Pourquoi le taux d’inflation ne reflète pas toujours le vécu des ménages
Au Maroc, l’inflation ralentit, mais les ménages continuent de ressentir la hausse des prix et la pression sur leur pouvoir d’achat. Cet écart vient surtout d’une lecture incomplète du taux d’inflation, ainsi que de la nature même du panier représentatif utilisé pour mesurer l’évolution des prix.
Chaque mois, le haut-commissariat au Plan (HCP) publie le taux d'inflation. Chaque mois, des millions de Marocains font leurs courses et ont l'impression que ce chiffre n'a rien à voir avec ce qu'ils vivent.
Cette impression n'est pas une illusion, et elle n'est pas non plus une erreur du HCP. Elle révèle quelque chose de plus fondamental. L’indice des prix à la consommation (IPC) et le ressenti des ménages ne mesurent pas la même chose. De plus, depuis le pic inflationniste de 2022 - 2023, les prix certes n’augmentent plus que très modérément, mais ils n’ont pas baissé. Autrement dit, les prix notamment des produits alimentaires sont restés globalement élevés. Quand un produit est cher pour le consommateur, ce dernier perçoit que l’inflation est toujours là. Les statisticiens raisonnent calcul d’un indice. Les consommateurs raisonnent pouvoir d’achat.
Un indice construit sur un panier qui n'est pas forcément le vôtre
L’IPC est calculé à partir d'un panier-type de biens et services censé représenter les habitudes de dépenses d'un ménage marocain moyen. Le panier actuel (base 2017) est composé de 546 articles et 1.391 variétés.
Le taux d'inflation est donc une moyenne pondérée des hausses de prix observées dans chaque catégorie.

À noter que l’enquête de 2014 a été réalisée auprès de plus de 15.000 ménages, tandis que la dernière enquête, menée en 2022-2023, a porté sur environ 18.000 ménages.
À partir de ces enquêtes, réalisées sur des échantillons représentatifs, le HCP détermine la pondération des différents postes de consommation dans le panier de référence. Donc, il calcule le poids de l’alimentation, du transport, du logement, de l’énergie, de la santé, de l’éducation et des autres dépenses dans le budget moyen des ménages.
Cependant, les préférences et les comportements de consommation diffèrent d’un ménage à l’autre, selon le revenu, la taille du ménage, le lieu de résidence et la part des dépenses contraintes dans le budget.
Le panier utilisé pour calculer l’IPC est donc un panier représentatif, mais il ne correspond pas exactement au panier réel de chaque ménage.
Le HCP offre d’ailleurs la possibilité de simuler son propre IPC, ce qui permet de mieux comprendre comment l’inflation peut varier selon le poids que chaque ménage accorde à ses principaux postes de dépenses.
Un ménage à revenu modeste au Maroc consacre une fraction bien plus importante de ses dépenses à l'alimentation que ce que le panier moyen suppose. Quand les prix alimentaires augmentent fortement, comme ce fut le cas ces dernières années, ce ménage absorbe un choc bien plus lourd que ce que l'IPC agrégé ne laisse paraître.
L’inflation peut donc afficher un taux modéré pendant que les ménages les plus exposés subissent une érosion plus sévère de leur pouvoir d’achat. Ce n’est pas un défaut de méthode, c’est une limite structurelle de tout indice agrégé. Il lisse ce qui, dans la réalité, frappe de façon très inégale.
La désinflation ne signifie pas que les prix baissent
Il y a une autre source de confusion, peut-être la plus répandue. Elle tient à la façon dont l’inflation est perçue. Quand le HCP annonce un taux d’inflation de 1% ou de 2%, après des taux de 5% ou de 6%, beaucoup de personnes ont l’impression que l’inflation a baissé et s’interrogent. Pourquoi les prix semblent-ils toujours aussi élevés, voire plus élevés qu’avant, alors que le taux d’inflation a reculé ? En réalité, l’inflation n’a pas baissé, elle progresse encore mais beaucoup moins vite. Elle ralentit mais continue d’avancer.
Ce que le taux d'inflation indique, c'est la vitesse à laquelle les prix augmentent, pas le niveau auquel ils se trouvent. Or, ces deux choses sont fondamentalement différentes, et les confondre est la source de presque tous les malentendus autour de l'inflation.
Prenons un exemple. Supposons que l’inflation atteigne 6% en 2022, puis passe à 5% en 2023, à 2% en 2024 et à 1% en 2025. Cela est appelé une désinflation. Mais désinflation ne veut pas dire que les prix ont baissé. Cela veut dire seulement que les prix continuent d'augmenter, mais moins vite qu'avant.
Les prix de 2022, qui avaient déjà fortement monté, restent acquis. Ceux de 2023 s'y ajoutent. Ceux de 2024 aussi. Chaque année d'inflation, même modérée, vient se superposer aux années précédentes. L'effet est cumulatif.
Un ménage qui payait 100 DH pour un panier alimentaire en 2021 peut aujourd’hui le payer 120 DH, même si le taux d’inflation affiché est de 1% en 2025. Le taux a baissé (ralentissement du taux), mais les prix, eux, ne sont pas revenus en arrière.
La seule situation dans laquelle les prix reculent réellement s'appelle la déflation. C'est quand l'indice enregistre des variations négatives, c'est-à-dire quand les prix baissent effectivement.
La déflation est rare, souvent associée à des crises économiques graves, et elle n'est pas souhaitable non plus. Ce n'est pas ce qu'on observe au Maroc. Ce qu'on observe, c'est une désinflation, un retour progressif vers des taux plus bas, mais sur une base de prix qui reste élevée.
C'est précisément ce que les chiffres mensuels ne disent pas spontanément, et c'est ce qui explique en grande partie le sentiment d'une déconnexion entre l'inflation officielle et la réalité vécue.
Les ménages ne raisonnent pas en glissement annuel. Ils raisonnent par rapport à ce qu'ils payaient il y a deux ans, il y a trois ans. Et sur cette période, la hausse cumulée est substantielle.
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