img_pub
Rubriques
Publicité
Publicité
DROIT

TikTok, cadeaux virtuels et argent sale : plongée dans les mécanismes d’un blanchiment nouvelle génération

Derrière les cadeaux virtuels sur TikTok, existe-t-il un possible blanchiment d’argent ? Me Meriem Berrada décrypte les mécanismes, les risques juridiques et les dérives.

TikTok, cadeaux virtuels et argent sale : plongée dans les mécanismes d’un blanchiment nouvelle génération
TikTok, cadeaux virtuels et argent sale : plongée dans les mécanismes d’un blanchiment nouvelle génération
Par
Le 31 mars 2026 à 18h14 | Modifié 31 mars 2026 à 18h14

Derrière l’apparente générosité des "fans" sur TikTok se cache parfois une mécanique bien plus opaque. À mesure que la monétisation des créateurs s’installe, un angle mort juridique et financier attire l’attention : celui du blanchiment d’argent via les "gifts", ces cadeaux virtuels envoyés lors des diffusions en direct.

L’avocate Me Meriem Berrada décrypte, pour Médias24, un système où économie numérique, régulation des changes et criminalité financière s’entrecroisent.

Un circuit en trois temps : injection, circulation, récupération

Au cœur du dispositif se trouve l’économie interne de TikTok, fondée sur l’achat de coins (pièces virtuelles), convertibles en cadeaux puis en argent réel. Selon l’analyse de Me Meriem Berrada, le schéma reprend les trois étapes classiques du blanchiment :

  • L’injection (placement) : des fonds d’origine illicite – souvent issus de fraudes ou de cartes bancaires volées – sont utilisés pour acheter massivement des coins.
  • Le brassage (layering) : ces pièces sont distribuées sous forme de cadeaux virtuels (roses, lions, univers…) lors de lives, mélangeant argent propre et argent illicite dans un flux massif et difficilement traçable.
  • La récupération (intégration) : les bénéficiaires convertissent les cadeaux en "Diamants", puis les retirent en argent réel via des intermédiaires comme PayPal ou des comptes bancaires.

"L’argent ressort avec une apparence de légalité, puisqu’il est présenté comme un revenu de création de contenu", souligne Me Berrada. Ce mécanisme transforme ainsi TikTok en un vecteur potentiel de blanchiment à grande échelle.

Des lives sous surveillance : quand le vide rapporte gros

Au Maroc, comme ailleurs, certains lives attirent l’attention. Diffusions interminables, contenu quasi inexistant – écran noir, silence, ou défis répétitifs –, mais flux de cadeaux disproportionnés.

Pour Me Berrada, bien qu’elles restent au stade d’observations, ces situations constituent des indices de suspicion évidents :

  • Comptes avec peu d’abonnés recevant des montants importants ;
  • Absence de corrélation entre audience et revenus ;
  • Répétition de schémas de dons massifs.

Dans certains cas, l’influenceur est complice, percevant une commission. Dans d’autres, il devient instrument involontaire d’un circuit de blanchiment.

Le rôle clé et ambigu des agences de talents

Un acteur revient systématiquement dans les montages les plus sophistiqués. Il s’agit des agences de talents, qui, comme le souligne Me Berrada, sont dans plusieurs cas basées à l’étranger (Dubaï, Turquie, Europe).

Officiellement, elles accompagnent les créateurs. Officieusement, elles peuvent servir de plateformes de transit financier. Me Berrada décrit plusieurs pratiques préoccupantes :

  • Centralisation des revenus : l’agence reçoit directement les gains TikTok sur des comptes étrangers.
  • Redistribution fragmentée : les fonds sont renvoyés au Maroc via des virements fractionnés, transferts d’argent ou cryptomonnaies.
  • Recyclage interne : certaines agences rachètent elles-mêmes des coins pour alimenter leurs propres influenceurs, créant un circuit fermé de blanchiment.

Trois pratiques illustrent ces dérives, selon l’avocate :

  1. Le "match arrangé" : des influenceurs s’affrontent en live, pendant que l’agence injecte des cadeaux massifs.
  2. L’utilisation de cartes bancaires volées pour acheter des coins.
  3. L’absence totale de facturation ou d’existence légale des agences opérant au Maroc.

Un défi juridique pour les autorités marocaines

Le Maroc s’est doté d’un arsenal renforcé contre le blanchiment, notamment avec la loi n° 43.05 modifiée par la loi n° 12-18. Mais TikTok introduit une complexité nouvelle.

Selon Me Berrada, la première difficulté est celle de l’identification de l’origine des fonds. Si la plateforme identifie ses créateurs (KYC : Know your customer - Connaîs ton client), remonter jusqu’à la source des paiements reste difficile, surtout lorsque les transactions passent par l’étranger.

De plus, le second levier est, selon elle, celui de la vigilance bancaire. L’avocate rappelle que l’Autorité nationale du renseignement financier (ANRF) surveille les flux atypiques. Un influenceur recevant des virements réguliers depuis des plateformes étrangères peut faire l’objet d’une déclaration de soupçon.

Par ailleurs, "en cas de complicité avérée, les sanctions sont lourdes. Le blanchiment est un crime financier grave, exposant à des peines de prison ferme et à la confiscation totale des biens", rappelle Me Berrada.

Mais au-delà du pénal, c’est souvent sur le terrain des changes que les influenceurs s’exposent le plus. "Les revenus TikTok sont juridiquement considérés comme une exportation de services numériques. À ce titre, ils doivent être rapatriés au Maroc dans un délai de 30 à 90 jours et doivent être déclarés", poursuit-on de même source.

