Affaire “Escobar du Sahara” : des complicités aux frontières maroco-algériennes
Comment des centaines de tonnes de cannabis ont-elles pu être transportées sur une aussi longue période sans éveiller les soupçons des autorités ? Bribes de réponse.
Aujourd'hui public, le procès de l'affaire dite "Escobar du Sahara" révèle peu à peu ses secrets. Certaines informations sont sensibles. Elles concernent l'étendue des complicités, allant jusqu'à des membres des forces armées, dans le réseau de trafic de drogue qu'Abdenbi Bioui est accusé d’avoir dirigé pendant près de deux décennies.
Le réseau présumé de l'ex-parlementaire et ancien président du conseil régional de l'Oriental (PAM) est suspecté d'avoir acheminé plus de 200 tonnes de cannabis du Maroc vers l'Algérie, à travers la frontière orientale.
Les opérations étaient toujours en cours en octobre 2023, quelques jours avant le début des arrestations. C’est ce que révèlent les écoutes des appels interceptés par la BNPJ, impliquant des individus parmi la vingtaine d’accusés jugés devant la chambre criminelle près la cour d’appel de Casablanca.
Mais comment de telles quantités ont-elles pu être transportées sur une aussi longue période sans éveiller les soupçons des autorités ? Le mode opératoire du réseau se dévoile au fur et à mesure des interrogatoires des accusés. Un exercice entamé il y a plus d'un mois et qui s’est poursuivi lors de l’audience du vendredi 14 février à la chambre criminelle de Casablanca.
Les "têtes du réseau" n'ont pas encore été entendues, mais les auditions des "petites mains" offrent un aperçu d’un dispositif bien rodé, soutenu directement par des militaires à la frontière maroco-algérienne.
"Je ne suis qu’un petit agriculteur. Je n’ai rien à voir avec cette histoire. Vous vous trompez de personne. Les Benaouda sont nombreux dans mon douar et dans ma région !", répond l'un des accusés. La BNPJ a-t-elle arrêté un homonyme ? Interrogé par le juge Ali Torchi, A. B. axe sa défense sur cet argument. Il est accusé d’avoir "facilité la sortie illégale de Marocains du territoire national", de "corruption" et de participation au trafic de drogue.
L’intéressé aurait intégré le trafic sur les conseils d’un certain Abderrazak, soldat à la retraite. Ce dernier lui aurait communiqué les numéros d’anciens collègues à la frontière pour coordonner les opérations.
L’implication de A.B. ressort des appels interceptés par la BNPJ. À travers ses conversations, il est fait mention des points 88 et 90, identifiés comme des zones privilégiées par le réseau. Avant chaque opération, le militaire chargé de la surveillance était contacté pour détourner la caméra et faciliter le transit du cannabis.
La drogue transportée était souvent répartie en dix tranches, puis transférée, généralement la nuit, en plusieurs étapes et via différents points. À la frontière, "le responsable de la caméra" recevait 36.000 DH pour chaque ballot. Les autres complices, souvent de petits agriculteurs, percevaient environ 10.000 DH pour chaque opération.
"Je ne suis qu’un porteur, et non un trafiquant". Interrogé par le juge Ali Torchi, S.H. est accusé d’avoir pris part physiquement à plusieurs opérations. Ses appels téléphoniques montrent comment il organisait les itinéraires "les plus sûrs" avec d'autres membres du réseau.
Un autre accusé, A.H. semble avoir dirigé une partie des opérations. Il s'agit du frère de S.H. Ce dernier a été interrogé lors d’une audience précédente.
Il opérait sous la direction de B. M. Présenté comme l'un des chefs du réseau, ce parlementaire du PAM est le gendre d'Abdenbi Bioui. Les deux n’ont pas encore été entendus par la chambre criminelle.
Les interrogatoires se poursuivront le vendredi 21 février.
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