Crimes de masse, mémoire sélective : le procès impossible de l’Occident
De la traite transatlantique aux guerres contemporaines, des génocides coloniaux aux famines organisées, cette contribution de Fatiha Charrat, docteur en sociologie, interroge une contradiction majeure : les puissances qui ont façonné le droit international et se présentent comme gardiennes des droits de l’Homme sont aussi au cœur des crimes les plus structurants de l’histoire moderne. Une réflexion sur l’impunité, la mémoire sélective et l’exigence d’une justice réellement universelle.
La fracture du discours
Depuis 1948, les démocraties occidentales se sont autoproclamées gardiennes universelles des droits de l'Homme. La Déclaration universelle, le droit international humanitaire, les tribunaux pénaux internationaux, tous ces instruments portent l'empreinte d'une architecture juridique construite après la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle les puissances occidentales jouent un rôle central et fondateur.
Pourtant, ce même Occident est l'auteur d'une part déterminante des crimes de masse les plus documentés de l'histoire moderne : traite des esclaves transatlantique, génocides coloniaux, bombardements atomiques, guerres néocoloniales, pillage économique systémique... Les institutions chargées de définir et de sanctionner les crimes contre l'humanité ont été créées par et dans l'intérêt de certains de leurs auteurs historiques. "Le droit international est le droit que les forts imposent aux faibles" (Georges Scelle, juriste).
Cette architecture de domination s'est simplement muée en formes plus sophistiquées mais tout aussi contraignantes. Le système du pétrodollar, par exemple, instauré après les accords Nixon-Arabie Saoudite de 1973, oblige l'ensemble du commerce mondial des hydrocarbures à transiter par le dollar américain, garantissant à Washington une rente monétaire structurelle : tout pays achetant du pétrole finance mécaniquement la dette américaine, indépendamment de sa propre politique économique.
Les États qui ont tenté de s'en affranchir, l'Irak de Saddam Hussein en 2000, la Libye de Kadhafi avec son projet de dinar-or africain, ont été déstabilisés ou détruits dans les années qui ont suivi, sans que le lien de causalité soit jamais officiellement établi.
À cette emprise monétaire s'ajoute une présence militaire planétaire sans équivalent historique : les États-Unis maintiennent plus de 750 bases militaires dans une soixantaine de pays, soit davantage que tous les autres États du monde réunis. Ces installations, sous couvert de "défendre la démocratie", sécurisent des routes commerciales, protègent des régimes clients, dissuadent toute remise en cause des équilibres économiques favorables à l'Occident.
Le droit international humanitaire, pendant ce temps, s'applique avec une sélectivité révélatrice : les destructions d'infrastructures civiles en Irak, la déstabilisation du pouvoir au Venezuela, les programmes de torture à Guantánamo ou dans les prisons secrètes de la CIA n'ont donné lieu à aucune poursuite devant la Cour pénale internationale, dont les États-Unis ne sont d'ailleurs pas membres, et qu'ils ont menacée de sanctions lorsqu'elle a osé enquêter sur leurs ressortissants. L'universalisme des droits de l'homme reste, dans cette configuration, un universalisme à géométrie variable : proclamé pour les autres, suspendu pour soi.
Le cadre juridique (quelques définitions)
Avant d'aborder les crimes recensés dans cet article, il convient de distinguer plusieurs notions souvent confondues dans le débat public, mais clairement différenciées en droit international.
- Le génocide : ce terme est consacré juridiquement par la Convention des Nations unies du 9 décembre 1948. C’est "L'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel". Convention ONU, 1948, Article 2.
Le génocide suppose trois éléments cumulatifs : une intention spécifique de destruction (dolus specialis), une cible collective identifiée comme groupe, et des actes matériels, massacres, atteintes graves à l'intégrité physique ou mentale, transfert forcé d'enfants, conditions d'existence entraînant la destruction du groupe, entrave aux naissances. La qualification demeure juridiquement restrictive et politiquement très sensible : de nombreux massacres de masse documentés ne sont pas officiellement reconnus comme génocides, protégés par les rapports de force entre États (le cas de Gaza).

- Les crimes contre l'humanité : Définis par le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (1998), les crimes contre l'humanité désignent des actes commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre toute population civile. Ils incluent : meurtre, extermination, esclavage, déportation ou transfert forcé de population, torture, apartheid, persécutions politiques, raciales ou religieuses, violences sexuelles systématiques. Contrairement au génocide, ils ne requièrent pas l'intention de détruire un groupe spécifique, ce qui les rend plus faciles à établir juridiquement (le cas du Liban).