Or, plusieurs pratiques exposent à des infractions, comme le fait de :

  • conserver l’argent sur PayPal ;
  • passer par des agences étrangères ;
  • récupérer des fonds en cash via des circuits informels.

Me Berrada met en garde : "Beaucoup pensent que tant que l’argent reste sur un portefeuille virtuel, il n’est pas au Maroc. C’est une erreur. Les autorités croisent désormais les données bancaires à l’international".

Sanctions : une double peine financière et pénale

En cas de contrôle, les conséquences peuvent être sévères. Selon Me Berrada, on parle d’amendes pouvant atteindre jusqu’à six fois le montant de l’infraction, mais aussi de peines de prison allant de 3 mois à 5 ans, ou encore de redressement fiscal systématique en parallèle.  "Le cumul de ces sanctions constitue une véritable “double peine” pour les contrevenants", estime-t-elle.

Face aux risques, les intermédiaires financiers durcissent leur approche, notamment à travers des plafonds de retraits plus stricts sur les plateformes, des blocages de virements suspects ou encore des demandes de justificatifs détaillés (contrats, factures, preuves d’activité).

"Au Maroc, certaines banques exigent désormais une traçabilité complète avant de créditer des fonds issus de TikTok", indique Me Berrada. C’est pourquoi, l’avocate estime que "la clé réside dans la professionnalisation de l’activité".

Pour cela, elle recommande de "documenter chaque dirham", notamment à travers un audit, mais aussi des captures d’écran des dashboards de revenus, des rapports mensuels des plateformes ou encore via les contrats avec les marques ou les agences.

Elle préconise également de "séparer les finances personnelles et professionnelles", notamment en ouvrant un compte dédié à chacune de ces pratiques et en évitant le paiement en espèces pour garder une traçabilité.

De plus, elle insiste sur “le respect de la réglementation des changes" et recommande de "rapatrier les devises" et de "déclarer les revenus étrangers". Elle estime qu’il est nécessaire, pour chaque influenceur éthique, de "pouvoir démontrer la cohérence économique", en "assurant une corrélation entre audience et revenus" et en "justifiant les montants perçus".

Enfin, elle préconise de "refuser toute proposition suspecte" et de "conserver les preuves d’échanges en cas de tentative de blanchiment". Encore faut-il savoir identifier les signaux d’une "proposition suspecte".

À découvrir

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
Par
Le 31 mars 2026 à 18h14

à lire aussi

Mondial 2026 : des fan zones à Casablanca et Rabat pour vivre les matchs
Le guide du supporter Mondial 2026

Article : Mondial 2026 : des fan zones à Casablanca et Rabat pour vivre les matchs

À l’occasion de la Coupe du monde 2026, un réseau de fan zones payantes sera déployé dans plusieurs villes marocaines afin d’accompagner les Lions de l’Atlas et permettre aux supporters de vivre pleinement la compétition.

Le Festival Gnaoua, d’un pari culturel à un modèle de rayonnement pour le Maroc
CULTURE

Article : Le Festival Gnaoua, d’un pari culturel à un modèle de rayonnement pour le Maroc

Trente ans après sa création, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira s’est imposé comme bien plus qu’un événement musical. Invitée de Médias24, sa fondatrice Neila Tazi revient sur les origines de cette aventure née à la fin des années 1990 et devenue, au fil des éditions, un levier de transformation pour la ville d’Essaouira et un outil de rayonnement pour le Maroc.

Numérique et résilience climatique : la Banque mondiale approuve deux programmes de 6 MMDH pour le Maroc
Quoi de neuf

Article : Numérique et résilience climatique : la Banque mondiale approuve deux programmes de 6 MMDH pour le Maroc

D’un montant total de 650 millions de dollars (plus de 6 milliards de DH), les deux nouveaux programmes sont destinés à accélérer la réalisation des objectifs du Maroc en matière de transformation numérique, tout en renforçant la résilience financière du Royaume face aux risques liés au climat, aux catastrophes et aux cyber-risques.

Air Transat lance sa première liaison aérienne directe entre Montréal et Agadir
Quoi de neuf

Article : Air Transat lance sa première liaison aérienne directe entre Montréal et Agadir

Le premier vol direct de la compagnie canadienne "Air Transat" reliant Montréal à Agadir a atterri samedi 13 juin, à l’aéroport Al Massira avec 194 passagers à bord.

Crimes de masse, mémoire sélective : le procès impossible de l’Occident
Contributions

Article : Crimes de masse, mémoire sélective : le procès impossible de l’Occident

De la traite transatlantique aux guerres contemporaines, des génocides coloniaux aux famines organisées, cette contribution de Fatiha Charrat, docteur en sociologie, interroge une contradiction majeure : les puissances qui ont façonné le droit international et se présentent comme gardiennes des droits de l’Homme sont aussi au cœur des crimes les plus structurants de l’histoire moderne. Une réflexion sur l’impunité, la mémoire sélective et l’exigence d’une justice réellement universelle.

Mondial 2026 : avant Maroc-Brésil, Ancelotti teste des bracelets tactiques inspirés du football américain
Mondial2026

Article : Mondial 2026 : avant Maroc-Brésil, Ancelotti teste des bracelets tactiques inspirés du football américain

Sur les terrains d’entraînement de la Seleção, Marquinhos et Gabriel Magalhães ont été vus avec une petite fiche codée au poignet, destinée à mémoriser les placements sur corners et coups francs. Un outil simple, emprunté à la culture NFL, qui en dit long sur la préparation brésilienne : face aux Lions de l’Atlas, le talent ne suffira pas, les détails aussi compteront.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité