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Nabil Ayouch explique les raisons de la nouvelle sortie de Ali Zaoua dans les salles marocaines

20 ans après sa sortie, une version remastérisée du film Ali Zaoua ressortira le 26 octobre prochain dans les salles marocaines. L’occasion d’interroger son réalisateur Nabil Ayouch qui espère que cette réédition permettra de faire reparler de ce sujet des enfants des rues qui lui tient beaucoup à cœur.

Nabil Ayouch explique les raisons de la nouvelle sortie de Ali Zaoua dans les salles marocaines

Le 23 octobre 2022 à 10h08

Modifié 24 octobre 2022 à 7h30

20 ans après sa sortie, une version remastérisée du film Ali Zaoua ressortira le 26 octobre prochain dans les salles marocaines. L’occasion d’interroger son réalisateur Nabil Ayouch qui espère que cette réédition permettra de faire reparler de ce sujet des enfants des rues qui lui tient beaucoup à cœur.

Sortie en 2001, le film Ali Zaoua raconte l'histoire de Ali, Kwita, Omar et Boubker, des enfants des rues de Casablanca. Depuis qu'ils ont quitté la bande de Dib, ils habitent sur le port car Ali Zaoua veut devenir marin et faire le tour du monde. Cependant, Ali est tué dans une bagarre. Dorénavant, ses trois copains n'auront qu'un seul but, lui offrir l'enterrement qu'il mérite.

Au casting, on retrouve Mustapha Hansali, Hicham Moussoune, Abdelhak Zhayra, Saïd Taghmaoui et Amal Ayouch.

Médias24 : Pourquoi ce retour en salles, c’est assez rare pour un film ?

Nabil Ayouch : Si ce n’est pas souvent le cas au Maroc, cela arrive à l’international que des réalisateurs ressortent leur film dans les salles pour les 10 ans ou 20 ans de leur sortie, à l’image de « La Haine » de Matthieu Kassovitz ou encore « Avatar » de James Cameron.

J’avais envie de partager le film avec les nouvelles générations dans des conditions techniques nouvelles 

-Cela se fait en effet pour des films qui ont explosé le box-office et ramené beaucoup d’argent, est-ce le cas pour « Ali Zaoua » ?

-C’est plutôt le cas pour des films qui ont marqué une époque et qui n’ont pas été vus par une jeune génération. Beaucoup de jeunes marocains parlent de Ali Zaoua car il est dans l’inconscient populaire mais une bonne partie d’entre eux ne l’a pas vu, notamment dans les salles de cinéma.

J’avais donc envie de le partager avec ces nouvelles générations dans des conditions techniques nouvelles à savoir en version numérique remastérisée et avec un son remixé …

-Avec le recul, est-ce que Ali Zaoua a bien marché en termes de recettes ?

-Sachant que le marché marocain est tout petit, il est difficile de répondre, mais si je me souviens bien, il a fait environ 200.000 spectateurs, ce qui était plutôt très bien dans le contexte de l’époque.

-C’est combien de spectateurs un carton au box-office pour un pays comme le Maroc ?

-Là-encore, il est très difficile de répondre car il y a très peu de salles et d’écrans au Maroc, vu le nombre d’habitants, quand on compare à des pays européens où il faut plusieurs millions de spectateurs pour cartonner comme vous dites.

Dans le contexte actuel, si un film fait un minimum de 100.000 entrées, c’est un vrai succès.Quand le film est sorti dans les salles en 2000, il y a eu les premiers jours une espèce de déni ou plutôt de volonté de ne pas voir de la part de certains spectateurs

-Avec ses 200.000 spectateurs, Ali Zaoua a donc explosé le box-office marocain ?

- Oui mais en 2000, il y avait plus de salles. Il est vrai que c’était plutôt pas mal mais, encore une fois, comparé à l’échelle internationale, ce chiffre ne représente pas grand-chose.

-Qu’est-ce que la version remastérisée apporte de plus aux spectateurs ?

-A l’époque, le film a été tourné en pellicule sur des supports son et image analogiques. La remasterisation change tout car aujourd’hui tout se fait sur des supports numériques. Pour résumer, on a transféré les images originales du négatif d’un support analogique vers un support digital, en retravaillant les gammes de couleurs, les contrastes… qui avaient un peu vieilli.

Idem pour le son auquel on a redonné de la dynamique et du coup les spectateurs vont pouvoir le découvrir dans de très bonnes conditions en accord avec les normes des nouvelles salles de cinéma d’aujourd’hui qui sont toutes passées à la diffusion en format digital.

-A l’époque, vous n’avez pas eu de problèmes avec l’administration du CCM ?

-Pas du tout. Mais il est vrai que, quand le film est sorti dans les salles, il y a eu les premiers jours une espèce de déni ou plutôt de la volonté de ne pas voir de la part de certains spectateurs… Mais, après quelques jours, le public est venu en masse dans les salles et le film a eu l’adhésion.

-Pourquoi un déni au début ?

-Avec le recul, je pense qu’il y a des réalités qu’on préfère ne pas voir car elles font mal et je suis bien placé pour en parler.

-En effet, le moins que l’on puisse dire est que vous êtes un expert en matière de polémique.

-(Rires) Je n’irai pas jusque-là mais je me rappelle que pendant la préparation de Ali Zaoua et les recherches, dans tout le Maroc, jour et nuit, qui ont duré 2 ans et demi avant le tournage avec des éducateurs de l’association Bayti pour se plonger dans le quotidien des jeunes des rues, il m’est arrivé de rencontrer des gens dont des policiers qui me demandaient ce que je faisais là.

Quand je leur répondais que j’étais réalisateur et que je voulais tourner un film sur les enfants des rues, ils me conseillaient de rentrer chez moi car « les enfants des rues n’existaient pas au Maroc ».

-Des biens–pensants  ?

-Exactement. Et quand le film est sorti, certains ont adhéré directement et d’autres ne voulaient pas être confrontés à cette triste réalité. Mais cela n’a duré que quelques jours avant que le film n’attire du monde dans les salles.

Si mes films peuvent éveiller les consciences, c’est déjà beaucoup. Il ne faut pas me mettre plus de responsabilités sur les épaules que je n’en ai en réalité

-En parlant de polémiques, « Une minute de soleil en moins » sur le genre n’a été jamais projeté au Maroc, « Whatever wants Lola » a été jugé offensant au festival d’Alexandrie qui l’a déprogrammé, vous avez été taxé de sioniste pour « My Land » et enfin « Ali Zaoua » où vous avez été accusé d’exploiter ses 4 acteurs qui étaient des enfants des rues pour les laisser tomber après. Que répondez-vous à ceux qui pensent que vous allez leur verser les recettes (et à l’association Bayti) de la version remastérisée parce que vous avez mauvaise conscience 20 ans après ?

-Laissez-moi être bien clair sur ce sujet. Je ne me sens en aucun cas responsable de l’avenir des enfants des rues de mon pays ou des acteurs qui ont joué dans mes films, et de ce fait je n’ai aucune raison d’avoir mauvaise conscience. Je ne me sens obligé de rien. Ce que je fais aujourd’hui, je le fais car j’en ai envie et je pense que c’est bien.

Si je fais du cinéma, c’est pour éveiller les esprits et c’est aux autorités et aux pouvoirs publics d’agir sur le terrain de prendre le relais avec les moyens qui sont les leurs car, encore une fois, je ne suis que cinéaste. Si mes films peuvent éveiller les consciences, c’est déjà beaucoup et il ne faut pas me mettre plus de responsabilités sur les épaules que je n’en ai en réalité.

Et puis, contrairement à ce que certains ont pu dire, je n’ai jamais laissé tomber mes acteurs. Encore une fois, car j’en ai envie. Je les ai suivis, pour certains jusqu’à aujourd’hui. Je les ai aidés à monter des projets de vie avec le salaire qu’ils ont gagné sur le film et les éducateurs de l’association Bayti. La plupart ont joué dans mes films suivants et dans des séries que j’ai produites. Certains ont travaillé dans les équipes de mes films, c’est le cas de Ali Zaoua lui-même qui travaille actuellement dans l’équipe décors de mon prochain film dont le tournage démarre dans six semaines… Et plus encore, mais j’ai pas envie de rentrer dans les détails, je ne suis pas là pour ça.

-Et puis, il y a eu la Fondation Ali Zaoua, n’est-ce pas ?

En effet, ce film a donné naissance à la fondation Ali Zaoua qui a créé des centres culturels dans tout le Maroc pour la jeunesse défavorisée. On en est à 5 centres aujourd’hui et des milliers de jeunes qui fréquentent nos centres ! Alors que j’aurais pu m’en tenir à la réalisation du film et baisser le rideau.

Sachant que mon cinéma s’inspire à la fois d’une réalité marocaine et de mon parcours de vie, il y a par conséquent une cohérence entre mes films et mes origines où j’ai découvert le monde dans une maison de la jeunesse et de la culture (MJC) dans la banlieue parisienne à Sarcelles.

Ce sont sûrement les films « rouges » d’Eisenstein ou de Chaplin qui passaient dans le cinéclub de cette MJC qui ont éveillé ma conscience politique et mon goût pour les problématiques sociales sans compter certaines rencontres qui m’ont donné envie de faire ce genre de cinéma qui a engendré « Ali Zaoua », « les Chevaux de Dieu »…

Tout ce que je fais aujourd’hui, c’est juste une façon de « give back » (rendre), comme disent les américains, ce que m’ont donné et appris les éducateurs sociaux de Sarcelles qui m’ont permis de rester sur les rails et de ne pas dévier.

Je suis persuadé que les Naïma Samih, Amy Winehouse, Mohamed Abdelouhab, Michael Jackson, Andy Warhol de demain viendront de ces quartiers défavorisés. Et c’est pour ça qu’on a envie de les aider avec Mahi Binebine, dans le cadre de la fondation Ali Zaoua.

Il y a une forme de banalisation que je trouve inacceptable. Aux enfants de la rue, sont venus s’ajouter sur les trottoirs les réfugiés syriens et les subsahariens et on trouve ça presque normal

-Vous ne vous êtes donc pas enrichi avec votre film sur les enfants des rues ?

-(Rires) Pas que je sache, non. Difficile de s’enrichir en faisant du cinéma, vue la taille du marché marocain…

-Le ressortir est donc un acte militant pour relancer le débat sur ce sujet de société que le Maroc n’a toujours pas réglé ?

-Tout à fait, car il y a une forme de banalisation que je trouve inacceptable. Aux enfants de la rue, sont venus s’ajouter sur les trottoirs les réfugiés syriens et les subsahariens et on trouve ça presque normal.

S’il y a d’autres priorités dont il faut parler, j’en suis conscient, ce phénomène me fait mal et me met en colère et j’ai donc envie d’en reparler, qu’il revienne dans le débat public et ne tombe pas dans l’oubli.

-Est-ce que 20 ans après, notre époque se prête plus à ce genre de débat ?

-Je ne sais pas, c’est peut-être une goutte d’eau dans l’océan mais il faut quand même essayer. Peut-être que cela aidera à ce qu’on en reparle sérieusement, à l’image du Conseil National des Droits de l’Homme qui va organiser le 25 novembre une journée sur les enfants de la rue dans le cadre de la journée internationale de l’enfance en diffusant Ali Zaoua. C’est toujours bon à prendre et on verra après ce qu’il en ressortira.

Pour conclure, je me dois de rappeler que cette nouvelle sortie n’est pas une opération commerciale et pas un centime n’ira dans la poche du producteur ou du réalisateur.

En dehors de la part des distributeurs et exploitants de salles de cinéma, 100% des bénéfices seront reversés à l’association Bayti et aux quatre acteurs du film.

 

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