- Les crimes de guerre : les crimes de guerre désignent les violations graves du droit international humanitaire commises dans le cadre d'un conflit armé : bombardement délibéré de populations civiles, usage disproportionné de la force, torture de prisonniers, destruction injustifiée d'infrastructures civiles, utilisation d'armes interdites. Les quatre Conventions de Genève (1949) et leurs Protocoles additionnels constituent leur principal cadre juridique. La juridiction de la Cour pénale internationale s'étend à ces crimes depuis l'entrée en vigueur du Statut de Rome en 2002. (le cas de l’Iran).
- L'écocide et les violences structurelles : Des juristes contemporains défendent la reconnaissance de l'écocide – destruction massive et durable d'un écosystème – comme cinquième crime international, aux côtés du génocide, des crimes contre l'humanité, des crimes de guerre et du crime d'agression. Ces catégories occupent une place croissante dans les débats contemporains sur la justice internationale.
Le pont de Karaj (B1), un immense ouvrage autoroutier situé en grande banlieue ouest de Téhéran, a été bombardé et en grande partie détruit par l'aviation américaine le 2 avril 2026. Cette attaque a causé la mort d'au moins 8 civils et fait 95 blessés, selon le bilan des autorités iraniennes.
La construction idéologique : racisme scientifique et déshumanisation
La domination coloniale européenne a d'abord reposé sur une production intellectuelle et pseudo-scientifique visant à légitimer l'inégalité entre les peuples.
Du XVIIIᵉ au XXᵉ siècle, philosophes, anthropologues, biologistes et administrateurs coloniaux ont élaboré une hiérarchie raciale présentée comme scientifique et naturelle. Des théoriciens européens comme Arthur de Gobineau (Essai sur l'inégalité des races humaines, 1853), Houston Stewart Chamberlain et Cesare Lombroso ont développé l'idée selon laquelle certaines "races" seraient naturellement supérieures à d'autres. Les populations africaines, autochtones et asiatiques étaient décrites comme primitives, infantiles, incapables d'autonomie politique et biologiquement inférieures.
Ces théories ont fourni une couverture intellectuelle à l'esclavage, à la colonisation, aux politiques ségrégationnistes, puis aux doctrines eugénistes du XXᵉ siècle. Leur ancrage dans les institutions académiques, chaires universitaires, sociétés savantes et revues scientifiques, leur conférait une autorité qui rendait difficile toute contestation populaire.
Entre 1870 et 1930, des centaines de millions d'Européens ont fréquenté des expositions coloniales présentant des êtres humains comme des curiosités ethnographiques. Des hommes, des femmes et des enfants venus d'Afrique, d'Asie et d'Océanie étaient exhibés dans des "villages indigènes" reconstitués à Paris, Bruxelles, Londres, Hambourg ou Barcelone. Ces spectacles ont contribué à banaliser la déshumanisation coloniale dans les imaginaires occidentaux, préparant les populations à accepter les violences commises au nom de la "civilisation".
Hannah Arendt (Les Origines du totalitarisme, 1951) et Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950) ont établi indépendamment un lien de continuité entre les pratiques coloniales européennes et les méthodes totalitaires du XXᵉ siècle. Les camps de concentration, première utilisation documentée du terme, en Namibie en 1904 et à Cuba par l'Espagne en 1896, ont précédé ceux du nazisme. Les politiques de déshumanisation raciale, de travail forcé et d'extermination de masse avaient été rodées dans les colonies avant d'être retournées contre des populations européennes.
"Ce que le bourgeois européen ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi ; c'est le crime contre l'homme blanc" (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950). Ce continuum a une implication analytique majeure : la Shoah est l'aboutissement logique, appliqué à une population européenne, d'une logique d'extermination que l'Europe avait développée et normalisée pendant quatre siècles de colonisation.
Les génocides
Plusieurs des cas ci-dessous sont l'objet de débats académiques et juridiques quant à leur qualification exacte. Cette incertitude est elle-même révélatrice : elle exprime la résistance politique à les nommer.
