RGPH 2024 et découpage électoral au Maroc, analyse d'un fossé grandissant entre démographie et représentativité
L'urbanisation rapide confirmée par le recensement de 2024 interroge la physionomie de la future carte électorale marocaine. Alors que certaines banlieues connaissent une forte croissance et que des centres-villes se vident, le ratio d'habitants en âge de voter par député affiche des écarts sans précédent. Décryptage des tensions techniques, géographiques et politiques qui pèsent sur la préparation du scrutin de septembre 2026.
Les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2024) ont révélé des transformations démographiques majeures au Maroc. Entre l’expansion rapide des périphéries urbaines, le tassement des centres-villes historiques et la stagnation relative du monde rural, la répartition de la population a profondément changé en dix ans.
Ces évolutions posent une question cruciale pour les élections législatives de 2026 : la carte électorale actuelle garantit-elle encore une représentativité équitable ? L'analyse croisée des données démographiques et de la carte électorale révèle des écarts significatifs de représentativité entre les différentes circonscriptions du Royaume.
Le grand écart des ratios : quand le poids d'un vote varie de 1 à plus de 70
L'examen de la carte électorale, mesurant le nombre d'habitants en âge de voter pour un siège de député, révèle des disparités importantes. Le système électoral marocain repose sur un double impératif :
- La logique démographique : adapter le nombre de sièges à la taille de la population.
- La logique d'équité territoriale : garantir un seuil minimum de représentation, fixé à deux sièges par province, afin que les régions moins denses ou excentrées ne soient pas marginalisées.
Ce principe de représentativité minimale engendre de forts contrastes de représentativité. Dans plusieurs provinces du Sud ou zones faiblement peuplées, le ratio d'habitants en âge de voter par siège est particulièrement bas.
- Aousserd : 2.992 habitants en âge de voter par siège.
- Tarfaya : 5.368 habitants par siège.
- Assa-Zag : 10.178 habitants par siège.
- Es-Semara : 19.712 habitants par siège.
- Boujdour : 20.185 habitants par siège.
À l'autre extrémité, les grands pôles urbains et leurs banlieues affichent des ratios extrêmement élevés.
- Tanger-Assilah : 213.980 habitants en âge de voter par siège.
- Ménara (Marrakech) : 176.256 habitants par siège.
- Sidi Bernoussi (Casablanca) : 174.501 habitants par siège.
- Nouaceur (périphérie de Casablanca) : 155.172 habitants par siège.
- Inezgane-Aït Melloul : 151.978 habitants par siège.
Un bulletin de vote dans une province comme Aousserd ou Tarfaya a ainsi, proportionnellement, un impact sur la désignation d'un député nettement supérieur à celui d'un vote exprimé dans les grands centres urbains comme Tanger ou Marrakech.

L'asymétrie urbain-rural et le dynamisme des périphéries
Les données du RGPH 2024 confirment l'accélération de l'urbanisation au Maroc. Sur une population totale de 36.828.330 habitants, la population urbaine s’élève désormais à 23.110.108 personnes, en hausse de près de 2,68 millions en dix ans, contre 13.718.222 pour la population rurale, qui n'a progressé que de 302.419 personnes. En outre, 71,2% de la population nationale se concentre dans seulement cinq régions : Grand Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Marrakech-Safi, Fès-Meknès et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
Comme l'a souligné le géographe David Goeury dans un entretien avec Médias24, l'un des phénomènes les plus marquants réside dans le transfert de population des centres-villes historiques vers les communes périphériques. Casablanca-Anfa a perdu près d’un quart de sa population en dix ans, passant de 453.000 à 332.000 habitants. Pourtant, elle conserve historiquement 4 sièges, soit un ratio de 68.707 habitants en âge de voter par siège.
À l'inverse, la province périphérique de Nouaceur a vu sa population doubler sur la même période pour atteindre 665.000 habitants. Ne disposant que de 3 sièges, son ratio s'établit à 155.172 habitants en âge de voter par siège.
