu'un mouton consomme entre 10 et 15 DH d'aliments par jour".
Parallèlement, "l'annonce des aides à l'alimentation a entraîné une hausse des prix des aliments de 40% à 50%, renchérissant davantage les coûts de production. Le coût de revient de l'agneau est ainsi devenu particulièrement élevé", déplore notre source, sans toutefois le détailler davantage.
À cela s'ajoutent les dépenses vétérinaires, les pertes liées à la mortalité animale, ainsi que les difficultés croissantes à recruter de la main-d'œuvre. Selon lui, "les ouvriers agricoles sont de plus en plus difficiles à trouver malgré des rémunérations pouvant atteindre 300 DH par jour, soit près de 9.000 DH par mois". Une situation qui s'explique notamment par les conditions de travail exigeantes. "Les éleveurs et leurs employés travaillent toute l'année, sans véritable interruption, dans des zones rurales où les conditions de vie sont devenues plus difficiles".
Un marché profondément transformé
L'ANOC estime également que l'absence de sacrifice en 2025 n'a pas spécialement permis de préserver autant de têtes qu'espéré. "Dès l'annonce de l’appel à ne pas accomplir le sacrifice, une partie importante des animaux initialement destinés à l'Aïd a été orientée vers les boucheries afin de compenser le déficit de viande bovine".
Selon les estimations avancées par notre interlocuteur à l'Association, près de huit millions d'ovins auraient ainsi été abattus pour répondre à la demande du marché. "Le changement est visible chez les bouchers. Entre novembre 2025 et avril 2026, les carcasses bovines étaient encore largement présentes. Aujourd'hui, la viande ovine occupe une place beaucoup plus importante dans les étals".
Pour l'Association, l'inflation générale explique également une partie de la hausse. "Un mouton qui coûte entre 100 et 120 DH/kg et qui est vendu à 140 DH/kg peut s'expliquer économiquement", estime-t-elle. Elle pointe également le rôle de certains circuits de distribution modernes. "Certaines grandes surfaces commercialisent désormais quelques quartiers de mouton à 250 DH/kg, des niveaux de prix inédits dans le secteur".
Malgré ces hausses, la consommation continue de progresser, ce qui contribue à maintenir la tension sur le marché. "Je suis contre ces augmentations de prix. Mais lorsque l'on regarde d'où vient la viande et tout ce qu'elle traverse avant d'arriver au consommateur, le prix peut paraître raisonnable", conclut l'ANOC.
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