- Les Amériques et la destruction des civilisations autochtones : à partir du XVᵉ siècle et jusqu'au XIXᵉ siècle, les puissances européennes (Espagne, Portugal, Royaume-Uni, France, puis les États-Unis) ont procédé à la destruction systématique des civilisations amérindiennes. La population autochtone d'Amérique du Nord est estimée entre 15 et 18 millions d'individus avant la colonisation, elle tombera à moins de 250.000 à la fin du XIXᵉ siècle, soit une réduction de 95 à 98%. Massacres militaires (ex. Sand Creek (1864, Colorado), Wounded Knee (1890, Dakota du Sud), massacre des Nez-Percés…)
Politique des réserves : dépossession foncière forcée, destruction des modes de subsistance, déplacements contraints. Internats pour enfants autochtones : séparation familiale institutionnalisée, interdiction des langues, assimilation forcée (politique en vigueur jusqu'aux années 1970, reconnue comme crime par le Canada en 2021).
Destruction délibérée des bisons : l'armée américaine a encouragé l'extermination des troupeaux pour priver les peuples des Plaines de leur base alimentaire. "Tuez les Indiens, sauvez l'homme" (Richard Henry Pratt, fondateur des internats autochtones américains, 1892)
La conquête espagnole des Aztèques (1519–1521) et des Incas (1532–1572) s'est accompagnée d'une destruction démographique cataclysmique. La population indigène du Mexique est passée de 25 millions à moins de 1 million en un siècle. Une combinaison de violence militaire directe, d'esclavage dans les mines et d'épidémies introduites délibérément ou par négligence absolue a raison de toute une civilisation.
- Australie : le génocide aborigène : Les populations aborigènes d'Australie, estimées à 750.000 personnes lors de l'arrivée des Britanniques en 1788, seront réduites à moins de 100.000 individus au début du XXᵉ siècle. Les mécanismes de cette destruction sont documentés : massacres par les colons et les forces de l'ordre britanniques, souvent non poursuivis en justice, politique de la "génération volée" (Stolen Generations) : enlèvement institutionnalisé des enfants d'ascendance mixte pour les "assimiler" officiellement en vigueur de 1910 à 1970, dépossession totale des terres ancestrales, destruction des cultures et des langues, évangélisation forcée
Le gouvernement australien a présenté des excuses officielles en 2008 pour la politique des générations volées, sans qualification juridique de génocide, une réserve significative qui protège l'État australien de toute responsabilité au titre de la Convention de 1948. - Afrique : le génocide des Herero, Nama, Congo : en Namibie (1904-1908) a eu lieu le premier génocide reconnu du XXᵉ siècle. Le général allemand Lothar von Trotha a donné l'ordre d'extermination (Vernichtungsbefehl) des peuples Herero et Nama en 1904. Sur une population d'environ 80.000 Hereros, 60.000 ont été exterminés. Les survivants étaient chassés vers le désert du Namib, les puits empoisonnés, les femmes et enfants internés dans des camps de concentration (première utilisation officielle du terme). Des crânes de victimes ont été envoyés en Allemagne pour des "études raciales".
L'Allemagne n'a reconnu ce génocide qu'en 2021, 117 ans après les faits. Les négociations de réparations se poursuivent, leur montant étant contesté par les représentants des communautés descendantes. Au Congo Belge (1885–1908), sous le régime personnel du roi Léopold II de Belgique, l'État Indépendant du Congo a été soumis à un régime de terreur organisé pour l'exploitation du caoutchouc. Les estimations démographiques font état de près de 10 millions de morts sur vingt ans. Les pratiques documentées comprennent les mutilations systématiques (mains coupées comme preuve d'exécution pour les quotas non atteints), la prise d'otages, le travail forcé et les massacres de villages. Ce sont des journalistes et militants européens (E.D. Morel, Roger Casement) qui ont révélé ces crimes au public occidental, inaugurant les premières campagnes internationales de droits humains modernes.
- La Shoah : génocide au cœur de l'Europe : L'extermination des Juifs d'Europe par le régime nazi (1941–1945) constitue le génocide le plus documenté de l'histoire moderne : 6 millions de Juifs assassinés, soit les deux tiers de la communauté juive européenne. En y ajoutant les Roms, Sinti, personnes handicapées, homosexuels, opposants politiques et prisonniers soviétiques, le bilan total atteint entre 11 et 17 millions de victimes. L'industrialisation de la mise à mort (chambres à gaz, crématoires, logistique ferroviaire) ne trouvait aucun précédent dans l'histoire.

