Le Festival Gnaoua, d’un pari culturel à un modèle de rayonnement pour le Maroc
Trente ans après sa création, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira s’est imposé comme bien plus qu’un événement musical. Invitée de Médias24, sa fondatrice Neila Tazi revient sur les origines de cette aventure née à la fin des années 1990 et devenue, au fil des éditions, un levier de transformation pour la ville d’Essaouira et un outil de rayonnement pour le Maroc.
Trente ans après son lancement, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira est devenu bien plus qu’un rendez-vous musical. Pour sa fondatrice, Neila Tazi, le festival s’est imposé comme un projet culturel, économique, académique et même diplomatique, capable de transformer l’image d’une ville, de valoriser un patrimoine longtemps marginalisé et de contribuer au rayonnement international du Maroc.
Invitée du 12/13 de Médias24, l'ancienne présidente de la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC) de la CGEM est revenue sur les origines d’une aventure née à la fin des années 1990 autour d’"une poignée de passionnés" convaincus du potentiel de la culture gnaoua.
À l’époque, rappelle-t-elle, Essaouira était une ville marginalisée et la culture gnaoua demeurait largement cantonnée aux cercles d’initiés. Pourtant, de grands artistes internationaux comme Robert Plant, Jimmy Page ou Carlos Santana manifestaient déjà un intérêt pour cet héritage musical. L’idée du festival consistait alors à mettre cette culture en lumière, à présenter des fusions pour favoriser les rencontres artistiques entre les maîtres gnaoua et des musiciens venus du monde entier.
Trente ans pour installer un modèle inédit
Selon Neila Tazi, le principal défi a longtemps consisté à faire accepter l’idée même d’un festival populaire construit autour d’une culture marocaine authentique. Le paysage culturel de l’époque offrait peu de références comparables et les infrastructures touristiques d’Essaouira étaient encore embryonnaires. Le festival a dû traverser des années de doute, de difficultés financières et de manque de soutien avant de s’imposer durablement.
Malgré ces obstacles, certains principes n’ont jamais été remis en cause. Le premier est celui de l’égalité. Les maîtres gnaoua sont placés au même niveau que les grandes vedettes internationales invitées au festival. "Les stars, ce sont les Gnaoua", résume-t-elle. Cette philosophie se traduit également par le maintien de la gratuité des grandes scènes, considérée comme une condition essentielle de l’accès démocratique à la culture.
Un espace de dialogue autant que de musique
Au fil des années, le festival a progressivement élargi son périmètre. Dès sa création, il comportait un volet de réflexion autour de la culture gnaoua et de ses dimensions anthropologiques et thérapeutiques. Cette vocation intellectuelle a repris une nouvelle ampleur à partir de 2011 avec la création du Forum des droits humains.
Pour Neila Tazi, le festival est devenu un "forum social" capable de réunir des sensibilités qui ne se rencontrent habituellement pas. Aujourd’hui, le forum accueille philosophes, intellectuels, responsables publics et jeunes citoyens autour de thèmes liés à la liberté, à l’identité ou à l’avenir.
Cette dimension du dialogue demeure au cœur de sa vision. Le festival doit être un lieu où étudiants, décideurs, responsables politiques et citoyens ordinaires peuvent se croiser, échanger et débattre librement.
L’action du festival ne se limite pas à l’organisation de concerts. Neila Tazi revendique un travail de fond sur la préservation et la transmission de la culture gnaoua.
Ce travail a contribué à l’inscription de la culture gnaoua sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Selon elle, cette reconnaissance internationale est l’aboutissement d’années de valorisation et non une fin en soi. Elle souligne que cette inscription implique désormais des engagements concrets de sauvegarde et de transmission.
Cette logique explique également la création d’une chaire universitaire avec l’UM6P, destinée à fédérer les recherches consacrées à la culture gnaoua dans les universités marocaines et internationales. Anthropologues, ethnologues, chercheurs et artistes sont ainsi invités à partager leurs travaux dans le cadre du festival.
Le partenariat avec Berklee College of Music s’inscrit dans la même démarche. Après quatorze années d’efforts pour convaincre l’institution américaine, le festival accueille aujourd’hui des masterclass réunissant des musiciens venus du monde entier. L’objectif est d’offrir aux jeunes talents marocains un accès à un enseignement musical de niveau international sans quitter le Royaume.
Un moteur économique pour Essaouira
Neila Tazi insiste également sur l’impact économique du festival. Selon elle, l’événement a contribué à transformer l’image d’Essaouira et à renforcer son attractivité touristique. Les investissements hôteliers annoncés ces dernières années témoignent, à ses yeux, de cette dynamique. Elle estime que le festival pèse dans les décisions d’investissement et participe à la construction de l’identité internationale de la ville.
Avec un budget de 30 millions de DH, le festival bénéficie aujourd’hui du soutien de partenaires publics et privés, notamment la région, les collectivités territoriales, l’Office national marocain du tourisme et le ministère de la Culture.
Pour autant, la question du financement reste, selon elle, un enjeu stratégique. Elle plaide pour une meilleure institutionnalisation des festivals à travers des partenariats public-privé durables et des mécanismes de gouvernance offrant davantage de visibilité aux organisateurs.
La culture comme instrument de soft power
Au-delà du festival, Neila Tazi défend une vision plus large du rôle de la culture dans le rayonnement du Maroc.
Selon elle, la culture constitue un instrument majeur de soft power et un complément indispensable à l’action diplomatique. Elle estime que les pouvoirs publics ont davantage pris conscience de cet enjeu ces dernières années, dans un contexte marqué par les avancées diplomatiques du Maroc sur plusieurs dossiers stratégiques et par les préparatifs du Mondial 2030.
Présidente de la Commission des affaires étrangères à la Chambre des conseillers, elle considère également que la diplomatie parlementaire et la diplomatie culturelle sont étroitement liées. La culture, affirme-t-elle, permet souvent de maintenir le dialogue là où la politique rencontre ses limites. Elle cite notamment la présence du Maroc à la Biennale de Venise comme exemple d’un choix stratégique contribuant à renforcer l’influence culturelle du Royaume sur la scène internationale.
Pour Neila Tazi, le Festival Gnaoua illustre précisément cette capacité de la culture à créer des passerelles entre les peuples, à faire dialoguer les générations et à renforcer l’attractivité du Maroc. Une ambition qui dépasse largement le cadre d’un événement musical.
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