Si le découpage reste inchangé pour 2026, cette dynamique accentuera le déséquilibre de représentation au sein d'une même aire métropolitaine. Des situations similaires s'observent entre Rabat, où les circonscriptions de Rabat-Océan et Rabat-Chellah affichent des ratios bas, respectivement de 55.856 et 59.598 habitants par siège, et sa périphérie en forte croissance, comme Skhirat-Témara, avec 141.832 habitants par siège.
Les enjeux politiques d'un éventuel redécoupage
Ajuster la carte électorale pour l'adapter aux réalités du recensement de 2024 implique des choix politiques complexes et stratégiques pour les partis en vue des élections de 2026.
Si l'Intérieur choisit de rééquilibrer les sièges sans augmenter le nombre total de députés à la Chambre des représentants, il devra retirer des sièges aux zones en déclin démographique, comme Anfa ou certains centres de Rabat, pour les attribuer aux périphéries en expansion, comme Nouaceur ou Skhirat-Témara.
Or, la réduction du nombre de sièges dans une circonscription accroît mécaniquement l’intensité de la compétition électorale. Moins il y a de sièges à pourvoir, plus le scrutin tend à favoriser les grands partis disposant d'importantes ressources financières et de structures de mobilisation bien établies, comme les partis de la coalition actuelle : RNI, PAM, Istiqlal.
À l'inverse, un nombre de sièges plus élevé par circonscription abaisse le seuil d'accès au Parlement via le mécanisme du "plus fort reste", offrant de meilleures perspectives aux formations de taille modeste.
L'ancrage rural et la distorsion de la participation
Malgré l'urbanisation croissante, une part importante de l'électorat résidant dans les grandes villes reste inscrite et vote dans sa commune rurale d'origine afin de préserver des liens d'influence locale. Cela explique les taux de participation traditionnellement élevés observés dans les zones rurales, qui dépassent parfois les 90% des inscrits, contrastant avec les niveaux d'abstention élevés dans les métropoles urbaines, où celle-ci peut dépasser les 70% à 80% dans certaines circonscriptions de la classe moyenne.
C'est dans ce contexte de transition que s'articulent les deux campagnes d'inscription et de révision des listes électorales. À côté de l'enregistrement de nouveaux électeurs, elles visent également à mettre à jour les données des citoyens ayant changé de résidence, par exemple des centres urbains vers les périphéries en forte croissance, à corriger les erreurs d'enregistrement et à assainir le fichier électoral afin d'améliorer sa fiabilité globale en vue des législatives du 23 septembre 2026.
Vers les législatives de 2026 : l'équation de la classe moyenne et de l'abstention urbaine
Au-delà des aspects purement techniques du découpage, ces données démographiques posent des défis stratégiques pour le prochain scrutin, comme l'avait analysé David Goeury.
- La remobilisation de la classe moyenne urbaine : touchée par l'inflation et s'estimant peu concernée par les récentes réformes d'aide sociale directe ciblées sur les ménages les plus modestes, la classe moyenne des grands centres urbains s'était largement abstenue en 2021. Son éventuel retour dans les bureaux de vote en 2026, que ce soit par le biais d'un vote de contestation ou en faveur de propositions alternatives, pourrait modifier les équilibres politiques actuels.
- Le positionnement des forces politiques : les grands partis de la majorité devront défendre leur bilan économique et social dans un contexte post-inflationniste, tandis que des formations d'opposition, comme le PJD, tenteront de capitaliser sur le mécontentement urbain et de remobiliser leur base historique de militants déçus par la gestion locale passée.
En définitive, concilier les réalités démographiques issues du RGPH 2024 et le maintien des équilibres territoriaux constituera un exercice de précision pour les décideurs. Si aucune révision du découpage électoral n'a encore été officiellement annoncée, la publication des nouveaux chiffres de la population pose les bases d'un débat technique et politique incontournable pour les législatives de 2026.
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