La Shoah occupe une place importante. D'abord, elle est à l'origine directe de la Convention sur le génocide (1948) et de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. L'Occident a donc construit ses instruments juridiques en réaction à un crime commis en son sein par l'un de ses États. Ensuite, comme l'ont montré Arendt et Césaire, les méthodes nazies prolongent une logique coloniale: la déshumanisation des Juifs d'Europe utilise les mêmes cadres idéologiques et opérationnels que ceux appliqués pendant des décennies aux peuples colonisés.
- Palestine, un dossier juridiquement ouvert : La Cour internationale de Justice a retenu, dans son arrêt du 26 janvier 2024, un risque "plausible" de génocide à Gaza au regard de la Convention de 1948, dans le cadre de la procédure introduite par l'Afrique du Sud contre Israël. Le bilan documenté par l'ONU au 31 décembre 2024 dépasse 45 000 morts, dont une majorité de femmes et d'enfants. Le procureur de la Cour pénale internationale a demandé des mandats d'arrêt contre des dirigeants israéliens en mai 2024. Le soutien diplomatique, militaire et financier des États-Unis et de plusieurs États européens dans ce contexte place ces gouvernements dans une position de complicité que le droit international commence à qualifier. Ce dossier illustre avec une acuité contemporaine la sélectivité d'application des normes que cet article documente sur la longue durée.
L'esclavage et les déportations
- La Traite Transatlantique (Crime Fondateur du capitalisme moderne) : entre le XVᵉ et le XIXᵉ siècle, les puissances européennes (Portugal, Espagne, Royaume-Uni, France, Pays-Bas, Danemark) ont organisé la déportation forcée de 12 à 15 millions d'Africains vers les Amériques. En intégrant les morts lors des razzias en Afrique, la traversée de l'Atlantique (Middle Passage, où le taux de mortalité atteignait 15 à 20 %) et les premières années d'exploitation, le chiffre total des victimes dépasse 20 à 30 millions.
Ce qui distingue la traite transatlantique de toutes les formes antérieures d'esclavage est sa racialisation systématique : pour la première fois dans l'histoire, la condition d'esclave devient héréditaire et attachée à la couleur de la peau. Cette construction idéologique (l'infériorité raciale comme justification) a durablement structuré les sociétés américaines et l'ordre international. Le Code noir de Louis XIV (1685) définit formellement l'être humain comme propriété mobilière transmissible par héritage.
L'historien Eric Williams a démontré dans Capitalism and Slavery (1944) (longtemps marginalisé, aujourd'hui consensus académique) que les profits de la traite ont directement financé la révolution industrielle britannique. Les ports de Bristol et Liverpool, les manufactures de coton de Manchester, les banques londoniennes: l'accumulation du capital occidental repose en partie déterminante sur ce crime de masse.
- Le Travail Forcé Colonial: Au-delà de la traite stricto sensu, le travail forcé a structuré l'ensemble de l'économie coloniale jusqu'au milieu du XXe siècle. L'engagisme (indenture) britannique a déplacé 1,5 million de travailleurs indiens vers les Caraïbes, l'Afrique du Sud et le Pacifique après l'abolition formelle de l'esclavage. Ce fut une nouvelle forme de servitude sous contrat. Code de l'Indigénat (Algérie française, 1881–1944) : régime juridique d'exception soumettant les populations locales à des corvées et sanctions administratives sans équivalent pour les colons européens. Les plantations d'hévéas Michelin en Indochine catégorisées comme travail forcé documenté par les rapports d'inspection coloniale eux-mêmes. Le portage forcé, cultures obligatoires (coton, arachide), impôts de capitation payables uniquement en travail en Afrique subsaharienne, qui a été un mécanisme forçant les populations à abandonner l'agriculture de subsistance.
Les famines coloniales
Les famines coloniales constituent l'une des formes les moins reconnues de violence impériale, car elles opèrent sans acte direct de mise à mort. Pourtant, nombre d'entre elles furent délibérément aggravées; voire produites par des choix politiques et économiques des puissances coloniales. L'historien Mike Davis les a désignées sous le terme de « Late Victorian Holocausts ».
- L'Inde Britannique (1769–1943) : Les famines se sont succédé sous domination britannique avec une régularité révélatrice: 1769–1770 (Bengale, 10 millions de morts), 1876–1879 (Madras et Bombay, 8 à 10 millions), 1896–1902 (25 à 30 millions au total sur la période), et enfin 1943 (Bengale, 2 à 3 millions de morts). Mike Davis a démontré dans Late Victorian Holocausts (2001) que les exportations agricoles vers l'Europe furent maintenues durant ces famines, les dogmes du libre-échange appliqués avec une rigueur doctrinale meurtrière, et les secours délibérément limités.
En 1943, le gouverneur général Archibald Wavell a lui-même documenté que la famine était aggravée par les réquisitions militaires britanniques. Winston Churchill a refusé les importations alimentaires d'urgence, déclarant que les Indiens se "reproduisaient comme des lapins". Bilan : 2 à 3 millions de morts pendant que des céréales continuaient d'être exportées.
- Afrique coloniale : dans plusieurs colonies africaines, les cultures vivrières furent remplacées par des monocultures d'exportation (coton, arachide, hévéa) pour alimenter les industries européennes. Les impôts coloniaux, exigibles uniquement en monnaie, forçaient les populations à abandonner l'agriculture de subsistance pour le travail salarié dans les plantations ou les mines. En cas de mauvaise récolte, aucun filet de sécurité alimentaire n'existait, les réquisitions militaires aggravant systématiquement les crises.
La prédation économique ou le pillage organisé et le néocolonialisme
- L'Inde Britannique : L'économiste indien Utsa Patnaik a calculé, à partir des archives fiscales britanniques, que le Royaume-Uni a extrait de l'Inde l'équivalent de 44.700 milliards de dollars sur la période 1765-1938, une somme représentant environ 17 fois le PIB actuel du Royaume-Uni.
La désindustrialisation délibérée du secteur textile indien, autrefois le plus avancé du monde, pour protéger les manufactures de Manchester a réduit la part de l'Inde dans le PIB mondial de 27 % à 4% en deux siècles. Ce n'est pas un sous-développement naturel : c'est un sous-développement produit.
- La Conférence de Berlin (1885) et le partage de l'Afrique : La Conférence de Berlin, initiée par Bismarck en 1884–1885, a formalisé le partage de l'Afrique entre puissances européennes, sans la présence d'un seul représentant africain. Ce partage a imposé des frontières artificielles ignorant les réalités ethniques et culturelles, source de conflits persistants jusqu'à aujourd'hui.
Les puissances européennes ont dépossédé les populations de leurs terres au profit de compagnies concessionnaires, et structuré les économies africaines en monoproductions tournées vers l'exportation. Walter Rodney (How Europe Underdeveloped Africa, 1972) a documenté comment la colonisation a "sous-développé" l'Afrique en désorganisant activement son économie et en maintenant sa dépendance.
- Les guerres de l'Opium : ces guerres (1839-1842 ; 1856-1860) constituent l'un des exemples les plus cyniques de prédation économique érigée en politique d'État. La Compagnie des Indes orientales britannique cultivait l'opium en Inde et l'imposait à la Chine malgré l'interdiction impériale. Lorsque l'empereur Daoguang fit détruire 1 200 tonnes d'opium en 1839, le Royaume-Uni (rejoint par la France) déclencha deux guerres pour défendre ce marché criminel.
Les traités inégaux imposés à la Chine ont contraint l'ouverture forcée de ses ports, la cession de Hong Kong et la légalisation du commerce de l'opium sur son territoire. À son apogée, environ 30 millions de Chinois étaient dépendants. L'impact démographique, social et politique a affaibli durablement l'État chinois, précipitant un siècle d'instabilité que les Chinois appellent encore aujourd'hui le "siècle des humiliations".
- Le Néocolonialisme Contemporain: La décolonisation formelle des années 1950–1970 n'a pas mis fin à la prédation économique, elle en a renouvelé les instruments, en les rendant moins visibles et plus difficiles à contester juridiquement: Zone franc CFA (14 pays africains maintiennent une monnaie indexée sur l'euro, avec obligation historique de déposer 50 % de leurs réserves au Trésor français. Ce mécanisme est critiqué comme une tutelle monétaire postcoloniale. Programmes d'ajustement structurel (FMI/Banque mondiale, années 1980–2000) avec des privatisations forcées, des coupes dans les budgets de santé et d'éducation, libéralisation des marchés agricoles… Les Contrats miniers léonins: dans les pays producteurs de minerais stratégiques (coltan, cobalt, uranium, lithium), les multinationales occidentales bénéficient de régimes fiscaux qu'aucune démocratie du Nord ne tolérerait sur son propre territoire. Les Paradis fiscaux : le système est massivement géré par des territoires sous souveraineté britannique (îles Caïmans, Jersey, Guernesey, îles Vierges), permettant aux entreprises extractives d'évader les impôts dans les pays où elles opèrent.
Guerres, bombardements et crimes de guerre
- Hiroshima et Nagasaki (août 1945) : le 6 août 1945, les États-Unis ont largué une bombe atomique sur Hiroshima, tuant environ 140 000 personnes dans les premières heures. Le 9 août, Nagasaki : 80.000 morts immédiats. Les victimes des suites des irradiations portent le bilan total entre 200.000 et 350.000 personnes. La qualification génocidaire est juridiquement contestée, l'intention d'éliminer le peuple japonais en tant que groupe n'est pas établie. Il s'agit en revanche, incontestablement, de crimes de guerre: bombardement délibéré de populations civiles.
L'historien Gar Alperovitz a documenté que le Japon avait déjà entamé des négociations de capitulation avant les bombardements, et que la décision visait autant à intimider l'URSS, inaugurant la Guerre froide, qu'à accélérer la reddition. La décision a été prise sciemment alors que les cibles étaient deux villes civiles à forte population.
- Vietnam (1955–1975) : la guerre du Vietnam a coûté la vie à 2 à 3 millions de civils vietnamiens. Les crimes de guerre documentés incluent l'usage de l'Agent Orange, 80 millions de litres de défoliant épandus sur les forêts et rizières, contaminant durablement les sols et provoquant malformations congénitales et cancers sur plusieurs générations. Le napalm a été utilisé massivement contre des villages civils.
Le massacre de My Lai (1968), 504 civils non armés assassinés, n'a conduit qu'à une seule condamnation, immédiatement graciée. Le Laos est le pays le plus bombardé per capita de l'histoire : 2 millions de tonnes de bombes, dont 30 % de sous-munitions non explosées qui continuent de tuer aujourd'hui.
- Iraq (2003) : L'invasion de l'Iraq en 2003, menée par les États-Unis et le Royaume-Uni sur la base d'allégations d'armes de destruction massive ultérieurement reconnues comme fabriquées, a causé selon l'étude Lancet (2006) plus de 655.000 morts en excès entre 2003 et 2006. L'Iraq Body Count documente plus de 200.000 civils tués directement.
La Commission Chilcot (Royaume-Uni, 2016) a conclu que la guerre était illégale en droit international et fondée sur des renseignements sciemment manipulés. Aucune poursuite pénale internationale n'a suivi.
- Afghanistan (2001–2021) : vingt ans d'intervention militaire américaine et otanienne ont produit entre une estimation de 170 000 civils tués (Watson Institute, Brown University), 5 millions de déplacés, et ont laissé le pays dans un état économique catastrophique.
Après la chute de Kaboul en 2021, les États-Unis ont gelé 7 milliards de dollars de réserves souveraines afghanes déposées à la Banque fédérale de New York, maintenant une population de 40 millions de personnes sous embargo pendant une crise humanitaire majeure.
- Libye (2011) : L'intervention de l'OTAN en Libye, autorisée par la Résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU pour "protéger les civils", s'est transformée en opération de changement de régime. La mort de Mouammar Kadhafi a laissé le pays dans un état de guerre civile permanente, avec effondrement des institutions, prolifération des milices, traite des migrants subsahariens documentée par l'ONU, et flux d'armes déstabilisant toute la région du Sahel. L'intervention a démontré comment le vocabulaire des droits de l'Homme peut être instrumentalisé pour des opérations géopolitiques.
Expérimentations médicales et violences scientifiques
La domination coloniale et raciale s'est également exercée à travers des expérimentations médicales menées sur des populations considérées comme "inférieures" ou "disponibles", révélant l'articulation entre savoir scientifique, pouvoir d'État et déshumanisation.
- L'Étude de Tuskegee (1932–1972): Le U.S. Public Health Service a conduit une étude sur 399 hommes noirs américains atteints de syphilis, délibérément privés de traitement afin d'observer l'évolution naturelle de la maladie. Même après la découverte de la pénicilline en 1947, traitement efficace et disponible, les autorités sanitaires ont poursuivi l'expérience pendant 25 années supplémentaires.
L'étude n'a été interrompue qu'en 1972 après une fuite dans la presse. Le président Clinton a présenté des excuses officielles en 1997, 65 ans après le début de l'expérience.
- Essais nucléaires dans le Pacifique et le Sahara : la France, les États-Unis et le Royaume-Uni ont réalisé des essais nucléaires atmosphériques dans des territoires habités sans consentement des populations. La France au Sahara algérien a réalisé 17 essais entre 1960 et 1966, dont les retombées radioactives ont affecté des populations civiles algériennes et des militaires français.
Et en Polynésie française, elle a effectué 193 essais entre 1966 et 1996, avec contamination durable et cancers documentés parmi les populations locales.
Les Etats-Unis ont fait 67 essais aux Îles Marshall entre 1946 et 1958, dont Castle Bravo (1954), 1 000 fois plus puissant qu'Hiroshima avec les populations Bikini déplacées et irradiées.
Le Royaume-Uni a conduit en Australie du Sud (Maralinga) des tests sur territoire Anangu sans consentement, contamination radioactive persistante à aujourd’hui.
Des milliers de documents officiels ont été classifiés durant des décennies. Les procédures d'indemnisation, là où elles existent, restent insuffisantes et parsemées d'obstacles administratifs délibérés.
Stérilisations forcées
Des politiques de stérilisation forcée, inscrites dans les doctrines eugénistes alors dominantes, ont ciblé des femmes autochtones au Canada (documentées jusqu'aux années 2010, enquête parlementaire en 2020), des populations noires et pauvres aux États-Unis dans le cadre de programmes d'État (32 États avaient des lois eugénistes actives dans les années 1920–1930), et des personnes handicapées dans plusieurs pays occidentaux dont l'Allemagne, les États-Unis, la Suède et la Suisse. Ces politiques s'inscrivaient dans un consensus scientifique mainstream avant leur discrédit progressif après 1945.
L'Épistémicide et la Destruction Culturelle
- La destruction des langues et des cultures : des milliers de langues autochtones ont disparu ou sont en voie de disparition sous l'effet combiné des politiques d'assimilation forcée, des internats où l'usage de la langue maternelle était puni physiquement, de l'interdiction formelle des pratiques culturelles et religieuses, et de l'évangélisation forcée.
L'UNESCO estime qu'une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines dans le monde. Chaque langue perdue emporte un système irremplaçable de connaissance du monde : pratiques écologiques millénaires, savoirs médicaux, vision cosmologique, mémoire collective.
- La spoliation du patrimoine : les musées occidentaux conservent des centaines de milliers d'objets acquis par pillage militaire, confiscation coloniale ou pression commerciale asymétrique. Le British Museum, le Louvre, le Rijksmuseum, les musées berlinois et leurs homologues abritent des collections dont une part significative a quitté son pays d'origine dans des conditions non consensuelles. Les bronzes du Bénin, les frises du Parthénon, les trésors éthiopiens de Magdala, les momies et crânes dans les collections "scientifiques": autant d'objets dont le retour est activement refusé ou soumis à des procédures dilatoires.
Le rapport Savoy-Sarr (France, 2018), commandé par Emmanuel Macron, a reconnu le principe de restitution du patrimoine africain et constitue un tournant discursif important. Plusieurs restitutions partielles ont eu lieu depuis, insuffisantes au regard de l'ampleur des collections concernées.
- L'imposition des normes épistémiques occidentales : Les systèmes éducatifs coloniaux ont présenté l'Europe comme le centre et le moteur de l'histoire universelle, les cultures locales comme archaïques et pré-rationnelles, et les savoirs autochtones comme des superstitions sans valeur. Cette hiérarchie culturelle continue d'influencer les rapports internationaux contemporains, que ce soit dans les critères d'évaluation académique, dans les standards juridiques internationaux, dans les définitions dominantes du "développement" et du "progrès". Elle structure les asymétries de représentation dans les institutions multilatérales, les comités éditoriaux des revues scientifiques et les grandes conférences internationales.
La sélectivité mémorielle et le crime du silence
L'un des mécanismes les plus puissants de perpétuation de l'impunité est la sélectivité mémorielle : certains crimes sont reconnus, jugés, commémorés, enseignés. D'autres sont niés, minimisés, relégués en note de bas de page ou simplement effacés. Le critère de ce tri n'est pas moral, il est politique et géopolitique. Le critère de qualification des crimes n'est pas moral. Il est politique et géopolitique. Ce que l'on nomme génocide, crime contre l'humanité ou regrettable incident historique dépend essentiellement des rapports de force au moment de l'écriture de l'histoire.
Cette sélectivité a des effets concrets. Elle détermine quelles communautés ont accès à des réparations symboliques ou matérielles, quels peuples peuvent se référer à leur histoire dans les négociations diplomatiques, et quels crimes peuvent être invoqués dans les procédures judiciaires internationales. Le monopole de la mémoire légitime est une dimension du pouvoir.
Réparations, Justice et Réforme institutionnelle
La question des réparations est l'une des plus sensibles de l'ordre international contemporain. Elle articule droit, économie, mémoire et géopolitique. Elle constitue le point de bascule entre la reconnaissance symbolique, relativement aisée à concéder, et la responsabilité matérielle, qui touche aux fondements de la richesse accumulée par les anciennes puissances coloniales.
- Réparations financières : plusieurs États, coalitions et organisations réclament des compensations économiques directes, des annulations de dettes héritées de l'ère coloniale, des fonds de développement prioritaires et la restitution des richesses pillées. Les anciennes puissances coloniales refusent généralement toute responsabilité juridique directe, invoquant la prescription, la discontinuité des États ou l'impossibilité de quantifier précisément le préjudice. Ce refus est lui-même politique. Les outils juridiques existent mais leur application est bloquée par les mêmes États qui contrôlent les institutions chargées de les mettre en œuvre.
Un précédent majeur existe pourtant : Haïti, premier État noir libre du monde né de la révolte des esclaves en 1804, a été contrainte de verser une "dette d'indépendance" à la France, réparation à ses anciens esclavagistes, de 1825 à 1947. Cette somme, estimée à 21 milliards de dollars actuels selon une enquête du New York Times (2022), a structurellement asphyxié le développement du pays. C'est l'esclavagiste qui a reçu des réparations, et non l'esclave.
- Restitutions culturelles : les demandes de restitution portent sur des œuvres d'art (bronzes du Bénin, trésors d'Abomey), des archives coloniales, des restes humains conservés dans des collections scientifiques, et des objets de culte saisis lors des conquêtes. Le rapport Savoy-Sarr (2018) a ouvert un débat institutionnel inédit en France.
Des restitutions partielles ont eu lieu (Allemagne vers le Nigéria, France vers le Bénin, quelques crânes vers la Namibie), mais la majorité des collections reste en place, protégée par des lois nationales interdisant l'aliénation du patrimoine des musées.
- Réforme des institutions internationales : les critiques postcoloniales soulignent que les structures de gouvernance mondiale reproduisent les rapports de force de 1945. Conseil de sécurité de l'ONU. Les cinq membres permanents avec droit de veto sont les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale. Aucun pays africain, latino-américain ou de l'Asie du Sud n'y siège en permanence.
Le FMI et Banque mondiale ou le système de vote pondéré par quote-part, favorisent structurellement les pays riches ; le FMI a historiquement été dirigé par un Européen et la Banque mondiale par un Américain.
L’OMC, où les subventions agricoles massives des États-Unis et de l'Union européenne faussent la concurrence au détriment des agriculteurs du Sud.
La Cour pénale internationale concentre ses poursuites sur l'Afrique (31 des 31 premières inculpations), tandis que les ressortissants des pays fondateurs restent largement protégés.
Pour une mémoire non sélective
Résumons-nous pour mémoire :
Premièrement, la hiérarchie raciale a été construite intellectuellement, légitimée scientifiquement et institutionnalisée juridiquement pour rendre possibles des crimes de masse à grande échelle et sur la longue durée. Deuxièmement, l'hégémonie occidentale s'est construite par ses crimes. L'accumulation de capital qui a permis la révolution industrielle, puis la domination technologique et militaire du XXᵉ siècle, a été alimentée par la traite, le pillage colonial et le travail forcé. Sans la traite transatlantique, il n'y a pas de révolution industrielle. Troisièmement, les institutions créées pour prévenir les crimes contre l'humanité telles que la Convention de 1948, la Cour pénale internationale et le droit international humanitaire sont structurellement incapables d'application universelle, parce qu'elles ont été conçues dans un rapport de force qui protège leurs auteurs fondateurs. Le droit international est un outil de puissance autant qu'un outil de justice. Quatrièmement, et c'est là la tension fondamentale, la réponse à cette hypocrisie n'est pas l'abandon des droits de l'Homme comme concept. C'est l'exigence de leur application universelle, non sélective et décolonisée, ce que réclament précisément les juristes, les historiens et les militants du Sud global.
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